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La frontière linguistique démystifiée

©Photo News

Les conflits linguistiques, en particulier autour de Bruxelles, charrient leur lot d’idées reçues. Retour sur l’histoire d’une quasi-frontière d’État.

La scission de l’arrondissement de Bruxelles-Hal-Vilvorde a été rejetée par une majorité d’élus… flamands. C’était en 1963, lors du débat parlementaire sur la loi qui fixa la frontière linguistique. Les Flamands craignaient alors de perdre leurs strapontins à Bruxelles. Opportunité manquée. Depuis lors, on ne compte plus les heures de négociations et les politiciens plus ou moins inspirés qui se sont cassé les dents sur ces trois lettres: BHV. Aujourd’hui, c’est Elio Di Rupo qui s’y essaie. La scission de BHV, mais aussi le statut de Bruxelles et des communes de la périphérie, les "facilités", la nomination des bourgmestres: tous ces ingrédients du conflit communautaire renvoient à cette frontière linguistique. Aujourd’hui, c’est pratiquement une frontière d’État. 

À la lumière du passé, le présent s’éclaire. Stéphane Rillaerts s’est donc penché, pour le Crisp (Centre de recherches et d’informations sociopolitiques), sur l’histoire de cette fameuse frontière, depuis ses prémices au XIXe siècle jusqu’en 1963. L’exercice, inédit, particulièrement fouillé, est d’autant plus intéressant qu’il casse certains mythes tenaces.

Bilinguisme

Ainsi, "il n’y a pas eu, en 1932, de proposition flamande de passer à un bilinguisme généralisé repoussée par des francophones" soucieux de préserver le français en Wallonie, illustre Stéphane Rillaerts. En fait, le débat, en 1932, portait uniquement sur l’apprentissage des deux langues par les agents de l’administration centrale de l’État (unitaire).

Plusieurs autres mythes ne résistent pas à l’analyse historique. "Dans aucun texte (avant 1963), il n’est prévu de limiter le régime des facilités dans le temps. On serait bien en peine de trouver des revendications flamandes en ce sens", explique Stéphane Rillaerts. Les "facilités", d’ailleurs, ne sont pas un régime uniforme. Il existe six types de "facilités" différentes et le statut juridique de Wezembeek-Oppem n’est pas le même que celui de Linkebeek. Des communes jadis francophones se sont "néerlandisées". 

Un autre exemple ? La fixation de la frontière linguistique, en 1962-1963, "n’est pas le résultat d’un véritable compromis", épingle le chercheur du Crisp. La loi Gilson de 1962 en particulier (du nom du ministre de l’Intérieur de l’époque) est votée par une majorité flamande "contre la volonté de la majorité des représentants francophones". Aujourd’hui, on parlerait de "coup de force". Au début des années 1960, il n’y a pas de "majorité spéciale" exigeant une approbation dans chaque groupe linguistique pour certaines lois "sensibles".

Recensement

La frontière linguistique tracée en 1962 s’est basée sur le recensement de 1947, ignorant ainsi la réalité d’une francisation de plusieurs communes de la périphérie bruxelloise. Pourtant, "l’idée que 300 bourgmestres flamands ont refusé d’appliquer le volet linguistique du recensement de 1960 est également un mythe", souligne le chercheur.

Lors du débat parlementaire de 1963, l’ancien Premier ministre Camille Huysmans (socialiste), alors âgé de 92 ans, avait prononcé ces phrases: "L’affirmation selon laquelle on peut contenir les langues dans des frontières linguistiques est une grande illusion. Vous serez contraints par la pression de l’économie d’étendre le cercle des communes bilingues". Près de 50 ans plus tard, la frontière linguistique reste inamovible. Mais la polémique fait toujours rage…

A lire : "La frontière linguistique, 1878-1963", Stéphane Rillaerts, Courrier hebdomadaire n°2069-2070. Pour commander la publication (12,40 euros): www.crisp.be ou 02.211.01.80

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