interview

Jean-Marc Nollet (Ecolo): "Réduisons les cotisations sociales de manière ciblée"

Jean-Marc Nollet prône un nouveau crédit d'impôt. ©Kristof Vadino

Jean-Marc Nollet positionne à son tour son parti dans le débat socio-économique. Espérant de "nouvelles recettes publiques", il remet le programme Ecolo sur la table.

Alors que sa co-présidente Rajae Maouane était de tous les combats en ses terres bruxelloises, Jean-Marc Nollet s'est montré pour le moins discret dans les médias ces dernières semaines. Pas question pour lui d'apparaître comme une belle-mère, l'articulation d'une présidence bicéphale, c'est tout un art. Mais l'amorce du débat socio-économique qui anime la fin de la crise sanitaire fait sortir l'animal politique de sa tanière. L'écologiste s'apprête à dérouler son propos quand on lui demande si, avec cet accord interprofessionnel, les partenaires sociaux ne se sont pas finalement entendus pour augmenter le salaire minimum sur le dos du contribuable?

"L'État finance des réductions d'impôts qui touchent parfois des publics qui en ont moins besoin que ceux qui sont bénéficiaires de l'AIP."

"On avait un retard en Belgique sur les bas salaires", cadre Jean-Marc Nollet. "Entre 2010 et 2020, le salaire minimum a décroché de 5% par rapport au salaire moyen. Or on parle de gens qui en ont vraiment besoin. Le fait que les finances publiques participent à cette revalorisation ne me choque pas à partir du moment où elle participe d'une politique publique de redistribution. L'État finance des réductions d'impôts qui touchent parfois des publics qui en ont moins besoin que ceux qui sont bénéficiaires de cet accord."

Satisfécit, donc, il embraye sur les propositions qu'Ecolo va mettre sur la table. "Au niveau sanitaire, nos efforts ont payé, mais on est très loin d'être sortis de la crise économique qui est sous-jacente. Certains disent qu'elle n'a même pas encore réellement commencé. On parle de pertes d'emplois, de faillites, d'inégalités, de jobs qui vont se fragiliser. Le secteur des soins de santé va sortir sur les genoux, certains approvisionnements sont totalement dérangés, comme celui du bois où les prix s'affolent. Ne répétons pas l'erreur de 2008 où l'austérité avait été présentée comme une solution."

L'anecdote qui suit donne le ton. "J'ai reçu ma deuxième dose il y a quelques jours et j'ai été interpellé par un urgentiste qui me disait que, dans le programme du MR de 2019, il était proposé de réduire le nombre de lits en soins intensifs et en soins psychiatriques. Je suis allé vérifier et c'était vrai ! Toutes ces recettes du libéralisme sont périmées en fait. C'est la fin d'un modèle, et c'est une bonne chose. La main invisible a été inexistante pendant la crise, c'est l'État qui a été appelé à la rescousse: 40 milliards en Belgique pour régler la crise."

Un État protecteur, partenaire des entreprises et stratège

Et d'égrener toute une série d'éléments qui "montrent que les lignes bougent": le commissaire européen Gentiloni qui remet en question les critères de Maastricht, la condamnation de Shell aux Pays-Bas; l'augmentation spectaculaire des investissements publics, les actionnaires d'Exxon ou de Chevron qui "rappellent les patrons à l'ordre en matière environnementale", ou encore "l'alignement de l'Europe, la Chine et des États-Unis sur les enjeux climatiques avec le retour de Biden dans l'accord de Paris". Last but not least, ce que Jean-Marc Nollet qualifie de Big Bang: l'accord au G7 sur l'imposition minimale des entreprises. "C'est une première et une pièce importante pour pouvoir financer un nouveau contrat social écologique", s'enthousiasme-t-il. "Cela dégage la voie pour retrouver une économie qui fait sens."

Voilà pour le paradigme global, mais au niveau belge, il est question d'une feuille de route pour le 21 juillet. Quid d'Ecolo? "Nous avons trois propositions concrètes pour un État qui soit plus protecteur, un État partenaire des entreprises et un État stratège", lance Jean-Marc Nollet. "Mais ce n'est pas juste pour le court terme de juillet, je dis cela, car avec les 15% de taxation minimum, c'est 10 milliards pour la Belgique. Nos propositions s'inscrivent dans le cadre de nouvelles recettes, le ministre Van Peteghem en annonce aussi sur la fraude fiscale. Il y a des nouveaux moyens publics."

"On veut augmenter le pouvoir d'achat via un crédit d'impôt dégressif qui peut aller, pour les revenus les plus bas, jusqu'à 225 euros net par mois."

Et plus concrètement ? "On veut augmenter le pouvoir d'achat via un crédit d'impôt dégressif qui peut aller, pour les revenus les plus bas, jusqu'à 225 euros net par mois en plus. On touche deux millions de travailleurs: des salariés, des indépendants, des fonctionnaires. Ce n'est donc pas la piste du MR qui est d'augmenter la quotité exemptée d'impôt, ce qui exclut les 20% les moins riches, ceux qui sont en dessous. Ce ne serait pas correct. Avec notre proposition, cette catégorie en bénéficiera."

Avec quel plafond ? "Ça dépend des moyens qu'on mettra sur la table. Il y aura négociation, mais le principe est là. Ces 225 euros correspondent à la formule qu'on avait envoyé au Bureau du plan durant la campagne." C'est une proposition ancienne donc ? "Oui, mais on l'étend puisqu'on a davantage de moyens publics grâce à ce big bang."

Il poursuit avec son État "partenaire des entrepreneurs", et de proposer "une diminution ciblée des cotisations sociales". "Au départ, on avait dit pour un milliard, je pense désormais qu'on peut aller plus loin", estime Jean-Marc Nollet. Cibler d'accord, mais cibler comment ? "Comme nous le disent les études universitaires: sur les salaires les plus bas, car c'est là que la compétitivité est la plus tendue. Objectif: impact sur l'emploi et la compétitivité des entreprises sur les marchés internationaux."

"Il y a un appel d'air pour les jeunes qui peuvent choisir ces filières. S'il y a un signal à leur envoyer c'est 'lancez-vous dans les métiers de la construction, voire créez votre boîte'. Il y aura du travail."

Troisième et dernier volet du "raisonnement" préparé par le co-président d'Ecolo: la politique d'investissements chargée de faire de l'État un "État stratège". "On s'est engagé dans des objectifs de neutralité carbone. On a un premier paquet dans le cadre de l'enveloppe européenne (6 milliards d'euros), mais on doit aller plus loin. Sur le logement notamment. On parle de 20 millions de tonnes de CO2. On veut la neutralité en 2050, il y a deux millions de logements, sur 30 ans cela veut dire 66.000 logements à rénover par an. Coût moyen de l'aide: 35.000 euros. C'est donc assez conséquent comme investissement, mais il y a moyen." Il ajoute l'énergie et ses 15 millions de tonnes de CO2 et la mobilité (6 millions de tonnes). "On a des plans qui permettent de ramener tout à zéro en 2050." Interrogé, il précise qu'il parle ici d'État aux sens large, donc régions comprises.

On le sonde donc sur le problème des pénuries de main-d'œuvre. À cet égard, Ecolo compte surtout sur le plan Get Up Wallonia. Est-il suffisamment dynamique à ses yeux ? Ses yeux, il les lève au ciel. "Je connais ce discours. Mais cette fois, ça l'est! Le travail fait en amont par les partenaires sociaux est maintenant transformé en mesures opérationnelles, il y a là des réponses sur les pénuries. Il y a un appel d'air pour les jeunes qui peuvent choisir ces filières. S'il y a un signal à leur envoyer c'est 'lancez-vous dans les métiers de la construction, voire créez votre boîte'. Il y aura du travail."

Un nouveau compromis social sur le voile

Sans transition aucune, on relève que Jean-Marc Nollet s’est fait discret sur la question du voile. Un choix stratégique? "J’ai eu l’occasion de m’exprimer sur ce sujet par le passé et j’aurai encore l’occasion de le faire. Mais on a entendu la voix d'Ecolo. Dans notre conception du collectif, très éloignée de celle de Georges-Louis Bouchez, nous avons des chefs de groupe, des députés et une coprésidente qui peuvent prendre la parole."

Pourquoi avoir amené ce sujet, de manière aussi brutale, hors de l’accord régional ? "Stop, stop, stop, je vous arrête tout de suite", coupe-t-il. "La justice a pris une décision, point barre. On ne maîtrise pas l’agenda de la justice. Rajae Maouane a répondu à la question d’un journaliste, mais elle n’a jamais tenu à parler de cela."

On rappelle que la coprésidente des Verts avait déclaré à l’époque que le jugement de la Stib devait faire jurisprudence. Selon Jean-Marc Nollet, ce n’est pas une grande première puisque Actiris avait agi de la même manière en 2015, sous la tutelle de DéFI. Sauf que la direction de l’office bruxellois de l’Emploi avait pris cette décision sans ingérence du politique, oppose-t-on. "Vous en êtes sûr?", insiste notre interlocuteur. On est certain, en tout cas, que le comité de gestion d’Actiris est un organe paritaire non politique et qu’aucun vote n’y est survenu comme à la Stib.

On reformule: regrettez-vous la politisation du dossier? "Tous les partis disent qu’il est temps que le politique se saisisse de la question. Je suis pour un débat serein là-dessus. J’ai conscience que ce n’est pas un débat facile. Chez Ecolo aussi, différents points de vue s’expriment, mais l’avantage, c'est que toutes ces sensibilités abordent le dossier de manière ouverte par rapport à l’autre", fait valoir Jean-Marc Nollet qui affirme lire les nombreuses cartes blanches publiées sur le sujet.

"On réduit ce débat aux signes convictionnels, mais le premier combat d’Ecolo dans la formation du gouvernement, c’était la reconnaissance des Bouddhistes!"

Selon lui, il est temps d’établir un nouveau compromis social sur la question. On tente de résumer son propos: le compromis historique qui a vécu au XXe siècle reposait sur un duopole avec les laïcs d’un côté et les catholiques de l’autre. Aujourd’hui, la société serait non seulement plus sécularisée et dépilarisée, mais également beaucoup plus plurielle du point de vue des courants philosophiques. "On réduit ce débat aux signes convictionnels, mais le premier combat d’Ecolo dans la formation du gouvernement, c’était la reconnaissance des Bouddhistes !"

On demande pourquoi Ecolo tient à faire entrer l’expression d’un culte dans la fonction publique. Mais l’écologiste trouve que l’on pose le problème d’une manière "inutilement clivante". "Dans un État démocratique, les gens ont le droit d’avoir et d’exprimer des convictions. Mais comme pour toutes les libertés, il y a des limites et c’est sur ces limites qu’il faut un débat. Je suis favorable à ce qu’il y ait un article de la Constitution disant que l’État est neutre et que l’action des agents et des pouvoirs publics est impartiale", déclare Jean-Marc Nollet.

Refus de tout prosélytisme

Il faudra aussi clarifier la notion de fonction d’autorité. Cela doit-il se décider secteur par secteur? "Le politique doit donner les grandes lignes et le cadre. Notamment, j’insiste beaucoup là-dessus, affirmer et réaffirmer le refus de tout prosélytisme. La liberté de conviction, cela peut être la liberté de porter un signe convictionnel, mais aussi de ne pas le porter, or on sait que c’est encore compliqué par moments."

Et de rappeler les balises propres à Ecolo: pas de signes convictionnels aux fonctions qui sont dépositaires d’un pouvoir de coercition, d’un pouvoir de contrainte légitime ou d’un large pouvoir d’appréciation discrétionnaire. Le débat ne risque-t-il pas de ressurgir malgré tout lorsque des personnes seront privées d’accès à certaines fonctions au cours de leur carrière? "Je ne vais pas avancer avec des oukases, alors que je demande moi-même qu’il y ait un débat. Ce que je dis, c’est qu’Ecolo porte une vision profondément libérale. Je suis fier d’avoir une vision profondément libérale", sourit Jean-Marc Nollet.

"J’estime que Georges-Louis Bouchez a franchi une ligne rouge en défiant le Premier ministre et en faisant le choix délibéré de le fragiliser."

Il tacle ainsi le président du MR et son slogan fétiche sur les réseaux sociaux (#fierdetreliberal). Georges-Louis Bouchez s’était opposé à la nomination d’Ihsane Haouach, femme voilée, au poste de commissaire à l’égalité hommes-femmes. Comment Ecolo a déterminé qu’il ne s’agissait pas d’une fonction d’autorité? "Elle a un CV en béton et aucun parti n’a remis cette décision sur la table du gouvernement", répond Jean-Marc Nollet qui revient sur la séquence du jeudi 3 juin, quand Alexander De Croo avait dû revenir s’expliquer à la Chambre. "Les tweets de David Clarinval exigés par Georges-Louis Bouchez, c’est dangereux, car les nationalistes au nord du pays n’attendent que cela. J’estime que Georges-Louis Bouchez a franchi une ligne rouge en défiant le Premier ministre et en faisant le choix délibéré de le fragiliser."

OK. Mais on ne sait toujours pas comment Ecolo a déterminé en quoi un commissaire de gouvernement ne représentait pas l’autorité. "Personne n’en a fait un problème." Paul Magnette a tout de même déclaré qu’il avait du mal à suivre Ecolo dans sa logique, glisse-t-on. "Il ne s’y est pas opposé", répète Jean-Marc Nollet, qui précise que la commissaire ne sera pas en contact avec le public. On tourne en rond encore comme ça quelques instants et l’échange se crispe un brin. "J’espère qu’on ne parlera pas que de ça et que l’on ne va pas transformer les choses", s’exclame notre interlocuteur. Allons allons, ce n’est pas le genre de la maison.

"Je pense que ce n’est pas Ecolo que Paul Magnette doit convaincre, mais son propre président de Fédération."

On nous signale que l'heure tourne. On revient sur la possibilité que la Stib interjette appel de la décision la condamnant pour discrimination. Selon le président du PS, il resterait cependant à convaincre Ecolo. "J’ai lu la vérité dans l’Écho par rapport à cela. Je pense que ce n’est pas Ecolo que Paul Magnette doit convaincre, mais son propre président de Fédération. Ce qui compte pour nous, c’est que les choses puissent évoluer. On est dans une période non électorale, le politique doit se saisir du débat. Allons au bout des choses !"

Pour conclure, on évoque le sentiment qu’une concurrence communautariste agite les partis de gauche à Bruxelles. "Je n’ai pas ce sentiment-là. On ne joue pas dans ce jeu-là. Ecolo et moi, on veut faire société. Tout le parcours de Rajae, c’est cela. Après les attentats de Charlie Hebdo et du Musée Juif, elle a mis ensemble les communautés. C’est la vision d’une société plurielle qu’elle porte, que je porte, qu’Ecolo porte. Tout le reste, ce sont des polémiques inutiles. Et une injure aux combats qu’elle a menés."

Les phrases-clés

  • "La main invisible a été inexistante pendant la crise, c'est l'État qui a été appelé à la rescousse: 40 milliards en Belgique pour régler la crise."
  • "On veut augmenter le pouvoir d'achat via un crédit d'impôt dégressif qui peut aller, pour les revenus les plus bas, jusqu'à 225 euros net par mois en plus."
  • "La liberté de conviction, cela peut être la liberté de porter un signe convictionnel, mais aussi de ne pas le porter, or on sait que c’est encore compliqué par moments."
  • "J’estime que Georges-Louis Bouchez a franchi une ligne rouge en défiant le Premier ministre et en faisant le choix délibéré de le fragiliser."

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