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L’impasse fédérale éclate au grand jour

©BELGA

Rudy Demotte et Geert Bourgeois concluent à l’échec de la préformation. Paul Magnette, président du PS, confirme l’impasse. Le Roi suspend sa décision et reçoit ce mardi le MR, l'Open Vld et le sp.a.

Cette fois on peut dire que ça y est. La Belgique plonge tête basse dans la crise politique. Lundi, les préformateurs royaux, Rudy Demotte (PS) et Geert Bourgeois (N-VA) ont remis leur rapport au Roi, en constatant l’échec de leur mission démarrée il y a un mois à peine. PS et N-VA n’ont pas trouvé de terrain d’entente. "Le Roi tient sa décision en délibéré et entame des consultations", communiquait laconiquement le Palais dans la foulée. "On est dans une impasse, confirmait Paul Magnette, président du PS sur RTL. On doit constater que la N-VA revient avec des demandes de réforme de l’État et refuse de parler de social." "La prise n’a jamais été branchée avec la N-VA, disait-il à la RTBF. La priorité du PS, c’est rehausser les plus basses pensions, réinvestir dans les soins de santé, rehausser les bas salaires". Pas question pour le PS d’entrer dans un débat institutionnel. "La N-VA n’est pas incontournable", ajoutait Paul Magnette.

"La N-VA revient avec ses demande de réforme de l’Etat."

Durant toute la journée de lundi, les spéculations étaient allées bon train quant à la suite qui serait donnée à cette préformation. Une sortie de piste du duo PS/N-VA était évoquée pour tenter de décoincer les rouages du processus. L’idée d’un tour de chauffe sans la N-VA et éventuellement menée par un missionnaire royal issu de l’Open Vld ou du CD&V circulait depuis le week-end. Ce qui crispe les autres partis. "On ne peut pas passer à autre chose sans avoir épuisé l’option A", peste un négociateur.

La mission de Rudy Demotte et Geert Bourgeois avait démarré le 8 octobre dernier. "Ils examineront les bases concrètes en vue de la formation d’un gouvernement fédéral autour de leur parti respectif, et ceci avec les quatre autres partis impliqués dans les discussions", avait alors précisé le Palais royal. Le groupe de six partis, PS, N-VA, MR, Open Vdl, CD&V et sp.a, était issu des quatre mois d’information menés par Johan Vande Lanotte (sp.a) et Didier Reynders (MR). Très vite, il était apparu que la priorité des préformateurs Demotte et Bourgeois était de rapprocher leurs deux partis respectifs. S’en suivirent des discussions secrètes entre les deux formations sorties premières des élections du 26 mai. Durant leur mission, les deux hommes ont toutefois consulté Ecolo et Groen à la demande du Parti socialiste, non sans jeter le trouble.

Marcourt: "Le PS a donné"

Sur Bel RTL ce mardi matin, Jean-Claude Marcourt (PS) a réagi à la démission du duo de formateurs Demotte - Bourgeois. Le président du parlement wallon a appelé à "trouver des alternatives à la NV-A".

Le socialiste a également pointé l'élection de nouveaux présidents de parti dans les prochaines semaines au MR, au sp.a et au CD&V comme une source d'espoir. "Nous attendons de nouveaux interlocuteurs dans différents partis" a-t-il indiqué, ajoutant qu'il fallait profiter du “renouvellement du côté du MR pour renforcer le front des francophones”

Jean-Claude Marcourt s'est cependant refusé à tomber dans l'alarmisme affirmant qu'il y avait “dans ce pays assez de femmes et d’hommes qui veulent la conservation du pays pour trouver une solution. Mais ça demandera encore un peu de temps.”

Également invitée de la matinale de Bel RTL, Cieltje Van Achter, parlementaire NV-A au parlement bruxellois s'est elle montrée incisive envers le PS, affirmant que Paul Magnette voulait "jeter le programme de la NV-A à la poubelle, appliquer celui du PS et envoyer la facture à la Flandre" ajoutant que pour le moment, le fossé entre le PS et la NV-A était "trop large"  pour former un gouvernement mais que les séparatistes flamands restaient "disponibles pour parler sérieusement".

Un nœud plus politique que programmatique

La situation nous fait revenir au lendemain des élections. En recul, notamment au profit du Vlaams Belang, la N-VA est premier parti de Flandre et ni l’Open Vld ni le CD&V, affaiblis électoralement, n’entendent la mettre dans l’opposition. Or les nationalistes n’ont que peu de partenaires francophones. Les écologistes ont tout de suite indiqué qu’il n’était pas question pour eux de s’associer à la N-VA. Les verts se disent disponibles pour toute autre formule. Le PS n’est pas plus chaud que cela tant tout l’oppose au modèle de société de la N-VA.

Premier parti francophone, le PS est dans un nœud: il veut retrouver le pouvoir fédéral mais, dangereusement concurrencé à gauche par le PTB, il ne peut se permettre de se lier avec un parti dont il conspue la politique depuis cinq ans. De son côté, la N-VA n’exclut pas formellement les socialistes, partenaires incontournables de tout projet institutionnel tel le confédéralisme qu’elle continue de réclamer.

Ce mariage PS/N-VA était vu comme condition première à toute avancée supplémentaire quitte à créer des appréhensions dans les quatre autres partis qui ne furent guère associés par le duo Demotte/Bourgeois. Celles de voir PS et N-VA s’arranger entre eux sur un programme qui serait soumis aux autres, ainsi que celle de préparer un nouveau round institutionnel auquel les libéraux ne sont pas favorables.

Côté francophone, le MR n’a pas ménagé sa peine pour exercer une pression maximale sur les deux partis des préformateurs. Lundi matin sur La Première, Charles Michel, qui vient de quitter le 16, rue de la Loi pour préparer son arrivée à la présidence du Conseil européen, n’a pas hésité à user de termes forts. "S’accrocher à son programme électoral en Belgique, c’est facile mais c’est faire preuve d’un manque de courage, d’une faiblesse, voire d’une lâcheté, adressait-il au PS et à la N-VA. Le courage, c’est d’être créatif, innovant, de faire des compromis…" "Défendre son programme, respecter les engagements pris face aux électeurs, c’est l’essence même de la démocratie. Ceux qui ont causé la crise sociale et politique dans laquelle nous nous trouvons devraient être les mieux placés pour s’en souvenir", lui a répondu sur Twitter Paul Magnette, président du PS. La sortie de Charles Michel a également crispé en Flandre où certains accusent les libéraux francophones de placer le curseur sur le tandem PS/N-VA pour masquer le rôle central du MR dans la construction du prochain gouvernement.

Pour l’heure, Rudy Demotte et Geert Bourgeois sont toujours préformateurs dans l’attente de la décision du Palais de poursuivre ou non leur mission. Après avoir vu Paul Magnette et Bart De Wever, le roi Philippe verra mardi le MR, l’Open Vld et le sp.a.

La N-VA parle-t-elle d'une seule voix?

La N-VA serait-elle tiraillée par des dissensions en interne? Oui, à en croire certains observateurs, pour qui deux lignes s’affrontent aujourd’hui: l’une, de type droite dure, désireuse de chasser sur les terres du Vlaams Belang et portée par le duo Francken-Jambon; l’autre, plus modérée, et prête à une alliance (à certaines conditions) avec le PS, portée par le stratège et président de parti Bart De Wever.

La question expliquerait d’ailleurs à elle seule le retard pris dans la formation d’un exécutif au nord du pays, né en octobre et non en juillet comme d’habitude – la piste d’une alliance avec les socialistes, comme à Anvers, ayant été mise à l’étude avant d’être balayée.

Balivernes, se défend-on en substance au parti. Et pour cause, ce serait mal connaître la N-VA. Ici, si les oppositions existent, elles se règlent rapidement. Sans faire de vague. Ce qui explique cet esprit de corps? Le fait que "l’histoire du mouvement flamand est une histoire marquée par de nombreux conflits internes", analyse le politologue Carl Devos (UGent). Et de citer l’exemple de la Volksunie, disparue en 2001, dont la N-VA est née parmi les trois groupes enfantés, portée par Geert Bourgeois.

L’épisode est encore dans tous les esprits. "De là, la N-VA est aujourd’hui très sensible et attentive aux querelles et oppositions en interne." De peur de perdre son statut durement gagné de plus grand parti de Flandre. Même en cas de débat, on ne personnifie pas. Du moins vers l’extérieur. L’idée est ici de faire bloc et de "poursuivre sur la lancée de l’image d’outsider, pas comme les autres, qui a tout le monde contre lui". Sauf que désormais, l’espace est à partager avec le Vlaams Belang, qui lui assénait une claque de taille le 26 mai dernier… Pour l’heure, "si Bart De Wever n’est peut-être plus le grand chef, il est encore au moins le chef", selon le politologue. 

SIMON SOURIS

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