La norme salariale, stress-test pour la Vivaldi

Le ministre Pierre-Yves Dermagne (à gauche) a beau jouer les médiateurs, l'échec probable des discussions entre patrons et syndicats sur la norme salariale pèse déjà sur le gouvernement d'Alexander De Croo. ©BELGA

Si la question de la norme salariale atterrit sur son bureau après le 1er mai, le gouvernement De Croo vivra son premier test d'envergure.

Grosse poussée de fièvre au sein de la Vivaldi... C'est grave docteur? Pas nécessairement, mais il convient de s'assurer que cela ne dégénère pas et, surtout, d'identifier la cause du symptôme. C'est déjà ça, elle saute aux yeux: les ailes gauche et droite du gouvernement ne sont pas sur la même longueur d'onde quant à la norme salariale.

Commençons brièvement par rappeler le contexte. Depuis le 14 janvier, les partenaires sociaux s'écharpent sur le plafond d'augmentation des salaires de 0,4% fixé par le Conseil central de l'économie pour 2021 et 2022. Une marge bien trop étriquée pour les syndicats, mais déjà trop élevée pour les patrons. Trois mois et demi plus tard, leurs échanges n'ont mené à rien ou quasi.

À couteaux tirés

Pierre-Yves Dermagne (PS), ministre de l'Économie et du Travail, a beau avoir endossé son costume de médiateur, l'échec des discussions entre les deux bancs sur la norme semble proche d’être définitivement acté. Une nouvelle tentative de conciliation, sous la houlette du Premier ministre Alexander De Croo, a été menée jeudi soir, mais n'a pas permis de réaliser d'avancées significatives.

Si les partenaires sociaux échouent à s'entendre sur ce point, cela constituera une très mauvaise affaire pour la Vivaldi. "À moins d'un miracle" dans les prochaines 48 heures, elle devra en effet reprendre la main, insiste un membre du Groupe des Dix. Autrement dit, exporter un conflit social en son sein... Ceux qui pensaient qu'un accord était déjà scellé en kern, et que la fixation d'une norme de 0,4% passerait comme une lettre à la poste, en seront pour leurs frais. À l'approche du 1ᵉʳ mai, il est clair que libéraux et socialistes sont à couteaux tirés.

"Cela ne sert à rien de promettre des augmentations pour annoncer des licenciements dans six mois."
Georges-Louis Bouchez
Président du MR

Ces derniers jours, les déclarations clivantes ont fleuri dans les médias. Alors qu'Egbert Lachaert, le président de l'Open Vld, accuse les syndicats de créer des attentes irréalistes, son homologue du MR Georges-Louis Bouchez juge qu'il faut acter l'échec des partenaires sociaux et ne "pas refaire le match" en gouvernement. Quant à accorder des hausses supérieures à la marge, qui s'ajoute déjà à l'indexation de 2,8%, le libéral se montre clair: "Cela ne sert à rien de promettre des augmentations pour annoncer des licenciements dans six mois."

Du côté de l'aile gauche de la Vivaldi, le discours est tout autre. Dès mercredi, les socialistes Conner Rousseau (Vooruit) et Pierre-Yves Dermagne prévenaient que sans augmentations au-delà des 0,4% dans certains secteurs, il ne serait pas non plus question de marge pour les dividendes. Une déclaration de guerre en bonne et due forme envers les libéraux.

"Le Covid a offert une forme de pare-feu au gouvernement. Jusqu'à présent, il avait permis que les tensions gauche-droite n’apparaissent pas, mais après quelques mois elles arrivent", observe le directeur du centre de recherche et d'informations socio-politiques (CRISP), Jean Faniel.

CD&V et Verts au balcon

Cette analyse s'est confirmée jeudi en plénière de la Chambre, où les partis de la Vivaldi ne cachaient plus leurs désaccords. Soumis à un feu nourri de questions, Alexander De Croo et Pierre-Yves Dermagne se sont montrés prudents, martelant qu'ils espéraient toujours qu'une solution soit trouvée entre partenaires sociaux. À défaut, il faudra qu'un "accord solidaire" et "équilibré dans la répartition des gains et des efforts" soit atteint au gouvernement, a toutefois admis le second.

L'obtenir n'aura rien d'une sinécure. Si les socialistes et les libéraux seront au centre du jeu, les Verts et le CD&V, qui restent pour l'instant au balcon, auront aussi leur mot à dire. Comment se positionneront-ils? À la manœuvre lors de la réforme de la loi sur les salaires en 2017, les chrétiens-démocrates flamands devraient soutenir les libéraux, tandis que les écologistes pourraient se montrer plus favorables aux thèses syndicales.

Le PS joue gros

Sentant le souffle de l'extrême gauche dans sa nuque, le PS se trouve dans une position particulièrement inconfortable. À deux jours de la fête du Travail, le PTB ne s'est pas privé d'allumer des socialistes qu'il juge bien trop conciliants vis-à-vis du patronat. "Vous êtes la pyramide de Ponzi de la politique belge. Vous accumulez les frustrations et, à la fin, vous vendez des illusions. Vous êtes une véritable arnaque politique", a rétorqué le chef de groupe PS Ahmed Laaouej.

"On peut supposer que les gens autour de la table mettront la survie du gouvernement en avant, plutôt que la défense à tout prix de certains intérêts."
Jean Faniel
Directeur du CRISP

Tous ces facteurs pourraient-ils conduire à une vraie crise au sein de l'exécutif? "On n'oserait plus jurer de rien. On peut cependant supposer que les gens autour de la table mettront la survie du gouvernement en avant, plutôt que la défense à tout prix de certains intérêts. Cela impliquera qu'il y ait des formes de concessions pour permettre aux uns et aux autres de sauver la face", conclut Jean Faniel.

La loi de 1996 permet d'agir sur les dividendes et les loyers

La loi de 1996 sur la compétitivité encadre l'évolution des salaires du secteur privé en Belgique. Adulé par les uns, conspué par les autres, ce texte fixe les modalités du calcul de la marge salariale. Compte tenu du feuilleton des négociations entre partenaires sociaux, ces aspects sont désormais familiers à nombre de nos lecteurs.

Ce dont on parle moins, pour ne pas dire quasi jamais, c'est de l'article 14 de cette fameuse loi. À l'aune d'une potentielle crise gouvernementale, les socialistes Conner Rousseau (Vooruit) et Pierre-Yves Dermagne (PS) viennent toutefois de le mettre sous les projecteurs.

Que prévoit-il? La possibilité pour le gouvernement, après consultation du Conseil supérieur de l'emploi, de prendre des mesures de modération de sources de revenus autres que les salaires. Sont visés, par exemple: les revenus des professions libérales, des dividendes, des allocations sociales ou encore des loyers.

Depuis l'instauration de la loi, cet article n'a cependant jamais été mis en œuvre. Si son évocation par les socialistes paraît tactiquement audacieuse, plusieurs libéraux ont rappelé qu'un consensus au gouvernement serait nécessaire pour entreprendre une telle action.

Mission impossible? "Je ne pense pas que la porte soit tout à fait fermée. Nous en sommes au stade des déclarations et des ripostes", estime le directeur du Centre de recherche et d'information socio-politiques, Jean Faniel. "Par la suite, certaines de ces mesures, peut-être de manière atténuée, pourraient être mises en œuvre."

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