"Il ne faut pas taxer plus, il faut taxer mieux"

©Dieter Telemans

Jamais les syndicats n'auront autant insisté sur la fiscalité. À la rentrée, Claude Rolin (CSC) réclamait une réforme fiscale. Aujourd'hui, Anne Demelenne parle d'un "Global tax on web". Mercredi, les deux syndicats organisent un séminaire sur la fiscalité. Le message envoyé au monde politique est clair.

Cette semaine, le Fédéral et les Régions se sont réunis pour évoquer un plan de relance. Que pensez-vous de l'idée de créer des zones franches?

C'est dangereux. Jouer sur la fiscalité pour attirer des investissements, ça ne donne pas toujours des bons résultats. Cela attire des investisseurs mais ceux-ci recherchent principalement l'optimalisation fiscale. Ces investisseurs-là ne restent pas. Ils partent toujours vers le plus offrant. Ils ne créent pas de réelle richesse. Ce ne sont pas des investisseurs fiables. C'est donc une politique à très court terme. Si on veut relancer l'économie, il y a d'autres moyens.

Express

"Il faut produire davantage de produits finis à haute valeur ajoutée."

"Quand les vieilles recettes ne fonctionnent pas, il faut changer de cap."

"Nous demandons une transparence sur l’ensemble des revenus en Belgique. Elle existe sur les revenus du travail, mais elle est absente sur les revenus mobiliers et immobiliers."

"Ce que nous proposons, c’est un ‘Global tax on web’, une réforme fiscale qui permette une taxation sur l’ensemble des revenus, ceux issu du travail et du capital."

Lesquels?

D'abord, arrêtons de cibler les coûts salariaux. Ca fait des années que les employeurs demandent des baisses de la fiscalité. Or, on se rend compte que les parts de marché de l'exportation continuent de baisser. Le Bureau du Plan dit que les deux tiers des problèmes liés au manque de compétitivité des entreprises ne reposent pas sur les salaires et les cotisations sociales. Si c'était le cas - passez-moi l'expression - mais l'Afrique serait une terre d'investissement de premier choix. Les salaires y sont les moins élevés. Ce n'est donc pas un paramètre qui entre en ligne de compte, ce sur quoi on devrait porter une attention majeure, c'est le fait d'améliorer notre structure de production.

La Belgique ne produit pas bien?

Il faut produire davantage de produits finis à haute valeur ajoutée. Par exemple, en Belgique, on produit des pièces détachées pour la construction des voitures. On les fournit à l'Allemagne. Elle fait l'assemblage et vend ces voitures très chères à l'étranger. La plus-value est réalisée par l'Allemagne parce qu'ils ont le produit fini. Nous, on va continuer à perdre des parts de marché à l'exportation parce que cette même pièce détachée peut être produite un peu partout. Il faut donc qu'on se spécialise. Par exemple, on est nulle part dans le domaine des télécommunications. Le champ des produits de construction qui permettent de réaliser des économies d'énergie n'est pas non plus suffisamment exploité. Pour relever ces défis, il faut plus investir dans la recherche et la formation des travailleurs. Il faut se diversifier.

Quelles mesures pourraient être prises pour pousser les entreprises à se diversifier davantage?

Une des mesures que le Fédéral pourrait prendre, c'est de réorienter les intérêts notionnels. Ce n'est pas normal que ceux-ci soient donnés aux entreprises qui licencient. Ces entreprises comme Mittal ou Caterpillar ne sont même pas en difficulté, au contraire. Il vaudrait beaucoup mieux consacrer ces montants à des mesures qui encouragent la recherche et la formation des travailleurs. Avant que le Fédéral ne prenne une série de dispositions pour diminuer le coût, on était à 5 milliards bruts. Prendre un milliard net pour les entreprises qui investissent vraiment pourrait avoir un impact bénéfique sur l'activité économique.

Ces dernières semaines, plusieurs partis ont émis l'idée d'une réforme fiscale. La FGTB est-elle aussi demandeuse?

Il ne faut pas taxer plus, il faut taxer mieux. Cela nécessite une transparence sur l'ensemble des revenus en Belgique. Elle existe sur les revenus du travail mais elle est absente sur les revenus mobiliers et immobiliers. En Belgique, les revenus mobiliers ne sont connus que s'ils sont déclarés. Il n'y a pas de transmission automatique des banques, comme cela existe en France. On est un des derniers pays européens où cette transmission est absente. Idem au niveau des revenus immobiliers. Je ne suis pas en train de parler de la personne qui a un appartement en plus de son habitation. Je suis en train de parler des personnes qui, avec le système fiscal qui existe en Belgique, ont intérêt à avoir dix appartements à louer plutôt que d'aller travailler ou d'investir dans une entreprise. Ce n'est pas normal. Il faut rectifier le tir. Ce que nous proposons, c'est un "Global tax on web" qui reprend tous les revenus.

Pour faire quoi?

D'abord, pour lutter contre la fraude fiscale. En Belgique, on est au minimum à 20 milliards par an. Cela permettrait aussi de moins taxer ceux qui jouent le jeu et déclarent leurs revenus. Car ce que nous voulons, c'est rétablir une progressivité de l'impôt qui à l'heure actuelle, a disparu. Que vous gagniez 50. 000 ou 500.000 euros, tout ce qui se trouve au-dessus de 37.000 est taxé à 50%. On paie trop vite le maximum. Il faut faire en sorte que les tranches de 52,5 et 55%, que le ministre Reynders a fait disparaître lors de sa réforme fiscale, soient rétablies. En faisant ça, il a surtout favorisé les hauts revenus.

Vous prônez un retour en arrière?

Ce n'est pas revenir en arrière. Nous demandons de remettre en place une progressivité de l'impôt qui prenne en compte tous les revenus. Il faut faire en sorte que cette nouvelle taxation globale permette une pression moins forte sur les revenus du travail et plus forte sur les revenus mobiliers et immobiliers, c'est-à-dire les revenus du capital. Ce n'est pas normal qu'aujourd'hui pratiquement 65% des recettes fiscales proviennent des revenus du travail et de la consommation. En taxant moins les revenus du travail, on pourrait récupérer du pouvoir d'achat et ce serait un élément de relance économique.

N'est-ce pas une proposition utopiste?

Les mentalités évoluent. On ne peut plus nier qu'il faut remettre de l'ordre dans la fiscalité. Il faut un choc. Quand on voit que les politiques actuelles ne portent pas leurs fruits, il faut se poser la question: pourquoi on continue aveuglément. Ce que nous proposons, ce n'est pas de l'idéologie. C'est du bon sens. Si on veut retrouver de la croissance économique, il faut changer de cap.

La FEB affirme que s'il n'y a pas de pacte de compétitivité, il y aura des pertes d'emploi. Vous criez au chantage?

Je suis d'accord avec la FEB qui veut des mesures et rapidement. Mais ce que propose la FEB ce sont les vieilles recettes qu'elle ressasse depuis des années et qui ne marchent pas. Que la FEB ait le courage de dire à un moment donné, par exemple au niveau des intérêts notionnels, 'nous arrêtons de protéger ces grandes multinationales qui viennent investir en Belgique et qui s'en vont au gré du plus offrant' et qu'elle privilégie les PME qui, elles, restent en Belgique.

Une autre mesure qui est discutée, c'est la baisse de la TVA sur l'électricité, qu'en pensez-vous?

Nous avons toujours pensé que la TVA est une mesure fiscale particulièrement injuste. Que vous gagniez 1.000 euros ou 10.000 euros, vous payez votre TVA de la même façon. Maintenant, on préfère que ce soit revu à la baisse plutôt qu'à la hausse. Mais on parle d'une moyenne de 100 euros par an pour le pouvoir d'achat. Ce qu'il faut en tout cas c'est que cela s'accompagne d'un contrôle des prix. Ceci dit, je pense qu'il faut des mesures globales. Ce n'est pas en piochant à droite et à gauche avec des intentions électoralistes qu'on parviendra à sortir de la crise.

On approche tout doucement de la fin de la législature, quel bilan faites-vous à ce stade du gouvernement Di Rupo?

Je pense qu'il y a encore pas mal de mesures à prendre. Et pour certaines qui ont été prises, il est aussi encore temps que le gouvernement revoie sa copie. Nous procéderons à son évaluation plus tard.

Après les élections, vous préféreriez avoir affaire à la même coalition qu'actuellement?

Ce qui compte, c'est que nous soyons entendus. On sait qu'il y a des partis qui relaient nos revendications, d'autres qui les contrent. Je pense que chaque citoyen peut se faire sa propre opinion par rapport à ça.

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