reportage

"Je vais toucher 1.437 euros brut de pension, c'est misérable…"

©Photo News

Plus de 25.000 manifestants ont dénoncé hier la réforme des pensions du gouvernement fédéral dans les rues de Bruxelles.

Ils n’étaient finalement "que" 25.000 manifestants à battre le pavé hier à Bruxelles, brandissant leurs calicots pour dénoncer la réforme des pensions du gouvernement fédéral. "Que" 25.000, car les syndicats les plus optimistes attendaient jusqu’à 50.000 personnes. Devant la gare du Nord, perchée sur un stand du PTB, une jeune femme chante dans son parlophone pour motiver les troupes. "La pension à points, on n’en veut point!" Ce sera le slogan phare de la manif’, le pitch qui résume tout ce que dénoncent les militants venus des quatre coins du pays.

Ce projet de calcul "à points" de la pension est toujours dans les cartons du gouvernement. Mais les syndicats le dénoncent comme étant une "vaste fumisterie", dixit le patron de la CSC, Marc Leemans. A la tribune, en début de cortège, le syndical s’interroge sur la confiance à accorder au gouvernement, face à une réforme dont on ignore encore tout.

En remontant la vague des manifestants, on remarque énormément de travailleurs dans la force de l’âge, et relativement peu de jeunes. Les fonctionnaires sont présents en masse, tout comme les travailleurs occupant des métiers à caractère pénible, comme les infirmières, qui marchent d’un pas affirmé sur le boulevard Albert II. Sur le podium, Robert Vertenueil, le secrétaire général de la FGTB, hurle dans le micro à ses militants que "la pension est un droit acquis, irrémédiable, permettant de vivre dignement après une vie de travail". "Ces droits acquis, aujourd’hui, on nous les retire", tempête Laure, une jeune enseignante qui s’est jointe au cortège. La jeune femme avoue ne pas être là seulement pour défendre sa pension (elle lui semble tellement loin), mais aussi pour défendre une sécurité sociale "vraie", là pour "aider les plus démunis". "Bacquelaine veut que les gens travaillent plus longtemps, alors que plein d’entre eux n’ont même pas de boulot", grogne-t-elle.

Vers 13h, les manifestants se sont dispersés dans le calme à proximité de la gare du Midi. Et maintenant? "le combat ne fait que commencer", ont martelé les syndicats, qui décideront en janvier s’il faut poursuivre les actions. Si la FGTB est déjà prête à en découdre avec une grève générale début février, les syndicats chrétiens et libéraux restent dans l’expectative. Pour Mario Coppens, le patron de la CGSLB, c’est même carrément non…

André, Infirmier au CHC de Liège, 57 ans

©Frédéric Pauwels / HUMA

André travaille au Centre hospitalier chrétien (CHC) de Liège depuis 1984, comme infirmier. S’il était dans la rue hier, c’est notamment parce que l’on supprime de plus en plus les possibilités d’aménager les fins de carrière. "On nous pousse à aller jusqu’au bout, même dans les métiers lourds", dit-il, pointant le fait que les infirmiers ne sont toujours pas reconnus comme ayant un métier pénible ou lourd. "Une infirmière à temps plein jusqu’à ses 65 ans, je n’en connais pas. On marche sur la tête."D’après MyPension, l’infirmier pourra prendre sa pension en 2026. "J’aurais eu 65 ans en 2025, je vais devoir travailler un an de plus, jusque 66 ans", d’après le site. L’homme admet qu’il pourrait quitter la profession un peu plus tôt, mais en ayant une pension moindre. "Ici, j’aurai 1.600 euros net. Bon, j’avoue c’est déjà pas mal, je n’ai pas trop à me plaindre comparé à d’autres…" Mais André pointe aussi la situation absurde dans laquelle se retrouvent les infirmières: "Avoir 45 ans de carrière à 65 ans c’est impossible quand on a fait des études jusque ses 22 ans…" André dénonce aussi le fait que la prépension pour les régimes de nuit a été supprimée il y a deux ans. Les études montrent pourtant que l’espérance de vie est réduite de 7 ans quand on preste des horaires irréguliers. "Bacquelaine est médecin, il devrait le savoir!"

André, ouvrier chez Audi Bruxelles, 60 ans

©Frédéric Pauwels / HUMA

André a déjà 44 ans de carrière au compteur. Ouvrier chez Audi Bruxelles, il travaille à la chaîne, dans des horaires à pause, depuis 1973. Il espérait partir en juin prochain, mais la réforme de l’unité de carrière va lui faire perdre 100 euros brut par mois. "Au lieu de calculer ma pension sur mes dernières années prestées, on va calculer sur mes premières années, quand je gagnais à peine 40 francs belges de l’heure. Aujourd’hui, je suis à 18,5 euros…" À 60 ans, André espérait partir en prépension, mais le système ne le permet plus. "J’aurai eu 1.610 euros net de pension, plus les avantages liés à l’assurance hospitalisation. En travaillant jusque 65 ans, j’aurai 1.560 euros, si je prends ma pension anticipée, 1.470 euros net seulement." Quel message veut-il adresser à Daniel Bacquelaine? "J’ai donné 45 ans de ma vie à l’économie capitaliste libérale, si c’est cela le retour que j’en ai, merci! Manifestement, après 45 ans de carrière, je n’ai pas encore travaillé assez… le travail à la chaîne, il faut se le taper, se lever à 4h du matin, rentrer chez soi à 11h du soir quand on fait l’après-midi… Et tout ça en étant aussi productif à 55 ans qu’à 25, parce que la chaîne, elle ne ralentit pas parce que vous êtes plus vieux…"

Stéphanie, fonctionnaire à la justice, 38 ans

©Frédéric Pauwels / HUMA

Stéphanie travaille comme fonctionnaire au Palais de Justice de Verviers, au tribunal de première instance. Elle veut se battre pour le niveau des pensions. "Ce qu’on va toucher c’est misérable, 1.437 euros brut." Elle craint aussi devoir travailler jusque 70-75 ans. "67 ans, vous voulez dire?". "Oui, c’est ce qu’on nous dit maintenant, mais qui dit que cela ne va pas encore reculer? C’est pour ça que je suis là."

D’après Mypension pourtant, la jeune femme devrait partir à la pension vers 2042, 2043. A 62, 63 ans donc. "J’ai commencé à travailler à 22 ans, cela me fera 40 ans de carrière."

Ne pourrait-elle travailler plus longtemps, et gagner un peu en pension? "Mais on ne laisse pas la place aux jeunes alors. On tourne en rond. En plus, on reproche aux anciens leur manque de rentabilité. Alors, laissons les partir sans les pénaliser…"

Christian, employé chez Delhaize, 50 ans

©Frédéric Pauwels / HUMA

Christian est employé chez Delhaize, il s’occupe de réassortir les rayons. Un travail physique. "60% du personnel souffre de problèmes d’articulations, de dos. On a des horaires de 6h jusque 21h. Actuellement, ce n’est pas jugé pénible, et ce ne le sera pas", craint Christian. L’homme n’espère pas avoir plus que 1.200 euros par mois de pension, après 45 ans de carrière. Et est persuadé qu’on ne le laissera pas partir avant 67 ans. "Avant la réforme, j’aurais pu partir à 63 ans." Christian a pris un crédit temps pour pouvoir s’occuper de ses enfants, mais il ne sera pas comptabilisé. Encore un coup dur. Enfin, l’homme manifeste aussi pour ses collègues, forcés de partir en prépension à 52 ans suite aux restructurations. "Ils n’ont pas de carrière complète, on les a prépensionnés, ils ne peuvent plus travailler. Comment feront-ils à la pension? Je ne sais pas. C’est ça, le système Bacquelaine."

Laure et Céline, enseignantes, 37 et 42 ans

©Frédéric Pauwels / HUMA

Laure et Céline sont enseignantes. La pension, pour elles, c’est encore loin. "Les règles changeront encore d’ici là. Je serai déjà contente si ma maison est payée, dit Laure. C’est moche de penser ça, mais c’est comme ça. Je sais que je n’aurai pas grand-chose. Et cotiser dans un plan d’épargne-pension, je m’y refuse. C’est un peu facile de reporter sur les individus la charge des pensions", estime encore la jeune femme. "On paye des cotisations, il n’y a pas de raison qu’elles ne servent pas à ça!"

Céline, elle, s’inquiète pour la pénibilité du métier.

"Pour le moment ça va, mais j’ai commencé ma carrière à 30 ans, avant je n’ai quasi pas constitué de droits. J’étais étudiante, puis au chômage. Je sais que je vais devoir travailler encore longtemps. Et franchement, j’espère pouvoir partir le plus tard possible, mais y arriverai-je?"


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