interview

Gérard Deprez, président du MCC (MR): "Laisser la N-VA dans l'opposition nous ferait prendre un risque majeur"

©Saskia Vanderstichele

Le chef du Mouvement citoyen pour le changement, qui fait parti du MR, voit en Georges-Louis Bouchez un vrai candidat de la base pour prendre la tête du parti libéral. L'ancien humaniste rêve d'une grande formation politique pour prendre le pas sur les socialistes.

C’est un dinosaure de la politique belge qui nous reçoit dans les locaux de son parti, le Mouvement citoyen pour le changement (MCC), composante du MR issue d’une dissidence de l’aile droite du PSC (aujourd’hui cdH). Nous sommes au large rez-de-chaussée d’une maison de maître plantée entre les étangs d’Ixelles et l’avenue Louise, à Bruxelles. Le MCC, c’est quelque 2.000 membres, assure notre hôte, sur les 24.000 que le MR a invité à élire son prochain président. Un poste laissé par Charles Michel, qui annoncera durant notre entretien son départ du 16 rue de la Loi pour préparer son arrivée à la présidence du Conseil européen. Gérard Deprez assure être parmi les premiers, voire le premier, à avoir poussé Georges-Louis Bouchez à se lancer dans la course à la présidence du Mouvement réformateur. Il nous dira pourquoi c’est sur lui que portera son choix.

En attendant, on devise du rôle du Palais royal dans l’alchimie belge. La princesse Elisabeth fête ses 18 ans. "Le Roi, la Reine et leurs enfants sont à la recherche d’un nouveau mode de communication qui montre ce qu’ils sont et ce qu’ils font avec des accents que les gens peuvent trouver normaux." Il n’en dira pas plus. On poursuit sur les préformateurs du prochain gouvernement fédéral, Rudy Demotte (PS) et Geert Bourgeois (N-VA) qui ont consulté les Verts apparemment en dehors des clous de leur mission. On rappelle que le Palais royal leur avait demandé de trouver des convergences avec six partis dont la famille écologiste ne fait pas partie en raison de son veto à l’égard de la N-VA.

Libres préformateurs

"Il n’y a pas d’interdiction dans la mission royale."

"S’ils ont des raisons de penser qu’il convient de rencontrer des partenaires qui n’ont pas été désignés par la mission royale, c’est leur prérogative, répond Deprez. Il n’y a pas d’interdiction dans la mission royale." Il embraye rapidement sur "ce que je dis depuis le début". "L’idéal, c’est d’avoir un gouvernement qui ait une majorité au niveau fédéral mais aussi dans chacune des Régions. Le CD&V dit d’ailleurs qu’il est hors de question pour lui d’entrer dans un gouvernement qui n’aurait pas une majorité dans la représentation flamande au Parlement fédéral. La mission des préformateurs est d’essayer de rapprocher deux acteurs clés dans ce type de scénario." PS et N-VA donc.

On place que le MR, en 2014, a accepté d’entrer dans un gouvernement largement minoritaire côté francophone. Oui mais, "le MR était alors victime de la vendetta des autres partis francophones. Il n’avait rien à perdre, il était éliminé partout. Les autres sont d’ailleurs toujours prêts à faire la même chose. Si PS et Ecolo avaient une majorité, le MR ne serait nulle part, certainement pas au gouvernement wallon. En 2014, c’était de la légitime défense."

MR martyre

Il ajoute: "Quel a été le calvaire du MR durant la législature qui s’achève! Pilonné par toutes les formations politiques démocratiques francophones… il fallait avoir le cœur solidement accroché. C’est une situation qui peut être pratiquée mais qui est dure à vivre et dont la conséquence peut être lourde." Selon lui, c’est Charles Michel qui, en reprenant en main la campagne électorale dans sa dernière ligne droite, a permis au parti de limiter la casse le 26 mai.

"Le MR prend conscience qu’il faut commencer à écrire une nouvelle page."

Donc pour Gérard Deprez, il est impensable de rejeter la N-VA dans l’opposition comme le souhaite le PS, une formule dont ce contact avec les écologistes pourrait être les prémices. "Mettre les deux plus gros partis flamands, dont le Vlaams Belang qui a gagné les élections, dans l’opposition? s’enflamme Gérard Deprez. Deux partis qui sont à deux doigts d’avoir une majorité ensemble côté flamand. Qui va prendre ce risque-là? Imaginez ce que cela peut représenter dans l’opinion flamande d’avoir un gouvernement minoritaire prenant des décisions difficiles avec face à lui les deux partis qui sont en pointe pour obtenir la dissolution de la Belgique." Pour lui, cette option n’est en rien de l’intérêt francophone. "C’est un risque majeur", dit-il.

Prise de risque générale

"Le PS se vante tous les jours d’être le premier parti francophone alors qu’il n’a jamais été aussi faible."

Au final, le risque politique doit être pris par le PS qui, d’un point de vue stratégique, n’a pas exactement intérêt à se marier à la N-VA, conclut-on. "Toutes les formations politiques vont prendre un risque. La N-VA va prendre un risque majeur en se retrouvant avec un Vlaams Belang qui la pilonnera au niveau flamand et au niveau fédéral. C’est vrai que le PS se trouve dans une situation complexe. C’est dur à assumer de travailler avec ceux qu’on a qualifié de diables pendant 5 ans, cela demande du temps. Et il y a la concurrence du PTB. Mais gérer le PTB est de la responsabilité du PS. Ce dernier se vante tous les jours d’être le plus grand parti francophone alors qu’il n’a jamais été aussi faible. Quand on fait le fier-à-bras, on prend ses responsabilités."

Et pourquoi pas un gouvernement de crise, temporaire, pour faire face aux défis imminents tels que le budget 2020 ou le Brexit? "J’ai entendu ce scénario dans certains cercles économiques, mais je n’ai jamais vu une formule pareille se concrétiser en Belgique, si ce n’est pendant les périodes de guerre, donc non je n’y crois pas", dit Gérard Deprez.

©Saskia Vanderstichele

L’interview bat son plein quand Charles Michel annonce qu’il quittera le 16 rue de la Loi au début du mois de novembre pour préparer son arrivée à la présidence du Conseil européen. On ne s’en étonnera pas, pour Gérard Deprez le poste de Premier ministre doit rester au MR jusqu’à ce que le nouveau gouvernement soit désigné. "Quand je regarde la mathématique parlementaire, je ne vois pas quel autre parti pourrait légitimement dire: ‘Cela me revient’." Le CD&V et l’Open Vld disposent aujourd’hui de 12 sièges chacun contre 14 au MR. Qui pour prendre le poste? On teste Didier Reynders, vice-Premier MR. Un "non" fuse. "On ne va pas nommer quelqu’un qui doit partir trois semaines plus tard (Didier Reynders doit devenir commissaire européen, NDLR), ce serait absurde. Côté MR, tout le monde est acquis à l’idée que la personne qui a les qualités pour faire le job, c’est Sophie Wilmès (ministre du Budget)."

Entre ville et campagne

"Sophie Wilmès a les qualités pour faire le job de Premier ministre."

On enchaîne avec l’élection présidentielle au MR. Le parti est-il en train de se diviser, demande-t-on. Impassible, Gérard Deprez est toujours assis à son bureau devant la presse du jour (La Libre et De Standaard, comme quoi on ne change jamais complètement). "Pas du tout, dit-il fermement. Le MR prend conscience qu’il faut commencer à écrire une nouvelle page. Des milliers de gens participent à des réunions et des débats. Les membres du MR ont donc conscience de l’importance du moment et celle de faire un bon choix." Et cette opposition entre barons pros Bouchez et base du parti?

"J’ai été un des premiers à dire que Georges-Louis Bouchez devait se présenter à la présidence du parti."

"Pardonnez-moi, mais c’est une connerie monumentale, sourit Gérard Deprez. S’il y a un candidat de la base, c’est bien Georges-Louis Bouchez. Il n’a pas de nom. Il n’est le descendant d’aucune dynastie. Parmi les autres candidats, il y a des héritiers. Il a fait son trou à Mons et il s’est fait connaître. J’ai été un des premiers à dire à Georges-Louis: ‘Tu dois y aller’. Mais au départ, ceux qu’on appelle les barons du parti n’étaient pas nombreux à soutenir cette idée. Il s’est imposé par l’énergie qu’il met dans la campagne et ce qu’il incarne vis-à-vis des nouvelles générations. À l’analyse, il est la personne la plus adéquate. Il est intelligent, c’est un excellent débatteur et son attachement au parti n’a pas de limite. Il n’est pas dans le calcul."

À l’analyse, quelle analyse? "Voyons les résultats des élections communales et législatives, répond Gérard Deprez. Le MR a remarquablement tenu le coup dans les milieux rural, semi-rural et dans les petites villes. Par contre on a ramassé une claque dans les villes. Le cdH a plus de bourgmestres que le MR à Bruxelles. Nous avons quasiment disparu de la carte à Charleroi…." On coupe: pourtant avec un président de parti carolo en la personne d’Olivier Chastel... "Je ne tiens pas à parler de cela", tranche Deprez. Silence.

"Il nous faut une force politique qui soit plus forte que le Parti socialiste."

Il reprend. "Ceux qui sont montés dans les exécutifs, Borsus, Crucke, Jeholet, De Bue sont de ce noyau dur plutôt campagne. Et le monde des villes? Qui va le porter?" Pourquoi pas la candidate liégeoise Christine Defraigne? "Elle est d’une autre génération." Il redit son soutien à Georges-Louis Bouchez. On dit que ce dernier a parfois des positions disruptives au MR comme l’allocation universelle ou la globalisation des revenus. Handicap? "Dans un premier temps, il a fait des propositions tous azimuts pour exister, maintenant il doit devenir un leader qui exprime la ligne du parti. Je le lui ai dit. Le MR devra reprendre pied dans la nouvelle génération, dans les villes et se réconcilier avec une partie de l’intelligentsia francophone. Georges-Louis en est parfaitement capable." Et renouer avec les corps intermédiaires, dont les syndicats? "C’est un autre chantier en effet", concède Deprez.

Maître du jeu

On en termine avec une marotte: la recomposition du paysage politique francophone. Que pense Gérard Deprez en voyant un cdH tellement affaibli? Rêve-t-il à nouveau de l’attirer vers les libéraux? "Je continue à penser qu’il faut une grande formation politique qui pourrait donner le ton. Si la Wallonie était dans la situation économique de la Bavière ou de la Flandre, je me dirais: ‘Gérard, arrête, les socialistes ont fait un boulot remarquable, regarde la prospérité de la Région.’ Mais je ne constate pas cela. Après 50 ans de socialisme, nous sommes toujours en dessous de la moyenne européenne. Il faut une révolution copernicienne. Il y a trois formations politiques, dont deux vivent des changements. Maxime Prévot donne la liberté de conscience à ses parlementaires sur les matières éthiques, une nouvelle génération arrive chez DéFI qui vit la fin d’une période historique. Ce que j’ai voulu reste nécessaire: une force politique qui soit plus forte que le PS pour être le maître du jeu." Terminé. "Je dis toujours ce que je pense", sourit Gérard Deprez avant d’aller griller une cigarette sur la terrasse.

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