interview

Georges Gilkinet, ministre de la Mobilité: "La SNCB aura une obligation de résultat"

Nouveau ministre de la Mobilité, Georges Gilkinet a la tutelle des chemins de fer. Comme député, il a longtemps suivi des affaires fiscales et financières et commente pour L'Écho l'accord du gouvernement De Croo sur ces deux sujets fondamentaux.

Georges Gilkinet jubile. Vingt ans après la dernière participation d'Ecolo au gouvernement fédéral, il est à la fois écologiste et vice-Premier ministre, et entend "terminer le boulot". Le Namurois parle naturellement de la loi de sortie du nucléaire, la loi Deleuze, mais sa compétence exécutive à lui, c'est la mobilité. "Il s'est passé quelque chose", dit-il. "Ce n'est pas un gouvernement de dépit, mais un gouvernement de rupture avec l'histoire qui était en train de s'écrire sous la domination de certains partis qui se nourrissaient de résistance à tout projet de coopération, que ce soit en Belgique ou au niveau européen." Voilà pour la N-VA. La spécialité que Georges Gilkinet a embrassée à la Chambre en tant que député, c'est les finances et la fiscalité. Voilà pour les balises de cette première interview.

"Cet accord, ce n'est pas du vert avec du rouge et du bleu, c'est un vert qui prend en compte la dimension sociale et la dimension économique."

Ce programme Vivaldi est-il en mesure de répondre à la demande de basculement sociétal réclamé par les jeunes manifestants pour le climat?

Je les remercie. Ceux qui ne font pas de la politique comme moi dans un Parlement ou dans un gouvernement sont aussi importants. C'est grâce à eux que nous avons l'accord le plus vert de l'histoire de la Belgique. En 1999, Ecolo avait donné une première impulsion, mais aujourd'hui, l'ensemble des partis sont convaincus que l'enjeu climatique est essentiel. Cet accord, ce n'est pas du vert avec du rouge et du bleu, c'est un vert qui prend en compte la dimension sociale et la dimension économique. Chacun peut réaliser une partie de son programme en fonction de son angle d'attaque. Ce programme consacre l'objectif de réduction de 55% des émissions de CO2 d'ici 2030 et indique plusieurs moyens d'y arriver: les investissements dans la mobilité, le choix de sortie du nucléaire qui va booster les énergies renouvelables, une politique d'investissement en lien avec le Green Deal européen, et une réforme fiscale qui remet en cause les avantages de toute nature au profit d'une rémunération en euros.

Sur le nucléaire, cette évaluation de l'approvisionnement énergétique fin 2021 n'est-elle pas un piège pour Écolo?

Non. C'est une demande de nos partenaires, pour être sûr qu'on ne se trompe pas. Nous avons la conviction qu'une sortie en 2025 est tout à fait possible sur la base d'études indépendantes.

Vous l'affirmez: on sortira en 2025?

C'est l'accord du gouvernement qui le dit. Simplement, on demande une évaluation finale en 2021 pour voir si les investisseurs dans le renouvelable, les économies d'énergie et les alternatives en matière de stockage sont effectivement prêts. Ces investisseurs sont demandeurs d'un signal clair pour mobiliser des capitaux et créer de l'emploi.

Et si vos partenaires vous demandent de retarder la sortie, d'une année par exemple?

Ce n'est pas une option. La prolongation du nucléaire coûte des milliards. On préfère les investir dans le futur plutôt que d'enrichir les actionnaires d'Engie. Le marché a le signal clair qu'il demande.

"La sortie du nucléaire est un des éléments de basculement de cet accord. Et ce n'est pas de l'idéologie écolo-bobo, c'est un raisonnement économique étayé."

Tous les réacteurs seront-ils fermés en 2025?

Oui. Il ne peut y avoir de demi-mesure en la matière. Le nucléaire rend les alternatives non rentables, car il sature le marché. C'est un des éléments de basculement de cet accord. Et ce n'est pas de l'idéologie écolo-bobo, c'est un raisonnement économique étayé. Quand Tine Van der Straeten en a fait la démonstration à nos partenaires, cela a été un grand moment de fierté qui a soudé l'équipe gouvernementale.

Qu'est-ce que cette taxe annoncée sur les "super-riches"? Comment atteindre un rendement de 300 millions?

Il y a une clause pour la mettre en oeuvre rapidement. La volonté est de ne pas toucher les classes moyennes, mais de s'adresser aux personnes qui n'ont pas de problèmes à boucler leurs fins de mois. On leur demande une contribution qui sera affectée aux soins de santé.

On parle de taxe sur les transactions financières...

Ça, c'est autre chose. On parle ici de stocks pour plus d'un million d'euros.

C'est donc une taxe sur le patrimoine?

Oui, mais hors outils de production et habitation, et dont les modalités sont à déterminer. L'objectif est partagé.

C'est une contribution de crise ou une mesure pérenne?

La logique est de l'affecter aux soins de santé, on verra l'évolution de la situation.

On parle aussi de taxe OCDE qui rapporterait 300 millions. Qu'est-ce à dire?

C'est un travail d'harmonisation des bases fiscales de l'impôt des sociétés entre pays européens. Le montant que vous citez vient d'une évaluation du ministère des Finances. Cela concerne les sociétés qui sont dans plusieurs pays. Les discussions sont en cours et notre ministre des Finances a pour mandat d'arriver à un accord d'harmonisation. On a intérêt à mettre un terme à la concurrence fiscale entre pays. À côté de cela, il y a la volonté que les multinationales paient un impôt minimal. Aujourd'hui, on peut trop facilement arriver à un taux de taxation proche de zéro. À moyen terme, il y a aussi ce projet de réforme fiscale (à l'IPP, NDLR) qui élargit la base taxable qui fait que des revenus peu ou non taxés sont également taxés et que des choses qui sont trop taxées ne le seront plus, ou moins. Cette réforme vise un montant de recettes équivalent. C'est un shift en lien avec des objectifs environnementaux pour favoriser l'emploi.

Sur la taxe Gafam, faudra-t-il un accord européen?

Si on ne l'a pas au niveau européen, la volonté est d'avancer en solo, comme certains États l'ont fait.

Le rail sera refinancé: combien et pour faire quoi?

Une partie plus que substantielle des investissements prévus sera affectée à un renforcement de la mobilité dans le cadre du Green Deal européen. Je ne me prononce pas sur le montant, mais l'idée est de le sortir du stock de dettes de la Belgique. Pour désengorger les routes et les villes, il faut accélérer les investissements dans le train.

Regrettez-vous de ne pas avoir obtenu la suppression des voitures de société?

On n'a pas obtenu tout notre programme, bien sûr. Et oui, c'est un regret. Mais cet accord est bon, compte tenu du rapport de forces.

Le dernier contrat de gestion devant fêter ses 10 ans en 2022, vous engagez-vous à donner un cap aux chemins de fer?

C'est mon objectif: octroyer pour 10 ans à la SNCB le statut d'opérateur unique. Et pour cela, il faut un nouveau contrat de gestion.

"Nous développerons aussi le train de nuit pour avoir une offre alternative aux vols low cost."

Pas question donc de confier une partie de l'exploitation du réseau au privé pour le transport de personnes?

Non. Dans un petit pays comme la Belgique, un seul opérateur est plus efficace. La SNCB a besoin d'un cadre de travail stable pour optimaliser l'offre le plus rapidement possible. Nous développerons aussi le train de nuit pour avoir une offre alternative aux vols low cost.

Relier l'aéroport de Charleroi au réseau ferré est-il au programme?

Cela doit être étudié, mais ce n'est pas un engagement.

Le programme prévoit-il des sanctions pour la SNCB en cas de non-respect de certains objectifs, en matière de confort ou de ponctualité par exemple?

C'est normal, compte tenu des dotations publiques qu'elle reçoit. Je préfère le terme d'obligation de résultat. C'est à négocier, je me réjouis d'entendre les suggestions de Madame Dutordoir et de l'ensemble des parties prenantes.

L'accord prévoit de l'autonomie sur les tarifs. Cela rappelle l'ex-CEO de la SNCB, Jo Cornu, qui réclamait cette autonomie pour augmenter le prix du billet.

Notre idée n'est pas d'augmenter les tarifs. Nous sommes satisfaits et heureux du CoronaPass. Il y a 3,6 millions de demandes pour ce pass gratuit qui sera disponible à partir de lundi. Notre objectif est, par des opérations de ce type-là, d'amener plus de gens à prendre le train. Un train à l'heure, un service régulier, des correspondances assurées et un confort qui permet de travailler dans le train, c'est de nature à amener plus de personnes vers le train. Ce gouvernement se fixe un objectif à 2030.

Doit-on encore faire du transport de masse vers les villes alors que le télétravail risque de connaître un essor inédit?

C'est un élément de réflexion. Nous voulons favoriser le télétravail, mieux le baliser. D'un point de vue environnemental, c'est intéressant, mais vu le nombre de voitures qui sont encore sur la route, il y a encore de bonnes raisons de promouvoir le train. Y compris lorsqu'on ne vient que deux ou trois fois par semaine sur son lieu de travail.

Va-t-on sortir le dossier du survol de Bruxelles du frigo?

Je sors mon joker sur cette question. 26 heures après avoir prêté serment, il serait idiot de tenir des propos définitifs sur un problème non résolu depuis des années. Mais mon objectif n'est pas de laisser les choses en l'état.

Quand aura-t-on un vrai plan de relance?

On se retrousse les manches avec la volonté d'avancer très vite. Nous avons plein d'idées à concrétiser.

Quid du financement et de la trajectoire budgétaire de ce projet?

Nous avons deux années catastrophiques sur le plan budgétaire. Les objectifs européens sont donc à revoir. Le monde économique est malade. Il n'a pas besoin d'être mis sous pression, mais bien d'investissements. Nous avons une trajectoire qui tend à diminuer le déficit. Des efforts seront fournis.

Lesquels?

Notamment en matière de lutte contre la fraude fiscale.

On parle de 600 millions d'euros de recettes à l'horizon 2024. N'est-ce pas là une ficelle budgétaire telle que celles que vous avez dénoncées à l'époque de Charles Michel?

Non, car les moyens adéquats seront mis en oeuvre. L'accord prévoit de renforcer les parquets financiers. Aujourd'hui, il suffit de faire traîner les procédures judiciaires et d'arriver au degré d'appel pour être sûr de ne jamais être pénalisé. La Belgique a perdu des centaines de millions d'euros par son incapacité à poursuivre les criminels en matière financière.

Quel regard posez-vous sur les difficultés internes du MR, votre partenaire en Wallonie?

Je ne ferai pas de commentaire là-dessus. J'ai un avis sur la question, mais il ne me semble pas utile de le rendre public. Il y a un vrai respect entre les partenaires de la coalition. Si on réussit, c'est ensemble.

Vos liens sont-ils vraiment resserrés avec le MR depuis la campagne très dure de 2019?

On ne l'a pas oubliée, mais nous sommes des pacifistes. En politique, il faut savoir s'engueuler, mais aussi atterrir. Les gens n'attendent pas de nous qu'on se dispute, à l'image de la politique au cours de ces derniers mois.

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