interview

"Je n'en peux plus des raisonnements rétrogrades portés par le PTB"

©jonas lampens

Les points sur les "i". Sur son secrétaire d’Etat Theo Francken, sur la gauche, les communistes, les socialistes. Sur ses réformes socio-économiques et la critique de ses réformes. Le Premier ministre Charles Michel nous offre son interview de Noël.

C’est l’interview de Noël que vous pouvez glisser sous le sapin et, qu’entre la dinde et la bûche, vous pouvez disséquer mot par mot, en débattre avec oncles, tantes et cousins. Tenez, le client du jour porte même la barbe et dans sa hotte, il a des cadeaux pour tout le monde – de la gauche au secrétaire d’Etat Theo Francken.

Mais l’analogie avec le Père Noël s’arrête là. Voici le Premier ministre Charles Michel. Il est assis à l’ombre d’un tableau d’Alechinsky, ce jeudi matin, au 16, rue de la Loi. Et il a commandé une tasse de café. C’est que l’opposition lui a mené la vie dure, ces derniers jours, au Parlement, et il doit également gérer les foucades venues de son propre camp gouvernemental. Theo, si tu nous lis.

Un café, donc. Et il hausse les épaules quand on lui dit que cette fin d’année politique est chaotique. "Pas du tout. Ce n’est pas chaotique du tout. On assiste à un jeu classique entre majorité et opposition, je considère même qu’à certains égards, l’opposition est même devenue moins enragée que ce que j’ai pu endurer au début de la législature avec des vociférations et des hurlements. Ici, certains membres de l’opposition ont joué le jeu de manière constructive. Mais c’est chaque fois la même chose en fin d’année, on a un entonnoir législatif avec des textes faisant des centaines de pages qui doivent être validés, c’est vrai que nous travaillons vite et que nous travaillons avec diligence, cela peut en crisper certains. Mais au final, ce que je vois, c’est que notre priorité des priorités, la baisse de l’impôt des sociétés, sera bien effective dès le 1er janvier. Nous sommes des gens sérieux et dire que c’est chaotique, c’est un raisonnement court."

Il marque une pause: "En fait, c’est du pipeau."

"Les résultats sont là"

Pierre angulaire de cette année, pierre d’achoppement, aussi, entre les quatre partis de la majorité, la diminution de l’Isoc est chose acquise. "Voilà, c’est fait, non seulement les grandes entreprises mais aussi et surtout les PME, vont pouvoir profiter de cette mesure qui va encore amplifier nos résultats en matière socio-économique."

On lui dit que, quand même, sa majorité tangue, essentiellement à cause des trois partis flamands (N-VA, CD&V et Open Vld) qui se tirent dans les pattes.

"On vit dans un monde de buzz permanent. Tout doit aller vite, être immédiat. C’est le règne de la perception au détriment du fond."

Il s’agace. Il sert les poings. "Cela fait dix minutes qu’on discute des polémiques et de la forme mais, franchement, avançons, les résultats sont là quand même! Tous les indicateurs économiques sont dans le vert et j’entends certains qui n’arrêtent pas de se plaindre et de critiquer. Sur le fond, on avance, je gère la coalition, sur le devant de la scène mais aussi et surtout, en coulisse où il y a effectivement un travail énorme à effectuer. Mais regardez ces 60 mesures de l’été, on a remis la Belgique dans le peloton de tête des pays européens en matière de compétitivité. Regardez aux Pays-Bas ou encore en France, la réforme de leur impôt des sociétés, ils en discutent, ils en discutent mais ils n’y arrivent pas. Nous avons effectué des arbitrages visionnaires et ça permet à la Belgique de se repositionner et de saisir les nouvelles opportunités, on refuse l’immobilisme; on est sur la bonne voie. On a créé 170.000 emplois, la Banque nationale évoque même 300.000 emplois créés sur la législature. Mais si j’avais dit cela avant mon mandat, on m’aurait pris pour un fou! Mais voilà: les résultats sont là."

Il a dit cela d’une traite. On a écouté. On lui dit que la perception de ces "arbitrages visionnaires" n’est pas terrible.

Il admet. Il réfléchit. "La perception n’est pas une science exacte. On vit aujourd’hui dans un monde de buzz permanent et de petites phrases. On vit dans un monde du digital et de l’immédiateté que mes prédécesseurs Premiers ministres n’ont pas connu ou du moins pas dans les mêmes proportions que ce que nous vivons aujourd’hui. Cela veut dire que nous sommes constamment le nez sur le guidon, les réseaux sociaux, par exemple, amplifient sans arrêt cette vitesse de réaction, on n’attend plus la presse du lendemain qui analysait avec davantage de recul les décisions du jour. Non, tout doit aller vite et tout doit être immédiat, et c’est vrai que dans ce cadre parfois, la perception n’est pas celle que nous voudrions, on a du mal à garder la tête froide mais ce sont les contraintes avec lesquelles je vis, je ne critique pas ce nouveau modèle, mais c’est comme cela. Je demande juste qu’on puisse aussi s’attarder sur les faits pas seulement sur la perception."

Au niveau des faits, justement, deux critiques récurrentes par rapport aux indicateurs que le Premier ministre aime avancer: les emplois créés ne sont pas pérennes et sont lourdement subventionnés. Et, secundo, le taux de croissance en Belgique est inférieur à la moyenne européenne.

©jonas lampens

"Cela me fait peur"

"Je n’en peux plus de ce PTB, de ce PS qui court derrière le PTB et de cette FGTB qui est elle-même noyautée par le PTB."

Il boit une gorgée de café, ajuste ses lunettes et répond ceci: "Je note d’abord que ceux qui critiquent les emplois que nous créons, c’est essentiellement la gauche et l’extrême gauche et ils portent la responsabilité d’un taux de chômage élevé: les seules diminutions de chômage qu’ils ont réussies, c’est en engageant massivement des gens dans la fonction publique. Mais bon, je veux un débat objectif là-dessus. J’ai donc demandé un véritable fact-checking à Kris Peeters et au SPF Emploi: je veux qu’on me dise de manière tout à fait objective et fine le type d’emplois créés et ce que ça signifie concrètement. Les temps pleins et les temps partiels, parmi ceux-ci lesquels sont volontaires et les autres, les CDI, les CDD et les intérims. Je veux qu’on sache tout. Plus d’intérim, c’est aussi un signal de vitalité économique, une reprise de l’emploi. Bref, dans tout cela, je vais bientôt pouvoir tout objectiver. Je n’ai pas peur de la transparence à ce niveau-là. Allez, on peut redescendre sur terre. Quand je vois la haine qu’ont la FGTB et Robert Vertenueil pour l’entrepreneur et l’indépendant, mais ça me fait peur. Cela fait froid dans le dos. Voilà des acteurs de la vie sociale belge qui ont une haine pour celui qui crée son emploi et en crée d’autres et ensuite amène une valeur ajoutée sociétale, ce qui permet, par exemple, de financer des soins de santé. Je n’en peux plus de ce raisonnement rétrograde, digne du siècle dernier, porté par le PTB et par le PS qui court derrière le PTB et la FGTB elle-même noyautée par le PTB. Je me bats contre cette vision de régression."

C’est un peu, finalement, comme si on avait allumé la mèche sous le baril de poudre. Il explose: "La semaine de quatre jours de travail sans perte de salaire, ça fait des mois que j’entends la gauche sortir ce truc. Mais quelqu’un va-t-il enfin expliquer que ça ne marchera pas!? Ce n’est pas possible. Qui paye? C’est une question toute simple qu’oublient de poser le PS, le PTB et la FGTB. Qui paye? Les entreprises?! Mais elles vont se précipiter ailleurs pour aller engager. On va se faire manger tout cru par l’environnement autour de nous. Et on va régresser, il y aura des licenciements. Et c’est les plus pauvres, les bas et les moyens salaires qui vont passer à la caisse. C’est ça qui va se passer. Après, l’aménagement du temps de travail, nous sommes pour et nous avançons en ce sens mais dire de manière populiste et démagogique: on va tous travailler moins et gagner autant, c’est ahurissant. Le développement économique est le fruit de l’innovation, de la formation et du travail. On n’est pas dans une enveloppe fermée et une vision statique: si on veut qu’en Belgique, le mieux-être et la qualité de vie gagnent du terrain alors on doit faire grandir notre gâteau. À côté de ça, on est confronté à cette vision communiste et collectiviste qui n’a jamais propagé que la misère. La manière qu’ont ces gens-là de lutter contre la pauvreté, c’est de partager la pauvreté. On va tous être solidaires: devenons tous pauvres. Pour moi, ce schéma-là, c’est non."

"Idiotie complète"

Mais revenons à l’autre critique – à côté de la qualité des emplois créés – formulée à l’encontre de la politique socio-économique de Charles Michel: la Belgique, mauvaise élève de la classe européenne en matière de taux de croissance.

"J’entends les critiques et les aigris mais je demande qu’on regarde les faits: on va avoir une baisse de l’Isoc au 1er janvier."

Il soupire. "Les critiques sur le taux de croissance… C’est une intoxication complète de l’opposition. Tous les indicateurs de la Belgique sont dans le vert alors on a été me chercher un indicateur soi-disant moins bon. Idiotie complète: le taux de croissance doit être considéré en parallèle avec le produit intérieur brut par habitant qui est le point de départ. Si on regarde un seul des deux paramètres, cela n’a pas de sens. On a un taux de croissance plus faible que la moyenne européenne parce que notre richesse par habitant est bien plus élevée qu’ailleurs parce qu’on a beaucoup mieux résisté que les autres aux dernières crises financières. Pour démontrer l’idiotie de ceux qui utilisent cet argument, c’est un peu comme si je disais que la Belgique va moins bien que tel ou tel pays africain parce que là-bas, le taux de croissance est supérieur au nôtre…"

Il ajoute: "C’est vrai que la première partie de la législature c’était jobs, jobs, jobs. Maintenant, j’ajouterais bien investissement, investissement, investissement. C’est la marche à suivre pour la suite: on doit avancer de manière ambitieuse et concertée sur ce pacte d’investissement."

Un dîner a d’ailleurs eu lieu cette semaine entre Premier ministre et les ministres-présidents des entités fédérées. "On travaille sur trois axes: mobilité, énergie et agenda digital. En matière de mobilité, les projets des Régions nous arrivent. Bien entendu, au niveau de la SNCB, les choses sont prises en main, via ce milliard de financement supplémentaire. En matière d’énergie, la transition est en marche. La sortie du nucléaire est coulée dans une loi pour 2025, ça ne changera pas. On veut favoriser la recherche et le développement dans le stockage de l’énergie, l’éolien offshore également. Nous allons émettre des greenbonds, obligations vertes, pour un montant de 5 milliards d’euros. Tous les grands arbitrages du pacte d’investissement devront avoir avancé en 2018-2019."

©jonas lampens

Continuer à avancer

"Que veut la gauche? Le PS, le PTB et la FGTB avec la RTT sans perte de salaire? Mais c’est courir vers la pauvreté. Qui va payer cela? Les plus démunis."

2018-2019. Deux années et des élections qui se profilent en cascade à tous les niveaux de pouvoir. Peut-on décemment espérer encore pousser quelques choix politiques d’ampleur en pleine campagne électorale et alors qu’on sait que, côté flamand, la lutte va être âpre entre les partis de la coalition? "Je pense que oui. Je vais mettre toute mon énergie à avancer et à réformer jusqu’au dernier jour de mon mandat. D’ailleurs, le signal que je donne est clair puisque je ne suis pas candidat lors de ces élections communales. Je pense qu’on va pouvoir faire une distinction entre la sérénité des débats au conseil des ministres et l’atmosphère parfois plus rugueuse d’une campagne électorale."

Spontanément, il sort le volet des pensions. "Là-dessus, on va encore avancer. On a déjà beaucoup fait, avec le ministre des Pensions, qui fait preuve de beaucoup de pédagogie, mais on est confronté à des campagnes de désinformation sans précédent, alors que nous essayons simplement de remettre les choses en ordre de manière à ce que la pérennité de notre système de pensions ne soit pas remise en cause. L’âge moyen des Belges augmente chaque année, c’est 1,5 milliard d’euros supplémentaires à aller chercher. Donc, très progressivement, on se prépare, via par exemple le système des pensions à points. C’est un système qui permettra d’avoir davantage de transparence, on connaîtra la valeur des points, on a l’objectif d’avancer en 2018 vers ce système. On protège les plus faibles, on a donné la possibilité aux partenaires sociaux de travailler avec nous sur les pensions, sur la pénibilité également. Dans le courant de l’année prochaine, le ministre Bacquelaine va faire des propositions par rapport à cela. Certains utilisent la pension à points comme un slogan dans leurs manifestations. Mais c’est faux et en 2018, nous allons poursuivre nos réformes."

Theo Francken et le Soudan

"Theo Francken communique d’une manière provocante et souvent caricaturale."

Il dit encore ceci sur son secrétaire d’Etat à l’Asile Theo Francken et la polémique concernant le renvoi vers le Soudan de personnes potentiellement torturées. "On a fait ce qu’on devait faire au moment où on devait le faire et ça n’avait rien d’extravagant cette coopération technique avec le Soudan, c’est ce que la France, l’Italie, la Suède et la Norvège mettent en place également. C’est un sujet extrêmement difficile et qui ne peut pas être résolu par des slogans d’un côté comme de l’autre. Je suis très clair, je ne veux pas de Calais-bis à Bruxelles. Entendons-nous bien: je condamne fermement les dictatures, dont celle du Soudan. On a pris connaissance d’informations sur des personnes rapatriées et on a décidé de faire toute la clarté sur ces informations avec le soutien de l’Organisation internationale pour les migrations. Jusque fin janvier, il n’y aura pas de rapatriement vers le Soudan."

Et Francken, alors? Le caillou dans la chaussure du Premier ministre. "J’ai défendu au Parlement chacun des actes qui a été posé. Mais j’ai des divergences de vues avec Theo Francken sur la communication. J’ai parfois considéré qu’il communiquait de manière provocante et caricaturale et je n’accepte pas cela. Et chaque fois, je l’ai rappelé à l’ordre par rapport à cela, et chaque fois, il s’est soumis à mes rappels à l’ordre."

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