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L'ombre du pacte de Marrakech plane sur la formation fédérale

Le 8 décembre 2018, les leaders de la N-VA annonçaient que le parti quittait le gouvernement Michel. ©Photo News

Il y a un an, le pacte de Marrakech amenait à la chute du gouvernement. Et à une claque électorale pour la Suédoise. Un épisode oublié?

"Le problème de la migration, c’est que la jurisprudence nationale et internationale a étendu l’interprétation des conventions fondamentales relatives aux droits de l’homme à un tel point que nous y sommes totalement liés. C’est aussi la raison pour laquelle mon parti et moi-même avons dit non au pacte de Marrakech", déclarait récemment Theo Francken lors du congrès annuel du parti conservateur et eurosceptique hollandais Forum pour la démocratie. "On ne peut pas s’en laver les mains, car nous perdons la population en masse, les gens décrochent."

La sortie est symbolique. Car, un an après la chute du gouvernement Michel sur le dossier, elle démontre l’écho qui persiste. Du côté de l’Open Vld, la présidente Gwendolyn Rutten souligne sur cette base, pour attirer son camp vers l’hypothèse de l’arc-en-ciel, que la N-VA a à son palmarès de fuir ses responsabilités.

Le plus grand passage d’électeurs d’un parti à l’autre a été enregistré entre la N-VA et le Vlaams Belang.
Stefaan Walgrave
Chercheur à l'Universiteit Antwerpen

Quand la N-VA se tire une balle dans le pied

Le paradoxe est pourtant que c’est ce même dossier qui pousse Bart De Wever à vouloir monter dans un gouvernement fédéral. Et ce, même si des pontes du parti, comme Jan Jambon, pensent que les chances sont maigres d’aboutir avec le PS. Y aller, c’est la meilleure chance de restaurer la confiance, d’être vu comme un parti qui prend ses responsabilités, et non monothématique, focalisé sur l’immigration et l’identité. Une décision à ce point capitale qu’elle expliquerait à elle seule que le président de la N-VA ait laissé la ministre-présidence pour épauler Francken dans les négociations.

Tout ce que la N-VA a réussi en faisant tomber la Suédoise, c’est à ramener le PS autour de la table.
Une source au CD&V

Et ce parce que finir dans l’opposition au Fédéral, cela voudrait dire devoir boxer plus fort que le Vlaams Belang pour sortir du coin. Une bataille perdue d’avance, car l’original sera toujours préféré à la copie. Ce qu’une récente étude de l’université d’Anvers démontrait encore récemment. "Le plus grand passage d’électeurs d’un parti à l’autre a été enregistré entre la N-VA et le Vlaams Belang", selon le chercheur Stefaan Walgrave. Ce qui fait gentiment sourire dans le rang des opposants qui reprochent à Francken & co d’avoir déroulé le tapis rouge à l’extrême droite avec leur piège sur Marrakech, en se tirant une balle dans le pied.

Un coup (de poker) dans l'eau

"Le coup de poker de Theo a totalement échoué, tacle un démocrate-chrétien. Le recul de la N-VA lors des élections locales de 2019 n’a pas été corrigé avec Marrakech. Aux élections provinciales, qui sont un bon baromètre national, le parti a atteint 25%. Ce qui fut également son score en 2019 en Flandre. En fait, ils ont seulement réussi à faire tomber la Suédoise et à ramener le PS autour de la table."

Avec des dommages collatéraux pour les autres partis. "Cela a été notre crise de la dioxine", analysait peu après les élections le président d’alors du CD&V, Wouter Beke, en comparaison avec la perte électorale de Jean-Luc Dehaene en 1999. Et ce, alors même que le parti pensait, tout comme les libéraux – se sentant renforcés par l’encouragement constaté aux élections locales – pouvoir cueillir les fruits de la Suédoise, qui avait relégué le PS dans l’opposition. Mais tout ça s’est envolé avec Marrakech et l’exécutif.

L'alliance avec les socialistes à Anvers

Alors, que s’est-il donc passé? L’analyse qui est faite est que, après les élections locales, De Wever a été renversé à Anvers, quand Bruxelles a été perdue. "Il a alors décidé d’un virage à gauche, quand Theo Francken a pris la relève et a pris un virage à droite", le résumait à l’époque Wouter Beke. De Wever a décidé d’établir une "grande alliance" avec les socialistes à Anvers, le reliant de facto aussi aux électeurs d’origine étrangère, qui prennent de plus en plus d’importance électorale dans les grandes villes.

De quoi brouiller la ligne et paver la voie au Vlaams Belang? Le parti a en tout cas saisi la balle au bond, et mis le sujet au cœur de son agenda – parfaitement en ligne avec la campagne internationale de reprise de contrôle de la droite radicale. Mais sans en bénéficier outre mesure. La raison principale de son succès serait plutôt à chercher dans l’échec de la politique menée par le gouvernement Michel. Quand la N-VA a claqué la porte, elle n’a juste sauvé que quelques votes.

Vous pouvez essayer d’ignorer le thème qui touche toute l’Europe et porte la droite radicale, mais cela ne fonctionne pas. S’il pleut à verse, vous serez mouillé. Quoi que vous fassiez.
Bart De Wever
président de la N-VA

"Ne rien faire n'était pas une option"

Mais d’après De Wever, le parti n’avait pas d’autre choix que de débrancher la prise. "Vous pouvez essayer d’ignorer le thème qui touche toute l’Europe et porte la droite radicale, mais cela ne fonctionne pas. S’il pleut à verse, vous serez mouillé. Quoi que vous fassiez."

Siegfried Bracke confirme. Il était convaincu que: "Ne rien faire n’était pas une option. Cela nous aurait hantés jusqu’aux élections."

Pour autant, Bart De Wever ne veut d’un Marrakech-bis. Il a bien compris la leçon et en revient aujourd’hui au schéma de base qu’il avait déjà mis sur la table lors de la campagne électorale: centre-droit ou confédéralisme. Un gouvernement avec le PS ne sera toléré par la N-VA que si des réformes d’ordre communautaire sont consenties. 

LIGNE DU TEMPS
  • 14/11/18 "On ne signera pas."

Alors que Charles Michel s’était engagé fin septembre à l’ONU à signer le Pacte de Marrakech, Francken allume la mèche, après demande d’explications sur la décision.

  • 03/12/18 "Un gouvernement qui va à Marrakech est un gouvernement que nous ne soutenons pas."

Le dossier prend de l’ampleur. Jusqu’à la tête de la N-VA où Bart De Wever soutient ouvertement son poulain.

  • 08/12/18 "La chance d’un accord sur le pacte? Très faible."

Intervient alors le dernier coup de pression. Avant le clash. Francken menace de prendre la porte. Suivi par De Wever. Jan Jambon juge alors "très faible" la chance d’aboutir à un accord au sein de la coalition. Le week-end signe la chute du gouvernement Michel. "Michel II" naît le dimanche.

  • 15/12/18 "Quelles options y a-t-il si ce n’est des élections anticipées?"

Face au gouvernement minoritaire à présent en place, Bart De Wever appelle à un retour aux urnes.

  • 18/12/18 "Le Premier ministre s’est démené pour défendre le gouvernement. Respect."

Sauf que Michel veut y croire. à la Chambre, il tente son va-tout pour sauver l’exécutif. En vain. Il est poussé à la démission. Francken salue l’effort. Les affaires courantes démarrent le 21 du mois.

  • 26/01/19 "La Belgique n’est pas une démocratie fonctionnelle."

De Wever peste et critique le manque de légitimité de l’orange-bleu avec ses 52 sièges sur 150, une donne qui prévaut jusqu’à ce jour encore et handicape l’action d’un exécutif déjà limité. La campagne du triple scrutin du 26 mai se prépare.

  • 26/05/19 "Nous avons perdu ces élections."

Pour mener à une claque. Le Vlaams Belang triomphe. Bart De Wever l’avoue et félicite l’extrême droite qui se rapproche en voix de la N-VA.

  • 25/11/19 "L’Open Vld nous a tiré dans le dos."

Mais les tracas ne s’arrêtent pas là. L’informateur royal Paul Magnette envisage une coalition arc-en-ciel. Qui pourrait exclure la N-VA du Fédéral. Divisé, l’Open Vld voit une frange pousser la piste, à coups de sorties médiatiques. De Wever voit rouge.

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