interview

Herman De Croo (Open Vld): "S'il faut revoter, que ce soit sur un Vlexit"

©Tim Dirven

52 ans de vie politique et une conclusion: en cas de blocage dans les négociations actuelles, renvoyant les électeurs aux urnes, "qu'on y aille à la dure". En votant sur l'avenir de la Belgique, invite le libéral flamand.

Alors que Paul Magnette est en vacances et Bart De Wever arpente les pistes, Herman De Croo, lui, est fidèle au poste. Du haut de ses 82 ans. Sa dernière pause remonte à 1991. "En Thaïlande", se souvient-il. "Alors, certains diront que je m’occupe plus que je ne travaille. Mais vous savez, je continue à venir ici (à la Maison des parlementaires, NDLR) trois fois par semaine", indique le ministre d’État. Rencontres à la clé, surtout avec des émissaires congolais. Une sorte de pied de nez envoyé à la nouvelle génération aux commandes – un demi-siècle le sépare de Georges-Louis Bouchez, par exemple, sur les bancs des Jésuites du collège Saint-Stanislas, à Mons. Mais à qui il souhaite de tenir le choc, tout de même. Par fair-play.

Lui, les crises, il en a déjà connu. À répétition, même. Après tout, le libéral compte au palmarès "d’avoir fait les six réformes de l’Etat, connu 40 élections dont 22 législatives, été 12 ans ministre et présidé 8 ans la Chambre". De quoi arriver à un total qui force le respect – et au retrait, décidé en juillet dernier: 52 ans de vie politique. "Plus personne ne connaîtra ça."

Il en résulte chez lui une liberté d’expression qui peut faire envie. Il le sait. Et en joue, du haut de sa sagesse. Il attaque sur la situation actuelle de blocage: "Ce qui me gêne dans les négociations gouvernementales actuelles, c’est leur petit côté prétentieux. La gent politique entend désormais mettre sur papier, en 100 à 200 pages, des prévisions d’avenir. Dans le détail. Après des calculs s’étalant sur des mois, pour savoir à quel moment la retraite X ou Y va tomber, il faut être fort…", ironise-t-il. De quoi lui donner le sentiment qu’"on arrive en Absurdistan".

"La majorité flamande, c'est une invention de Leterme. Je ne connais qu'une majorité, la constitutionnelle."
Herman De Croo
Ministre d'Etat

Alors que, pourtant, à y réfléchir, les choses sont simples. "Ce qu’on demande à un gouvernement tient en une seule ligne: veiller à ce que les Belges soient protégés et heureux." C’est tout, "ça ne nécessite que quelques pages". Ce qui passe, pour lui, par une "confiance en un destin commun". Et détrompez-vous, cela n’a rien d’impossible. "Après tout, De Wever est contre les socialistes wallons, mais bien pour les Flamands qui lui permettent de rester bourgmestre à Anvers."

C’est à ce titre qu’il concède: "La couleur d’un futur gouvernement m’importe peu." Tout comme la nécessité d’une majorité flamande (ou francophone) au Fédéral, appelée par les nationalistes. "Même si ce serait évidemment mieux." Et ce pour une raison simple. "Il faut remettre les choses dans leur contexte: la majorité flamande, c’est une invention de Leterme qui, à l’époque, voulait rendre son parti indispensable alors qu’il avait été exclu des premiers gouvernements Verhofstadt. Il n’existe qu’une majorité, la constitutionnelle, avec 76 sièges." Il suffit de voir la suédoise, là, "cela ne dérangeait pas la N-VA que les francophones soient fortement minoritaires. Soyons sérieux".

Ne pas craindre des élections

©Tim Dirven

Du reste, oui, ce ne sera pas simple. Il l’admet. Mais pour autant, le spectre d’élections anticipées, planant sur une Belgique jugée morte depuis dix ans par certains, ne doit pas effrayer. Que du contraire. C’est une opportunité, si on le décide. D’en finir avec les tergiversations. Il assène: "S’il faut revoter, qu’on le fasse alors sur les choses sérieuses, sur un Vlexit. Que l’on demande clairement aux Belges s’ils veulent encore vivre ensemble, avec ou sans monarchie, avec des retraites régionalisées ou pas, une police flamande et une wallonne, un dédoublement des ambassadeurs, garder l’Europe et l’Otan… À la dure." Lui se dit prêt à faire une campagne "brutale" si l’idée porte. "J’ai mes idées." Il serait d’ailleurs prêt à pousser les listes, mais sans siéger au bout – la page politique étant résolument tournée.

On l’interroge alors, sur le risque de la montée des extrêmes en cas de nouveau scrutin. Il sourit. "Les gens ont la mémoire courte. L’on semble désormais oublier que l’extrême droite est loin de son score de 2004" – à l’époque, elle empoche 32 sièges en Flandre, contre 23 "seulement" le 26 mai dernier, et talonne dangereusement le numéro un qu’est le cartel CD&V/N-VA.

"Les diamants ou les antibiotiques, ça on peut vendre. Mais pas notre sac de disputes."
Herman De Croo

Non, ce qui compte aujourd’hui, c’est de regarder le long terme, aux yeux du "numéro 900 d’Audenarde" (son arrondissement) – appelé, à sa grande époque, dès qu’il y avait urgence. Vers les défis importants. De demain. Lancinants. Comme l’immigration par exemple, sur toutes les lèvres lors des dernières élections. Le libéral l’affirme: "L’immigration de masse n’a pas encore commencé. Dans 20 ans, l’Afrique centrale comptera 2,5 milliards d’habitants noirs de 21 ans en moyenne, quand l’Europe comptera 400 millions de demi-blancs de 50 ans en moyenne." Ou encore sur la santé. "Demain ou après-demain, les antibiotiques n’auront plus d’effet. On s’attend facilement à 30 à 40 millions de morts dans l’espace européen rien qu’avec cela." "Ça, ce sont de vrais grands problèmes."

Prendre du recul

En fait, quand il analyse le jeu politique qui se déroule devant lui, un sentiment le frappe: "On dirait qu’on lilliputise tout désormais", peste Herman De Croo. Et ce, "malgré notre rayonnement scientifique avec l’université de Gand notamment, en médecine du cancer avec Louvain, sur le traitement des maladies tropicales avec Anvers, sur les isotopes avec le centre de recherche nucléaire de Mol, notre fabrication de 15% des vaccins du monde,… Pour un pays qui ne pèse, en population, que 3% de l’Europe, elle-même ne représentant que 7% de l’humanité". Un plus incroyable car "tout ça, du diamant aux antibiotiques, on peut le vendre. Partout dans le monde. Mais pas notre sac de disputes".

"Bart De Wever poursuit une relation avec un Etat qu’il juge mort depuis 10 ans. Serait-il un nécrophile institutionnel?"
Herman De Croo

N’en déplaise à ceux qui sombrent dans la caricature donc, comme Bart De Wever avec sa sortie sur un pays qui se serait éteint il y a dix ans déjà. Alors que dans le même temps, il s’est dit prêt à coiffer la casquette d’informateur un temps, criant haut et fort avoir ciré ses souliers, mis sa cravate, et être prêt pour la mission. "C’est quand même paradoxal… Vouloir une relation avec un corps mort, ça fait quoi de lui? Un nécrophile institutionnel?" "Plus, imaginez l’odeur. Des gens s’en seraient rendu compte à New York ou en Chine si la Belgique était morte depuis si longtemps." Non, tout ça, "c’est de la foutaise, de la surenchère". Tout comme l’enterrer. D’ailleurs, "il a beau s’y efforcer, il n’y arrive pas".

Mais ne vous trompez pas. La critique n’est pas plus légère sur la gauche francophone. Où Paul Magnette en prend aussi pour son grade de celui qui préfère aujourd’hui la plume à la tribune. Après son "niet" définitif à une alliance avec la N-VA, ayant eu raison du chargé de mission Koen Geens, le président du PS a démontré "qu’il est facile de taper dans une boule sans faire de fausse queue. C’est à la portée du plus primitif des joueurs de billard. Mais savoir où toutes les autres vont se retrouver après, c’est autre chose. Ça, c’est de l’art."

Et ne comptez pas trop sur le duo Laruelle-Dewael pour sortir du marasme. Leur pair libéral les qualifie d’ailleurs d’"overkrokussers". En clair, le tandem, malgré ses qualités humaines – "ce sont tous les deux des amis" –,  est là surtout pour passer Carnaval – en amenant un peu d’apaisement aux esprits échauffés. Et permettre de faire le pont jusqu’à l’élection qui se profile à l’Open Vld, fin mars. "On a été le premier parti à élire nos présidents au suffrage universel", ponctue-t-il dans la foulée. "Cela a démocratisé la direction des partis depuis lors, dans le sens qu’elle est aujourd’hui plus impondérable."

"Quand on se moque de nos crises à répétition à l'étranger, je rétorque: votre pays sait faire ça? La réponse est toujours la même: non"
Herman De Croo

Une réalité qui frappe plus largement l’État. En fait, pour lui, il ne reste qu’une solution pour sortir à terme des blocages: une grande réflexion sur le système électoral. Avec, pourquoi pas, une sortie de la proportionnelle, "reflétant à l’once juste la proportion des votes", au profit du scrutin uninominal par exemple, "plus efficace, car plus stable, mais démocratiquement moins juste".

Mais en attendant, ne vous faites pas trop de souci. Le pays s’est déjà relevé de nombreuses fois. "On aura un gouvernement." Et d’ici là, heureusement, la machine tourne. Moins vite que d’habitude, mais elle tourne. Alors parfois, à l’étranger, certains moquent la Belgique et ses crises à répétition lors de ses voyages. "Mais je leur retourne l’argument. Votre pays sait faire ça? À chaque fois, la réponse est la même: non. De la Suisse aux États-Unis." Le seul risque, prévient-il, "est qu’un jour l’électeur voie la présence du politique comme superfétatoire". Et ça, c’est dangereux.

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