interview

Jean Faniel: "Si la coalition ne tient pas, on ne sait pas vers quoi on va"

©Dieter Telemans

Jean Faniel, directeur général du Centre de recherche et d’information socio-politiques (CRISP), analyse l'état du système politique belge.

Les récents évènements au sein du MR montrent-ils que le système politique belge repose en fait sur une particratie?

La formation du gouvernement fédéral est toujours un moment qui confirme le fait que la Belgique est une particratie. Au sein des partis politiques, ce sont des organes en particulier qui réalisent les négociations, au premier rang desquels on trouve les présidents de partis. Tout cela contribue à réaffirmer le rôle clé des partis politiques dans le système belge. Mais on peut aussi nuancer en observant qu’il y a des différences de fonctionnement entre les partis. Les mécanismes d’attribution ne sont pas les mêmes.

Chez Ecolo, par exemple, cela se décide en assemblée générale. La proposition qui émane du parti doit être confirmée par la base. D’autres partis, comme le MR, le PS ou le VLD, fonctionnent de manière plus centralisée et «personnifient» la gestion du parti. En général, le président de parti n’attribue pas les postes n’importe comment. Elio Di Rupo était un spécialiste en la matière. Il savait équilibrer les mandats. Cette manière de faire, si elle faisait parfois grincer des dents, ne soulevait pas de tollé, car il ne prenait pas sa décision sans consulter. Or c’est précisément ce qu’on a reproché dans ce cas-ci à Georges-Louis Bouchez. Il y a le pouvoir dont le président de parti dispose et la manière avec laquelle il l’exerce.

"En général, le président de parti n’attribue pas les postes n’importe comment. Elio Di Rupo était un spécialiste en la matière. Il savait équilibrer les mandats. Cette manière de faire, si elle faisait parfois grincer des dents, ne soulevait pas de tollé, car il ne prenait pas sa décision sans consulter."
Jean Faniel
Directeur du Crisp

Mais est-ce qu’il n’est pas temps de sortir de ce système ?

Oui, mais pour faire quoi à la place? En France, l’attribution des portefeuilles ministériels n’est pas plus démocratique. La transparence n’est pas assurée. Cette manière de faire n’est pas nécessairement préférable. Le modèle des Verts est parfois un jeu de dupe également. Oui, il y a plus de démocratie en interne, mais on pourrait très bien objecter qu’il ne s’agit précisément que de démocratie interne et que les autres citoyens n’ont pas voix au chapitre.

Si je vous comprends bien, on pourrait aller jusqu'à dire que notre système démocratique est en réalité oligarchique ?

Oui, c’est une logique qu’on peut qualifier d’oligarchique. On pourrait évidemment imaginer d’autres formules: les ministres devant être des députés et avoir passé l’épreuve du suffrage universel ou alors un système de tirage au sort.

Est-ce que cela fonctionnerait mieux pour autant? Avec le système du vote, on prendrait le risque de se priver de certains talents qui ne sont pas des bêtes électorales, mais qui ont de réelles compétences. Les capacités de Frank Vandenbroucke sont reconnues par tous, mais il n’était plus élu. S’il fait du bon travail, va-t-on regretter ce système de désignation?

Mais ce système alimente tout de même le ras-le-bol général de la population au sujet du monde politique...

La séquence que nous venons de vivre alimente en effet ce sentiment et confirme également le fait qu’il y a des dynasties en politique: il y a les cas de Mathieu Michel, de Denis Ducarme ou de Christophe Collignon. Le Premier ministre est le fils de quelqu’un qui a eu une des plus longues carrières parlementaires en Belgique. Bien sûr, on pourrait dire qu’on retrouve cela ailleurs: chez les médecins, les notaires, etc. Mais l’activité politique est différente d’une activité professionnelle, puisqu’elle implique l’aspect militant. On peut aussi constater que si ce système perdure, c’est parce qu’il y a des gens qui votent pour des personnes qui ont précisément un nom. Les électeurs ne peuvent donc pas uniquement en vouloir au monde politique et ils doivent faire leur propre examen de conscience.

«Si ce système perdure, c’est parce qu’il y a des gens qui votent pour des personnes qui ont précisément un nom. Les électeurs ne peuvent donc pas uniquement en vouloir au monde politique et ils doivent faire leur propre examen de conscience.»
Jean Faniel
Directeur du Crisp

Avec ce nouveau gouvernement, vit-on une dernière parenthèse, une sorte de transition avant une transformation complète de l’État belge ?

Différents scénarios sont possibles. Il faut d’abord rappeler que ce gouvernement a été formé dans ces circonstances extrêmement difficiles. Il y a de toute évidence une crise du système politique belge. Pour la première fois, les partis traditionnels sont passés en dessous de la barre des 50%. Ils n’ont plus la majorité des sièges. La tripartite classique n’était donc plus possible. La participation électorale est en crise également. Mais on ne doit pas postuler l’échec de ce gouvernement: on peut imaginer sa réussite. Ce gouvernement pourrait arriver à rencontrer les besoins de la population en recréant la confiance. Autre scénario possible: la coalition ne tient pas et n’arrive pas à engranger des résultats suffisants. Et là, on ne sait pas vers quoi on va.

Si ce scénario se met en place, comment envisagez-vous la recomposition du paysage politique belge ?

En Wallonie, cela pourrait ouvrir davantage la voie au PTB. En Flandre, au Vlaams Belang. Cela pourrait aussi profiter à la N-VA, mais sans doute dans une moindre mesure, car elle est au pouvoir au niveau flamand.

Le CDH et le SP.A pourraient-ils, par exemple, être menacés de disparition?

C’est déjà arrivé à d’autres. La Volksunie a implosé, par exemple, puis Spirit a disparu. Au CDH, c’est un scénario que l’on craint, y compris chez les cadres du parti. Il y a des choix qui ont été faits pour conjurer cette crainte de disparition. Mais ils ne sont pas très assurés. À un moment, il était question d’être dans l’opposition et puis finalement le CDH était à nouveau candidat pour revenir au pouvoir.

Au SP.A, les temps sont devenus particulièrement durs aussi. Il y a une volonté très claire de marier l’ancien et le nouveau: on le voit notamment avec les figures SP. A qui ont été désignées dans le nouveau gouvernement. C’est un pari pour essayer de remonter la pente et éviter une disparition totale. On sent bien que le modèle des partis politiques est à bout de souffle, mais on peine à déterminer vers quoi aller. On n’a encore rien trouvé de mieux pour coaliser les gens et faire progresser les idées. Le modèle partisan reste le plus fort.

"On sent bien que le modèle des partis politiques est à bout de souffle, mais on peine à déterminer vers quoi aller."
Jean Faniel
Directeur du Crisp

Le problème de l'abstentionisme est rapidement évacué après les scrutins. N'est-il pas temps d'en faire une priorité ?

C’est un vrai problème et un enjeu déterminant. On le voit actuellement dans le cadre des élections américaines. En Belgique, on le subit moins et on le voit moins, car il y a l’obligation du vote. Les solutions mises en place sont parfois contre-productives. Le gouvernement flamand a, par exemple, décidé de supprimer l’obligation de vote aux élections locales. Le nouveau gouvernement fédéral a au moins le mérite d’avoir reconnu ce problème. Il propose une réforme de l’État, qui va s’élaborer en donnant une plus grande place aux citoyens. En termes de méthodologie, c’est nouveau. En 2024, la Belgique pourrait connaître des refédéralisations. Les réformes que nous avons connues jusqu’ici allaient toujours dans le sens inverse.

Certains appellent à la création d’un "ministère du digital". Ce nouveau gouvernement a-t-il bien pris la mesure de cet enjeu?

Le débat au sein de la société est intense sur ce sujet, notamment autour de la 5G. Le monde politique est souvent poussé dans le dos. En Belgique, en 1830, il n’y avait que cinq ministères. Il a fallu du temps pour qu’apparaissent un ministère de l’Agriculture ou un ministère du Travail, par exemple. Parfois, ce sont les appellations qui ont changé – le Ministère des Communications est devenu celui de la Mobilité –, traduisant des évolutions de la société. Ce qui me frappe, c’est que dans le casting de ce gouvernement, il y a des personnalités issues de partis très différents pour lesquelles l’enjeu crucial va être de coopérer. On ne peut pas mener une action de promotion du digital sans tenir compte de la fracture numérique, par exemple. De la même façon, on ne pourra pas parler de la relance économique sans la digitalisation, sans poser par la même occasion la question du climat.

"Ce qui me frappe, c’est que dans le casting de ce gouvernement, il y a des personnalités issues de partis très différents pour lesquelles l'enjeu crucial va être de coopérer."
Jean Faniel
Directeur du Crisp

Comment analysez-vous l’influence des réseaux sociaux sur la manière de faire de la politique en Belgique ?

Il est évident que nous connaissons une accélération du temps politique. À son époque, Guy Spitaels disait qu’il n’avait pas besoin de téléphone dans sa voiture. Aujourd’hui, on ne peut pas se permettre d’être déconnecté pendant une heure lorsqu’on est responsable politique. Un réseau social comme Twitter est à la fois le reflet, la conséquence et l’accélérateur de cette tendance. Il crée notamment un effet de «démédiatisation», en annulant les intermédiaires. On se souvient notamment de la fois où Charles Michel s’est adressé directement à la population par Facebook. Dernièrement, concernant la coalition miroir – censée permettre, lorsque les négociations sont bloquées, la formation d’un gouvernement fédéral –, le débat s’est réalisé sur Twitter, et non dans les médias. C’est le signe clair d’une évolution. 

"Aujourd’hui, on ne peut pas se permettre d’être déconnecté pendant une heure lorsqu’on est responsable politique."
Jean Faniel
Directeur du Crisp

... Mais qui n’est pas nécessairement positive. Que pensez-vous de Mathieu Michel qui se présente comme "déconnecté"?

Dans son cas, c’est tout de même interpellant. Il devra encore plus faire ses preuves. S’il va visiter «Molengeek» et qu’il demande ce qu’est un logiciel libre, ça va être problématique. Mais peut-être pourra-t-il amener un autre regard, décalé et plus neuf...

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