La Belgique n'a pas placé 300 milliards de dollars dans de la dette américaine

Le siège bruxellois d'Euroclear

Non, le gouvernement Di Rupo n'a pas investi la majeure partie de notre PIB en bons du Trésor US. Notre pays ne sert pas forcément de comptoir clandestin pour de vils spéculateurs de tous horizons. Par contre, une société belge centralise effectivement l'imposante somme de ces titres américains. Un maigre montant comparé aux dizaines de milliers de milliards d'euros de transactions qu'elle conserve chaque année. Décryptage

C'est la nouvelle théorie du complot à la mode sur les blogs spécialisés, devant la cruelle mise en scène du 11 septembre et le faux pas de l'homme sur la lune: Bruxelles serait un repaire de brigands financiers manipulant le marché obligataire international.

Comme L'Echo l'évoquait ce mardi, l'apparition soudaine de la Belgique au 3e rang mondial des détenteurs de bons du Trésor américain dans les données officielles de Washington était susceptible de défrayer la chronique.

Pourtant, on connaît tous l'astuce de ce tour de passe-passe statistique. Le truc a même un nom: Euroclear.

Une S.A. belge, pas la Belgique

Dans ses données, le Département du Trésor américain labellise comme des avoirs belges les 310 milliards de dollars détenus pour l’essentiel par Euroclear. Pour résumer grossièrement son rôle, cette société anonyme de droit belge intervient, dans le cas qui nous occupe, comme un gestionnaire unique. En tant que dépositaire central de titres, elle ne se charge pas de la gestion des actifs, mais bien de la gestion des titres après les échanges. 

Prestataire de services post-marché, les coulisses des opérations financières, Euroclear s'assure en fait de l'aboutissement des transactions réalisées sur l’ensemble des marchés. Ce sont les activités de "settlement" ou, en français dans le texte, de règlement-livraison.

Euroclear propose aussi de centraliser l'administration, le traitement, le dépôt et le contrôle de titres et liquidités pour le compte de tiers. Ce sont là les activités de "custody". Dans le cas présent, les obligations américaines sont ainsi conservées sur les comptes de cette société belge pour des propriétaires étrangers mais que Washington considère de ce fait comme belges.

Qui se cache dans les comptes d’Euroclear?

Qui a dès lors massivement acheté de la dette américaine en passant par chez nous? C’est LA question à 300 milliards de dollars. Euroclear s’est refusé à tout commentaire moins généraliste sur le profil de ses clients. Ce sont tout simplement les "plus grands noms de la finance et du secteur bancaire": sociétés de Bourse, établissements de crédit, banques centrales, banques d'investissements et autres investisseurs institutionnels. 

Grosso modo, la crème des intervenants de marché. Difficile dès lors d'identifier les "clients des clients d'Euroclear", si vous suivez.

Pour qui ne s’intéresse pas aux barrières techniques, légales (propriété des titres) ou commerciales des marchés internationaux, la tentation est grande de voir dans Euroclear une gigantesque blanchisserie pour capitaux étrangers. Ou une "entreprise boîte aux lettre" pour manipuler de façon anonyme les échanges mondiaux. Pour quelle autre raison sinon l’élite de la planète finance utiliserait expressément une société de Bruxelles pour acheter de la dette américaine.

Au risque de décevoir les adeptes des théories complotistes, ce mouvement de concentration s’explique par trois simples raisons : l’efficacité technique, la résistance au risque et la réduction des coûts offertes par Euroclear.

Champion en titre(s)

Euroclear en chiffres

  • 24.000 milliards d'euros d’actifs détenus 
  • 570.000 milliards d'euros par an de transactions sur titres
  • couverture de plus de 95% du marché d'actions 
  • couverture de plus de 900.000 titres 
  • 53 devises traitées 
  • 45 des plus grandes banques de la planète
  • plus de 250 des principales banques d'investissement 
  • plus de 2.000 institutions financières dans 90 pays

Depuis 2008, la crise financière a révolutionné la gestion du risque, dans le chef des gendarmes des marchés, naturellement, mais aussi des établissements financiers. Les transactions sécurisées sont devenues la norme.

Fort de sa culture du risque, Euroclear intervient à bon escient dans ce climat d'aversion en offrant une structure systémique solide, exploitable à l’échelle mondiale, tout en minimisant les coûts.

Autrement dit, un intervenant qui assurait par exemple le risque crédit de ses obligations chez Euroclear en investissant dans son collatéral est logiquement amené à recourir aux autres services du prestataire, ne serait-ce que pour rationaliser ses frais opérationnels.

En appliquant cette lecture, le passage de 185 milliards à 310,3 milliards de dollars (+67%) de dette US conservée sur les comptes belges reflèterait en quelque sorte la capacité d'Euroclear à renforcer son image de marque de leader des services post-marché auprès des investisseurs.

300 milliards ? Une broutille

Évidemment, l’augmentation des positions attribuées par défaut à la Belgique donne le vertige aux non-initiés : hausse de 56 milliards de dollars rien qu’en décembre 2013, de 54 milliards en janvier dernier, plus de 130 milliards sur les trois derniers mois.

Il convient toutefois de tempérer ce sensationnalisme du chiffre par… deux autres chiffres dont l’altitude ramène notre plat pays à l’échelle de la planète finance: les 50 milliards de dollars investis en obligations US sous l’étiquette "Belgium" paraissent marginaux face à l’ampleur de la dette des États-Unis (12.000 milliards pour mémoire). 

C’est sans parler de la valeur globale des transactions sur titres gérées par Euroclear chaque année, à savoir 580.000 milliards d’euros. La cinquantaine de milliards transitant par la Belgique passerait presque inaperçue dans ce total (0,009%) qui représente des flux de plus de 1.500 milliards d’euros par jour.

En synthèse, le marché financier ne cesse de se consolider. Investisseurs ou intermédiaires financiers saisissent donc l’opportunité de centraliser la gestion de leurs titres chez Euroclear. La remontée induite de la Belgique au classement des détenteurs de bons du Trésor US, aussi fulgurante et impressionnante semble-t-elle, traduirait simplement ce mouvement de convergence. Et par là, l’augmentation de la part de marché d'Euroclear.

 

 

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