INTERVIEW: "Ce n'est pas une interview d'adieu!"

©Emy Elleboog

Dans une interview publiée par "L'Echo" en avril dernier, Jean-Luc Dehaene (CD&V) parlait de sa maladie sans beaucoup d'émotions.

"Ce n'est pas une interview d'adieu". "Vous n'êtes pas encore débarrassés de moi, vous savez!" Le cancer du pancréas pour lequel il a été opéré il y a sept mois lui avait fait perdre 20 kilos. Cela n'avait pas empêché l'ancien Premier ministre belge d'apparaître détendu, en training et en pantoufles, lors d'une interview publiée par "L'Echo" le 19 avril dernier. Un peu plus d'un mois après son opération.

Jean-Luc Dehaene (CD & V) nous parlait de sa maladie sans beaucoup d'émotions. "Lorsque j'ai appris la nouvelle, je suis resté assez serein. Dans la plupart des cas, on découvre ce type de cancer au moment où il n'y a plus rien à faire et ensuite, les choses vont très vite. J'ai eu de la chance, d'une certaine façon. Mon cancer en est encore à un stade très précoce, sans métastases. Je dois encore faire un traitement de chimiothérapie préventive."

Le destin en a décidé autrement...

Après des décennies de carrière politique, n'est-il pas étrange pour quelqu'un comme vous de ne pas vous retrouver sur une liste électorale et de ne pas faire campagne?

C'est plus que jamais la campagne de la nouvelle génération. En particulier depuis le décès de Wilfried Martens et de Jos Chabert, et après la décision de Herman Van Rompuy de ne pas participer à la campagne. Ce n'est pas mon style de jouer le rôle de belle-mère. Je ne l'ai jamais fait. Je vais me tenir tranquille pendant la campagne et éviter de faire de grandes déclarations publiques. À moins que je ne trouve que certaines choses vont trop loin. Dans ce cas, j'ouvrirai ma bouche.

La nouvelle génération est-elle prête?

Cette génération aura plus de mal que la mienne. La base du pouvoir des politiciens s'est rétrécie, parce qu'ils ne tirent plus leur autorité de leur fonction. Ils doivent la trouver dans leur propre personnalité et dans leur attitude. Au même moment, les discussions politiques se résument de plus en plus souvent à des petites phrases, à cause de la communication rapide et ouverte. Le système est empoisonné par le court terme, alors que les défis qui nous attendent exigent des décisions à long terme.

Et alors que les enjeux des élections sont plus importants que jamais...

Après le 25 mai, nous aurons une période de cinq ans sans élections. C'est une occasion unique qui doit être saisie pour prendre des mesures radicales au plan structurel.

Le gouvernement Di Rupo n'a-t-il pas pris suffisamment de mesures structurelles?

Vous ne m'entendrez pas dire que le gouvernement Di Rupo n'a pas fait du bon travail et n'a pas bien contrôlé la situation. Mais vu les perspectives à court terme et le temps qu'il a fallu pour former le gouvernement, il a dû principalement mener une politique qu'on appelle de "râpe à fromage". Par exemple, il faut poursuivre la réforme des pensions, mais d'une manière beaucoup plus énergique.

C'était différent avant?

Wilfried Martens et moi-même avons pu prendre des mesures radicales dès le début d'une législature. Au début des années 1980, Martens a dévalué le franc belge et réalisé un saut d'index. Au début des années '90, nous avons en réalité fait la même chose avec le Plan Global pour pouvoir adhérer à l'euro. Ces décisions ont eu un effet de retournement. C'est tout le contraire de la râpe à fromage.

Les politiciens s'inquiètent-ils trop des réactions potentielles de la population?

Si j'avais tenu compte de toutes les lettres de lecteurs que je lisais dans les journaux ou de ce que j'entendais au café sur ma façon de gouverner, j'aurais tout arrêté. Aujourd'hui, beaucoup de politiciens sont focalisés sur les critiques qui circulent via Twitter ou Facebook. Des critiques qui dépassent rarement le niveau des discussions de café. Ce qui m'a beaucoup frappé lors des contacts intenses avec le monde de l'entreprise ces dix dernières années, c'est qu'on n'a là-bas aucune idée de la manière dont les décisions sont prises au niveau politique. Ils parlent de politique comme les supporters parlent de football.

Voulez-vous dire qu'aux conseils d'administration, on parle de politique de la même manière simpliste qu'au comptoir?

On n'utilise pas exactement les mêmes mots pour dire les choses, mais au fond, on retrouve les mêmes avis simplistes, avec un certain goût - et cela m'étonne - pour les petites phrases. Je suis soufflé quand je vois comment le message de De Wever, qui dit que tout est de la faute du PS, est accueilli dans ces milieux.

En quoi est-ce que cela vous choque?

C'est tellement facile de mettre la responsabilité sur le dos des autres avec une petite phrase. En réalité, le discours de De Wever est le même que celui de Filip Dewinter (Vlaams Belang, NDLR). La différence, c'est qu'il a remplacé les étrangers par le PS.

Vous avez pourtant décrit De Wever comme capable de faire des compromis?

Quand j'étais informateur, en 2007, j'ai en effet eu l'impression qu'on pouvait arriver à des choses raisonnables avec lui. Du moins pendant notre première discussion. Lors de notre deuxième rencontre, nous avons dû repartir à zéro parce que les compromis n'avaient pas été acceptés par les autres dirigeants de son parti. La grande question, c'est de savoir si ça va marcher après les élections. De Wever me fait beaucoup penser à certains de mes partenaires de parti comme Leo Tindemans et Yves Leterme, qui ont obtenu 800.000 voix, mais qui ne les ont jamais utilisées pour faire bouger les choses.

Comment voyez-vous l'évolution du pays?

La Belgique ne fait pas partie de l'ordre universel des choses. Tout comme l'Europe, nous devrons continuer à évoluer, pas à pas. Contrairement à Wilfried Martens, je n'ai jamais parlé d'une dernière phase de la Réforme de l'État. Pour moi, il est essentiel que chaque étape soit franchie sur base d'un consensus. Ce qui est important, c'est qu'ensuite, on prend dix ans pour concrétiser l'accord. Ce n'est qu'après cela qu'on peut faire le point et voir comment continuer.

Le confédéralisme n'est donc pas pour la prochaine législature?

Après les élections, il faudra éviter de chercher à tout prix une majorité des deux tiers pour réaliser une nouvelle Réforme de l'État. Cela n'aurait aucun sens. La réforme précédente doit d'abord être opérationnelle.

En 2009, vous avez appelé à ne pas voter pour un petit parti comme la N-VA, pour éviter un éclatement politique. Aujourd'hui, pour qui les gens doivent-ils voter sachant que la N-VA est désormais - et de loin - la plus grande formation politique?

La N-VA est actuellement le plus important parti dans les sondages. Mais toutes les élections réservent leur part de surprises. Je m'attends à des surprises fin mai. Certains politiciens qui n'ont encore jamais rien fait vont récolter des voix parce que les gens pensent qu'ils vont faire quelque chose. Mais bien entendu, les gens ont le droit de voter pour ces candidats.

Pensez-vous que la Belgique existera encore dans dix ou vingt ans?

Oui, ne fût-ce que parce je ne vois pas comment séparer le pays sans que la Flandre ne doive payer le prix fort.

D'après vous, comment l'Europe va-t-elle évoluer?

Contrairement à ce qu'on entend souvent, l'Europe fait parfois du vrai boulot. Prenez la crise de l'euro. Les politiciens européens ont réussi à convaincre les marchés. L'euro est là pour rester. Mais souvent, c'est trop peu et trop tard. Et on ne décide que lorsqu'on se trouve au pied du mur. On pourrait presqu'espérer que les marchés mettent une nouvelle fois la pression sur l'Europe. Lorsqu'on était en plein milieu de la crise, il y avait une grande unanimité sur l'union bancaire. Mais lorsqu'il a fallu la mettre en pratique, la pression avait en partie disparu et les petites disputes ont refait surface.

Mais de plus en plus d'Européens crachent sur l'Union européenne?

Oui, c'est notre éternel problème. Je dis depuis des années que nous avons besoin de plus d'Europe pour pouvoir résister dans un monde en pleine mutation. Si nous ne réussissons pas, les superpuissances nous imposeront leurs règles, sans le moindre état d'âme. Si nous ne nous ressaisissons pas, le danger est réel que l'Europe devienne le Disneyland du monde.

N'est-ce pas un peu pessimiste?

Quand j'étais jeune, l'Europe était un rêve et voulait dire quelque chose. Nous avons fait confiance aux politiciens pour réaliser notre rêve. Aujourd'hui, la confiance dans la politique a disparu. À cause de la manière dont ces gouvernements mettent leurs mesures peu populaires sur le dos de l'Europe, l'UE est de plus en plus considérée comme un problème, alors qu'elle fait partie de la solution.

Comment voyez-vous votre avenir après votre carrière à l'Europe?

Lorsque j'ai quitté la rue de la Loi et que je ne savais pas ce que je voulais, on m'a demandé dix jours plus tard d'aider à mettre sur pied la convention sur l'avenir de l'Europe. Cette convention a été l'une des périodes les plus fascinantes sur le plan européen. Je suis encore reconnaissant à Guy Verhofstadt de m'avoir permis d'en devenir le vice-président.

Avec le recul, referiez-vous certaines choses différemment?

En fait, très peu de choses. Pour moi, l'art de la politique, c'est de savoir jusqu'où il ne faut pas aller trop loin. J'ai toujours essayé d'aller plus loin que là où les gens iraient spontanément, mais pas au point de les voir se révolter et refuser de suivre. La différence par rapport à l'époque actuelle, c'est qu'il était encore possible de créer un esprit d'équipe au niveau du gouvernement. Je ne veux pas idéaliser cette période, mais nous pouvions garder sous contrôle les tweets et les fuites qui sont utilisés pour détruire l'esprit d'équipe. À l'heure actuelle, ces tweets et fuites sont tellement rapides et spontanés que c'est devenu pratiquement impossible de les gérer. Aujourd'hui, vous devez déjà avoir une très forte personnalité pour arriver à mener le navire à bon port.

Deux heures après le début de notre discussion, Jean-Luc Dehaene nous dit gaiement. "Bon, c'est tout ou avez-vous d'autres questions?" Il pointe vers nos carnets de notes. "Ah, il y a encore quelque chose que vous pouvez ajouter. De Wever a récemment déclaré: le pire qui puisse vous arriver en Belgique, c'est de devenir premier ministre. Eh bien, il a tort. Et je parle par expérience. Savez-vous ce qui est vraiment le pire? Réussir à ce que votre parti obtienne 30% des voix, et ensuite ne rien en faire."

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