interview

Georges-Louis Bouchez : "Nous voulons un bouclier fiscal à 33% sur le travail"

Limitons à 33% les impôts sur le travail, plaide Georges-Louis Bouchez, le président du MR, avec la grande réforme fiscale en ligne de mire.

Georges-Louis Bouchez se rend chaque jour au siège du MR. "Si j’avais dû rester en télétravail depuis le 13 mars, j’aurais vraiment eu du mal." Les dossiers qui le mobilisent le plus ces derniers jours ? La crise sanitaire et le plan de relance, d’une part. "Il faut éviter de tomber dans les travers qu’on a connus en Wallonie avec les aides Feder, et mobiliser autour de deux ou trois thématiques sur lesquelles on met le paquet." Et tous les chantiers de redéploiement du MR, d’autre part. "Cette grande crise est l’occasion de faire des changements structurels. C’est pour cela que nous avons lancé notre projet Belgium2030.be, avec chaque année une grande consultation nationale, des deux côtés de la frontière linguistique, sur une thématique transversale." Le thème de cette année ? Un nouveau contrat social et fiscal.

Quelle est votre vision concernant la grande réforme fiscale prévue dans l’accord de gouvernement ?

Notre vision, que cette grande réforme intervienne en 2024 ou après, c’est qu’une baisse d’impôts doit être envisagée. Très concrètement, ce qu’on met sur la table, c’est un double verrou. On veut d’abord un bouclier fiscal à 33% sur le travail : un travailleur ne doit jamais laisser plus d’un tiers de ses revenus à l’État. Cela va donc concerner les classes moyennes, puisqu’au-delà d’un peu plus de 41.000 euros, on se retrouve déjà dans une tranche où l’impôt peut aller jusqu’à 55%, si on prend en compte les additionnels communaux. On veut ensuite un bouclier fiscal beaucoup plus général, à 50%, qui empêche de donner plus de la moitié de l’ensemble de ses revenus en prélèvements fiscaux.

Ce bouclier à 33% sur le travail, n’est-ce pas un énorme cadeau aux gros revenus ?

Pas nécessairement. Aujourd’hui, la moyenne de taxation des travailleurs dans notre pays, c’est 35 à 36%. Donc un bouclier à 33% fait baisser significativement l’impôt pour le plus grand nombre. Les classes moyennes aussi doivent être préservées. Regardez la prime de 985 euros bruts qu’on a donnée au personnel soignant : ces personnes ont touché dans les 300 euros nets, et tout le monde crie au scandale. Je crois d’ailleurs qu’il faudrait défiscaliser ces primes.

Ce n’est pas trop tard ?

Vu que c’est en faveur du contribuable, tant que l’avertissement-extrait de rôle n’a pas été reçu, ça reste envisageable.

Mais parmi le personnel soignant, beaucoup ont des salaires sous la moyenne, et ne vont donc rien gagner à ce bouclier…

Ce n’est pas certain. D’abord, pas mal de gens dans le personnel hospitalier sont dans la moyenne, et vont voir diminuer la fiscalité sur le travail. Et puis, 70% des ménages sont propriétaires de leur logement. Le bouclier fiscal général les protègera. L’idée, c’est de mettre des balises. Parce que la solidarité est nécessaire, mais il faut aussi respecter le travail de chacun.

Nous voulons faire baisser les impôts pour les classes moyennes et populaires. Et pour financer ces baisses, s'il faut supprimer une série de niches fiscales, nous n'avons aucun tabou.

Aujourd’hui, nombre d’indépendants vivent une double peine : ils ont cotisé toute leur vie, payé chaque année plusieurs dizaines de milliers d’euros d’impôts et de cotisations sociales, et ils se retrouvent avec juste un droit passerelle. Heureusement, certains ont deux ou trois immeubles. Mais quand vous additionnez les précomptes, les droits d’enregistrement, toute une série de prélèvements, le même euro est taxé 4 à 5 fois. La Belgique est le deuxième pays qui taxe le plus le capital parmi les 27 pays de l’Union européenne. Nous voulons faire baisser les impôts pour les classes moyennes et populaires. Et pour financer ces baisses d’impôts, s’il faut supprimer une série de niches fiscales, nous n’avons aucun tabou, nous l’avons dit aux partenaires du gouvernement.

Mais celui qui gagne 140.000 euros, sur tout ce qui dépasse 40.000, il va donc payer 33% au lieu de 50% environ?

La plupart de ces gros revenus se mettent en société, et y font passer leur voiture, une partie de la maison, toute une série de frais. Ce que nous voulons, c’est arrêter ce jeu. Notre système fiscal est trop compliqué et invite toute une série d’acteurs à contourner les règles.

La plupart des gros revenus se mettent en société. Nous voulons arrêter ce jeu.

Mais les ministres qui gagnent 10.000 euros par mois, ils vont gagner plein pot…

Alors, on diminuera les salaires pour que leur salaire net ne soit pas plus élevé. Ce qu’on veut, c’est mettre fin à l’hypocrisie fiscale et remettre plus de justice dans le système, parce qu’aujourd’hui, les gros salaires échappent à l’impôt. Et on ne supprime pas le principe du tax shift, puisqu’on veut augmenter la quotité exemptée d’impôts pour tout le monde, ce qui est le meilleur moyen d’aider les travailleurs à bas et moyens revenus.

Baisser les impôts impose de remettre une série de niches à plat à cela impose aussi de revoir l'efficacité de l'Etat. Parce qu'aujourd'hui, 55% du PIB, ce sont des dépenses publiques.

Cela ne va-t-il pas être impayable?

Nous considérons que la baisse de l’impôt est une des clés de la relance. Il est fondamental pour nos PME et nos indépendants qu’on puisse libérer du capital rapidement, et qu’on rende aux travailleurs les moyens de dépenser. On est en pleines discussions sur l’accord interprofessionnel. Le MR veut que chacun puisse avoir un salaire à la hauteur du travail effectué. Cela impose de remettre une série de niches à plat et aussi de revoir l’efficacité de l’État. Parce qu’aujourd’hui, 55% du PIB, ce sont des dépenses publiques.

Vous financez donc la réforme fiscale par une réduction des dépenses publiques ?

En tout cas par une évaluation des politiques publiques et une redirection d’une série de budgets. Plutôt que de donner des primes, des chèques, des gratuités à tout-va, on veut rendre la liberté aux individus. Il n’y aura plus de chèques, mais il y aura moins d’impôts. On peut aussi se poser la question des aides à l’emploi...

Si on veut un big bang fiscal, il faut une remise à plat de la fiscalité à tous les niveaux de pouvoir.

Mais cela, c’est une compétence régionale ?

Oui, et c’est pour cela qu’on parle d’un nouveau pacte social et fiscal. Si chacun reste dans son pré carré, on s’interdit toute grande réforme. Si on veut un big bang fiscal, il faut une remise à plat de toute la fiscalité, à tous les niveaux de pouvoir.

Réduire les dépenses publiques, c’est quand même réduire les retours vers les citoyens?

Trouvez-vous que l’enseignement, l’état de vos routes ou l’équipement des trains est à la hauteur de vos impôts ? Que l’administration est suffisamment efficace ? Désolé, mais je n’ai pas le sentiment qu’il y a toujours un retour.

Mais les tests Covid sont beaucoup moins chers qu’ailleurs, l’enseignement supérieur est quasiment gratuit…

Je ne dis pas que tout va mal, je dis qu’on doit améliorer certaines choses. L’enseignement supérieur est un bon exemple: 50% des étudiants de première année sont en échec. Trouvez-vous cela efficace?

Pour revenir au bouclier fiscal à 50%, que paye la moyenne des Belges en prélèvements fiscaux par rapport à l’ensemble de leurs revenus ?

C’est incalculable, parce qu’il y a des prélèvements fiscaux payés à différents niveaux de pouvoir. Mais si vous achetez un bien immobilier, que vous recevez une prime de licenciement ou que vous héritez, par exemple, certaines années, l’ensemble de vos prélèvements fiscaux peut dépasser 50% de l’ensemble de vos revenus. Le bouclier fiscal à 50%, c’est un signal, qui pourrait même devenir un principe constitutionnel. Dans notre pays, on taxe tellement et il y a tellement de mécanismes pour éviter ces taxes que c’est toujours la classe moyenne, la classe populaire, qui est la première victime. Nous voulons un impôt plus simple, plus juste, qui charge moins ceux qui travaillent, épargnent et investissent.

Voulez-vous changer les tranches d’imposition ? Et quelles niches fiscales voulez-vous supprimer ? Aussi la déduction pour enfant à charge, les titres-services, etc ?

L’idée n’est pas nécessairement de changer les tranches d’imposition. Un mécanisme beaucoup plus simple, c’est de rembourser tout ce qui excède le pourcentage fixé. Aujourd’hui, on est à 35 ou 36% en moyenne, donc ce n’est pas déraisonnable comme baisse. Et on finance cela avec la fin de toute une série de chèques. C’est un changement de philosophie. Mais je veux éviter de déjà désigner les mécanismes fiscaux auxquels nous sommes prêts à toucher, parce que sinon, on risque de les supprimer sans faire baisser l’impôt.

Cette crise nous amène à devoir remettre en cause les dogmes des conservateurs de gauche.

Vu l’intensité et la longueur de la crise, pensez-vous vraiment pouvoir éviter de nouveaux impôts ?

Oui. Augmenter les impôts, c’est renforcer les difficultés économiques, casser une dynamique de reprise et entraver les épargnants qui doivent investir dans la relance. Et on n’a jamais vu un impôt qui ne touchait pas les classes moyennes. La taxe sur les comptes-titres est un bon exemple : on se pose la question de savoir si les branches 23 ne vont pas subir un impact, même minime. Cette crise nous amène à devoir remettre en cause les dogmes, pas les dogmes libéraux, mais bien ceux des conservateurs de gauche. Croire qu’au lendemain de la crise, il faut augmenter les impôts et les structures publiques, c’est le meilleur moyen d’étouffer l’économie.

Vous n’incluez pas la fiscalité verte dans votre réforme ?

Le problème, c’est qu’une grosse partie des recettes de l’État vient des cotisations sociales et des impôts, c’est-à-dire des travailleurs qui vivent en Belgique. À côté de cela, on fait venir des produits de Chine, qui sont produits sans respecter nos conditions environnementales et sociales. Et donc, mais cela n’a du sens qu’au niveau européen, on peut rééquilibrer la concurrence en taxant ces produits qui ne respectent pas les mêmes standards sociaux et environnementaux. Mais une fiscalité verte qui s’en prend aux classes moyennes, aux classes populaires, c’est hors de question. Tout le monde n’a pas le choix de se payer un T-shirt à 25 euros made in Europe plutôt qu’un à 5 euros fabriqué au Bangladesh. Une taxe carbone qui soit juste pour les moins nantis, cela me paraît assez chimérique.

D’où l’intérêt, peut-être, de l’intégrer à une grande réforme fiscale, avec des compensations ?

La solution, c’est plutôt d’encourager des processus respectueux de l’environnement. Les entreprises qui sont soumises aux droits de polluer ont diminué leurs émissions de CO₂ d’un peu plus de 45%, alors que la diminution pour l’ensemble des entreprises n’est que de 30%. Ce que nous prônons au niveau du MR, c’est une augmentation du prix de la tonne de CO₂ et une extension du champ des entreprises soumises à ces droits de polluer, parce que cela permet aux acteurs intelligents, agiles, de s’adapter pour produire de manière plus propre.

Une augmentation globale des salaires serait kamikaze. Par contre, dans les secteurs qui ne subissent pas la crise, j'invite le patronat à poser des gestes.

Pour revenir à l’accord interprofessionnel, les partenaires sociaux doivent-ils se débrouiller, ou le gouvernement pourrait-il trancher ?

Ce sont les partenaires sociaux qui doivent régler cette question. Que les syndicats donnent leur chance à la négociation, plutôt que de claquer la porte 10 jours avant la fin des discussions. Il y a dans ce pays 20% des entreprises qui étaient saines avant la crise et qui sont en difficultés aujourd’hui. Imposer une augmentation globale des salaires, alors que la Belgique a un handicap salarial historique estimé entre 5 et 7%, ce serait kamikaze. C’est un élément essentiel de la relance : à quoi bon investir des milliards si on ne maintient pas la norme salariale ? Je rappelle que 70% des activités belges sont à l’exportation.

Mais quid dans les secteurs qui se portent bien ?

Effectivement, dans la grande distribution, le secteur pharmaceutique ou certains secteurs du numérique, certaines choses peuvent peut-être être faites. Dans les secteurs qui ne subissent pas la crise, j’invite le patronat à être raisonnable et à poser des gestes.

Le moratoire sur les faillites, on le prolonge ou pas ?

Ce que nous préconisons, c’est une adaptation de la PRJ. L’idéal serait qu’elle soit prête début février. Si c’est un mois plus tard, on n’en fera pas un problème. Mais on ne peut pas prolonger le moratoire sur les faillites jusqu’en juillet ou pire, jusque fin de l’année. La réforme de la PRJ doit inciter davantage à la médiation entre créanciers et débiteurs, donner plus d’autonomie aux juges, et offrir des périodes de protection plus longues à l’entreprise. C’est ce qu’on appelle le mécanisme hibernatus : des entreprises sans aucune activité, comme les entreprises de l’événementiel, pourraient voir leurs charges gelées pendant une période. Et soyons clair : dans les secteurs restés à l’arrêt le plus longtemps, comme l’événementiel, les boîtes de nuit ou les voyages, on devra apporter des aides complémentaires.

L’État pourrait-il renoncer aux cotisations sociales reportées ?

C’est une piste. Il faudra aussi faire évoluer le chômage temporaire, afin qu’en cas de reprise d’activité très partielle, on puisse combiner le chômage et une intervention de l’employeur. Mais ces mécanismes, il va falloir les cibler, parce qu’on ne peut pas dépenser à l’infini.

Autres morceaux choisis

Sur les mesures sanitaires

"Nous soutenons le gouvernement, nous soutenons toutes ses décisions, mais je ne suis pas prêt à assumer les propos de Frank Vandenbroucke qui, sans passer par le kern et avant le comité de concertation, dit: 'On ne va rien changer'. Si on sait à l’avance ce qui va se passer au comité de concertation, plus la peine de faire des réunions. J’ai envie de téléphoner à mes ministres fédéraux pour qu’on organise plutôt un apéro sur zoom."

Sur le déconfinement

"Il est quasi impossible de faire baisser les chiffres d’ici la fin mars. Pourquoi ? Parce qu’on est en hiver, et que le caractère saisonnier du virus est établi. On doit donc s’organiser pour maintenir le contrôle sur le virus. Cela veut dire que certaines semaines, on peut fermer certaines choses et en ouvrir d’autres. Il faut être créatif. Pourquoi ne pas mettre un couvre-feu à 21 heures, mais autoriser les métiers de contacts ?"

Sur le vaccin

"Concernant la sixième dose, je ne vais juger ni Pfizer, ni un autre. Mais c’est un peu surprenant qu’on ne sache pas ce qu’on a acheté : des doses ou des flacons ? Cela doit être écrit quelque part."

"Il ne faut pas que la campagne de vaccination devienne un show politique. On doit juste faire vite, et s’assurer que cet été, les Belges aient un espoir élevé de reprendre une vie normale. On nous dit que la Wallonie est en avance sur la Flandre ? Qu’on arrête cette course entre Régions. C’est la course des escargots, de toute façon."

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