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La formation en entreprise, un avantage pour quelques privilégiés

©Julie Joseph

La formation du personnel constitue l'une des clés pour répondre aux évolutions du monde du travail. Certaines entreprises sous-estiment toutefois encore son importance.

Un peu plus de quatre millions de travailleurs, près de 310.000 chômeurs, 70.000 offres de job, des centaines de métiers en pénurie et un taux d'emploi de 71%. Voici dans les grandes lignes la situation de notre marché du travail.

Pour l'améliorer et atteindre les fameux 80% de taux d’emploi – si chers à la Vivaldi –, toutes les parties prenantes s'accordent sur un point: il faudra miser davantage sur la formation. Celle des travailleurs qu'il faut maintenir à l'emploi, des chômeurs qu'il convient d'insérer dans le monde du travail, mais aussi des jeunes inscrits dans notre enseignement.

Accrochez vos ceintures, on démarre en épinglant trois enjeux relatifs à la formation des travailleurs.

1. Cinq jours de formation obligatoire pour tous en 2024?

"Contre-productif et irréaliste!", c'est en ces termes que les fédérations d'employeurs ont accueilli, en juin dernier, le projet consacré à la formation en entreprise du ministre Pierre-Yves Dermagne (PS). Son objectif ? Individualiser le droit à la formation, et ainsi permettre à chaque travailleur de disposer annuellement de cinq jours consacrés à de nouveaux apprentissages d’ici 2024, contre une moyenne de deux actuellement.

"On reste trop focalisé sur un nombre de jours obligatoires et pas sur les résultats et la qualité des formations qui sont dispensées"
Joris Vandersteene
Senior manager des projets RH pour la FEB

Une intention a priori louable, mais qui passe mal, très mal même, dans les rangs patronaux. "Ce qui est vraiment problématique avec cette proposition, c'est qu'on reste focalisé sur un nombre de jours obligatoires et pas sur les résultats et la qualité des formations qui sont dispensées", lâche Joris Vandersteene, senior manager des projets RH pour la FEB. "En imposant 5 jours, on augmente les coûts pour les sociétés, mais surtout on ne répond pas toujours à un besoin. Il y a des secteurs où autant de jours de formation par an ne sont pas nécessaires", insiste cet expert. Par ailleurs, souligne-t-il,  les employeurs belges dépensent déjà 1.405 euros par travailleur pour la formation, soit bien plus que la moyenne de l’UE qui s’établit à 585 euros.

Une distribution des formations inégale

Mais, le problème n’est pas là, s’agace Luca Ciccia, conseiller à la CSC. À l’entendre, c’est surtout l’inégalité d’accès à la formation qui pose question. "Je caricature à peine en disant que les cadres masculins blancs chopent l’essentiel des budgets consacrés à la formation. C’est pour cette raison que la proposition visant à individualiser ce droit nous semble légitime", explique-t-il.

"Je caricature à peine en disant que les cadres masculins blancs chopent l’essentiel des budgets consacrés à la formation"
Luca Ciccia
Conseiller à la CSC

Un rapport du Conseil supérieur de l'emploi, publié en début d’année, semble appuyer sa thèse de départ. À titre d'exemple, 65% des personnes hautement diplômées avaient suivi une formation en 2016, alors que ce pourcentage atteignait seulement 40% chez les moyennement qualifiées et 20% chez les peu diplômées, peut-on y lire. Et depuis lors, les améliorations n’auraient été que minimes, regrettent les représentants syndicaux.

Pour Thierry Bodson, le boss de la FGTB, fixer une obligation quantitative ne serait toutefois pas la panacée: "Sur le terrain, on constate que le fait de pouvoir faire valoir son droit à la formation est variable d'une entreprise à l'autre. On a besoin d'une étude sérieuse sur la question. Légiférer c'est bien, mais insuffisant si on n'a pas évalué clairement les sources de problèmes potentiels."

Responsabiliser les travailleurs

"Dans les faits, on constate que les cadres prennent souvent l’initiative de réclamer des formations, là où les personnes peu qualifiées ne le font pas, ou très peu"
Frank Vander Sijpe
Directeur HR Research de Securex

Mais gare aux solutions simplistes! Croire que les entreprises sont seules responsables du déficit de formation des plus vulnérables serait très réducteur, commente le directeur HR Trends & Insights de Securex, Frank Vander Sijpe. "Dans les faits, on constate que les cadres prennent souvent l’initiative de réclamer des formations, là où les personnes peu qualifiées ne le font pas, ou trop peu. Ce qu’il faut surtout, c’est insister sur l’envie d’apprendre car obliger n'amène aucun résultat à long terme. Responsabiliser les individus et les convaincre de l’intérêt de se former. C’est sur cela qu’il faut mettre l’accent", assure-t-il.

Olivier Valentin, secrétaire national de la CGSLB, admet que la conscientisation des travailleurs à l’intérêt de la formation pourrait être aiguisée, mais refuse l’analyse qui voudrait que certains aient moins envie d’apprendre que d’autres. D’accord, mais conscientiser, on fait ça comment ? "À partir du moment où on octroiera des droits individuels aux travailleurs, je pense qu’ils les utiliseront", estime-t-il. Vous l’avez compris, on reste loin d’un consensus sur ces fameux 5 jours obligatoires.

2. Les entreprises manquent-elles de vision stratégique en matière de formation?

La réponse à cette question serait malheureusement positive pour nombre d’entre elle. C’est du moins la conclusion d’une enquête publiée en juillet par la KU Leuven et le prestataire de services RH Acerta. Pour y parvenir, ses auteurs ont analysé les politiques de 200 entreprises belges sur cette question.

45%
Des entreprises
Seules 45% des entreprises organisent des formations afin de "maintenir l'employabilité durable de leur collaborateur"

Commençons par l’aspect positif : neuf dirigeants sur dix assurent investir dans la formation de leur personnel.  Dans les 10% qui n’y prêtent pas attention, on ne retrouve que des PME de moins de 50 travailleurs, première conclusion notable de cette étude. La seconde est toutefois plus inquiétante. En effet, les auteurs ont constaté que seules 45% des entreprises organisent des formations afin de "maintenir l’employabilité durable de leur collaborateur", tandis que 60% le font pour " augmenter la satisfaction et la motivation de leurs  travailleurs". En bref, la majorité des boîtes ne disposent pas d’une vision à long terme.

Comme les exemples valent souvent mieux que les longs discours, on résume : vous pouvez satisfaire une personne avec des cours de néerlandais, mais si celle-ci ne parle jamais la langue de Vondel au boulot, votre entreprise n’a pas grand-chose à y gagner. "Compte tenu de la pression actuelle sur le marché de l’emploi, les entreprises devraient accorder plus d'attention au développement de leurs travailleurs à titre d’avantage concurrentiel. Pour cela, il vaudrait mieux qu’elles évaluent rapidement les aptitudes nécessaires, pour les tâches d'aujourd'hui mais aussi, et surtout, pour celles de demain", explique Benoît Caufriez, directeur d’Acerta Consult.

"Les entreprises devraient accorder plus d'attention au développement de leurs travailleurs à titre d’avantage concurrentiel"
Benoît Caufriez
Directeur d'Acerta Consult

Cette absence de vision à long terme, elle courrouce aussi du côté des syndicats. "On est vraiment en retard de trois guerres à certains moments. Quand une grosse boîte annonce qu’elle doit licencier un millier de personnes à cause de la digitalisation, c’est hallucinant. C’est un manque de vision de ne pas les avoir formées et d'en arriver là", estime Luca Ciccia.

C'est un fait: trop de travailleurs âgés se retrouvent encore poussés hors du marché de l’emploi car ils n’ont pas su prendre en marche le train de l’évolution numérique.  "Investir dans la formation, que ce soit au niveau des entreprises ou des organismes publics, cela devrait être la priorité numéro 1. Malheureusement, on ne le fait pas encore assez", déplore le professeur d’Économie, Jean Hindriks (UCLouvain).

3. Il y a formation et... formation

Suivre une formation, c’est très bien. Encore faut-il savoir ce qu’on inclut sous cette dénomination. Et là non plus, patrons et syndicats ne s’entendent pas.

Ce qui gêne particulièrement les employeurs ici, c’est l’absence de prise en compte de la formation informelle qui est pourtant "très répandue sur le lieu de travail", explique Joris Vandersteene de la FEB. "Demander à un collègue d’expliquer à un nouveau travailleur pendant deux heures comment fonctionne le logiciel spécifique de comptabilité, je suis désolé, mais ce n’est pas de la formation, cela fait partie du travail", rétorque Olivier Valentin.

"On sait que les gens qui sont motivés s’autoforment"
Frank Vander Sijpe
Directeur HR Research de Securex

Quand on parle de formation, il faut qu’il y ait un caractère formel, mais aussi une capacité à répertorier les compétences qui sont transmises. Cela peut se faire dans certains lieux prévus à cet effet, mais aussi dans les entreprises avec un tuteur, note-t-on dans les sphères syndicales. "Il faut que cela soit utile pour le travailleur dans son job, mais aussi dans son évolution personnelle", insiste Valentin.

Frank Vander Sijpe de Securex avoue toutefois ne pas bien comprendre la logique syndicale, qu'il qualifie de réductrice, d'autant que la formation informelle serait largement majoritaire, selon lui. "On sait que les gens qui sont motivés s’autoforment, ils vont chercher du matériel, de la documentation, notamment via internet. Nous n'en tenons pas suffisamment compte lorsque nous mesurons les efforts de formation", regrette-t-il.

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