L'accord dont on ne voulait pas

Une négociation sereine implique des règles du jeu claires. Ce ne fut jamais le cas durant cet été. En l’occurrence, au moins deux ambiguïtés n’ont jamais été levées: la droite flamande voulait-elle sincèrement aboutir à un compromis "à la belge"? La préformation était-elle autre chose qu’une formation, trop aléatoire pour oser dire son nom?

La première est évidemment la plus fondamentale. L’interrogation quant aux motivations réelles de la N-VA dans cette aventure n’a que très épisodiquement quitté l’esprit des négociateurs. L’accumulation des prétextes invoqués pour repousser les compromis plaide en tout cas pour la thèse de l’obstruction plus que de la construction.

Si l’évanouissement du CD&V interpelle, on peut en revanche comprendre les nationalistes flamands. Hier, ils pouvaient se satisfaire de compromis menant à une plus grande autonomie de la Flandre. Aujourd’hui, ils aperçoivent leur but ultime, l’indépendance, à portée de main. Peut-être ne connaîtront-ils plus jamais des conditions aussi favorables (premier parti du pays, des concurrents aphones) pour actionner le levier final?

On peut les comprendre donc. Mais cela n’empêche pas de regretter qu’ils n’aient pas eu la décence de jouer franc jeu, qu’ils aient fait turbiner en pure perte les appareils de sept partis pendant tout un été.

Addition de prétextes

L’histoire a commencé par des tête-à-tête entre les deux vainqueurs des élections, Elio Di Rupo et Bart De Wever. Accompagnés de quelques conseillers, ils se sont vus dans une fermette à Vollezele (entre Hal et Grammont). Ils ont appris à se connaître (un peu) et ont conclu quelques accords informels, notamment sur le calendrier de la formation et le refinancement conséquent de Bruxelles, en échange de la scission de BHV. Sur ces deux points, De Wever a renié sa parole au cours des semaines suivantes. Insupportable pour Di Rupo. Le comble, c’est qu’en fin de parcours, le président de la N-VA a osé demander le retour à ces tête-à-tête…

Le préformateur avait établi un planning cohérent: réglons d’abord les transferts de compétences et la scission négociée de BHV, puisqu’il s’agit des préalables flamands. Passons ensuite à l’assainissement des finances publiques et intégrons le tout dans une troisième étape, à savoir l’adaptation des flux financiers entre le Fédéral et les entités fédérées aux décisions prises lors des deux premières étapes.

Cette logique a été balayée dès le premier temps de la valse: à la demande des partis flamands, la révision de la loi spéciale de financement fut en effet ajoutée aux transferts de compétences (le fameux périmètre). Et, en bout de course, le CD&V a fait mine de s’étonner de parler "finances publiques", avant de savoir comment la Belgique allait retrouver 25 milliards d’ici 2015. En d’autres termes, on secoue tout le calendrier et puis on s’offusque qu’il soit dans le désordre. Prétextes, disions-nous.

Le plus extraordinaire des prétextes, c’est quand même celui du doute sur la révision de la loi de financement. Les propos "maladroits" d’un conseiller cdH (qui a parlé d’encommissionnement du dossier) ont justifié une marche arrière de Bart De Wever et Wouter Beke. Quand on cherche sincèrement à aboutir, on accorde plus de crédit aux paroles des présidents autour de la table de négociation, qu’à celles des collaborateurs en "off". Quand on cherche sincèrement à aboutir…

Absence de confiance

La N-VA a-t-elle tort sur toute la ligne? Peut-être pas. On peut partager ses exigences fermes de responsabilisation de chaque niveau de pouvoir. On peut entendre ses craintes quant à l’injection rapide de 250 millions dans le budget bruxellois, alors que la révision de la loi de financement devra attendre.

Mais, à l’inverse, le souci francophone de voir les moyens arriver effectivement à Bruxelles au moment où l’on votera la scission de BHV est au moins aussi légitime.

Les deux positions se rejoignent sur un point: l’absence totale de confiance entre les partis autour de la table. Elle semblait pourtant présente au départ (les premières déclarations post-électorales de De Wever furent très apaisantes) mais elle s’est délitée à mesure que les sujets arrivaient sur la table. Au final, personne n’a jamais été suffisamment convaincu par la promesse de l’autre pour oser s’avancer franchement.

Cet écueil restera pour les discussions que reprendront un jour ou l’autre, au moins quelques-uns des sept partis. Même si l’on prend garde. "Je ne dis pas mon sentiment sur la situation car, si je devais le faire, ce ne serait pas très sympa", a confié vendredi soir Elio Di Rupo.

Cette absence de confiance était palpable dès le départ. Elle a d’ailleurs contraint à imaginer la formule de la préformation: au lieu d’ouvrir la coalition en cours de route pour réformer l’État (majorité des deux tiers), il a fallu l’élargir d’abord car l’institutionnel était un préalable pour la N-VA.

D’où la seconde ambiguïté de la négociation. Moins cruciale certes. Mais pesante sur l’état d’esprit: on prépare un gouvernement, on ne le forme pas. Un chemin aussi long rend difficile l’endossement de concessions qui ne s’équilibrent jamais qu’au bout de la route.

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