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analyse

La réforme des pensions inquiète plus qu'elle ne rassure

Le projet de réforme des pensions n'apporte pas de réponses aux inquiétudes relatives à la soutenabilité financière de notre système de retraites. ©iStock

Des éléments positifs, des réserves, mais aussi plusieurs failles. Le projet de réforme des pensions de la ministre Lalieux n'emballe pas nos experts.

Réforme des pensions, J+1. Dans les cénacles politiques, on tire à vue. Pour les uns, le projet de la ministre Karine Lalieux (PS) va trop loin, pour les autres, pas assez. "Insoutenable financièrement", "non conforme à l'accord de gouvernement", "irresponsable", "décevant sur les métiers pénibles", "hors des clous", les critiques volent en tout sens.

Quittons ici l'arène politique, où personne ne retient ses coups, pour aborder ce débat en compagnie de trois experts.

42
ans
Le projet de réforme des pensions prévoit que les travailleurs puissent prendre leur retraite anticipée après 42 annés de carrière.

1. La retraite anticipée pour tous après 42 années de carrière, une idée lumineuse?

"C'est une bonne mesure, car on s'attaque ici à une véritable injustice", estime l'économiste Jean Hindriks (UCLouvain). Selon lui, donner accès à la pension anticipée dès 60 ans à ceux qui ont débuté sur le marché du travail à 18 ans fait sens. Il n'était pas normal que ces personnes doivent attendre plus longtemps que celles ayant fait des études pour pouvoir partir à la retraite. "Il fallait le faire", renchérit son homologue Philippe Defeyt, directeur de l'Institut pour un développement durable.

Sans prendre en compte la question de la pénibilité, l'accent mis sur la durée de carrière, plutôt que sur l'âge de départ, est également vu d'un bon œil par Etienne de Callataÿ, chief economist d'Orcadia Asset Management. "La durée de carrière doit être l'axe central du calcul de la pension", rappelle-t-il.

Aucune dissension sur ces 42 ans donc, tout le monde salue cette proposition. Ce ne sera pas toujours le cas, loin de là.

2. Le bonus pension séduira-t-il?

Pour garder les gens plus longtemps au travail, Karine Lalieux a décidé de miser sur un "incitant positif". En résumé, chaque jour presté au-delà d'une carrière de 42 ans donnera droit à un bonus de 2 euros brut. Autrement dit, une personne qui travaillera 45 ans aura environ 600 jours prestés de plus (3X200). Elle disposera d'un bonus pension de 1.200 euros brut par an. Réparti sur douze mois, celui-ci représentera 100 euros brut supplémentaires sur sa pension mensuelle. Travailler plus longuement est donc récompensé.

"C'est une très bonne chose d'avoir un tel bonus, mais il faudrait aussi qu'on ait un malus accru pour ceux qui décident de partir à la pension avant d'atteindre ces 42 ans de carrière."
Etienne de Callataÿ
Chief economist d'Orcadia Asset Management

"Je trouve que c'est une très bonne chose d'avoir un tel bonus, mais il faudrait aussi qu'on ait un malus accru pour ceux qui décident de partir à la pension avant d'atteindre ces 42 ans de carrière, ce que ne prévoit malheureusement pas le projet de réforme", note de Callataÿ.

De prime abord, Philippe Defeyt se dit également plutôt favorable à l'instauration du bonus pension. Pour autant, il nourrit une crainte d'un tout autre ordre: "Ne va-t-on pas contribuer, involontairement, avec cette mesure à une autre forme d'inégalité? Je redoute que ceux qui profiteront du bonus soient surtout des personnes qui ont déjà de nombreux atouts, des avantages, et qui peuvent se permettre de continuer quelques années, là ou d'autres seront complètement épuisées par leur métier et renonceront", explique-t-il.

À cette crainte s'ajoute une incertitude quant au nombre de travailleurs que la mesure séduira, d'autant qu'elle a déjà été testée et n'a pas toujours produit les résultats escomptés. Pas de quoi inquiéter Hindriks, qui estime que les motifs de la suppression de la dernière mouture de ce bonus en 2015 n'ont jamais été très clairs. "C'était et cela reste un mystère politique. La commission des pensions s'était d'ailleurs opposée à la suppression d'une mesure qu'elle considérait comme intéressante", rappelle-t-il.

3. La pension à temps partiel, souhaitable?

Deuxième incitant dans la besace de Lalieux pour maintenir les gens au travail: l'instauration d'une pension à temps partiel. Celle-ci pourra être prise à mi-temps ou 1/5e temps par les travailleurs qui affichent une carrière de 42 années. "Les pays scandinaves ont mis cela en place depuis plusieurs années et cela porte ses fruits", observe Hindriks.

"Les crédits-temps de fin de carrière dans les entreprises sont encore trop souvent vus comme un bon moyen de se débarrasser de travailleurs."
Jean Hindriks
Professeur d'économie (UCLouvain)

Tout comme son confrère Etienne de Callataÿ, il regrette toutefois que cette mesure ne se substitue pas aux crédits-temps de fin de carrière, lesquels sont parfois accessibles, sous conditions, dès 55 ans. "Ces crédits-temps dans les entreprises sont encore trop souvent vus comme un bon moyen de se débarrasser de travailleurs devenus trop chers", lâche le professeur louvaniste.

S'il se garde de plaider pour une suppression de ces crédits-temps, Defeyt s'inquiète tout de même d'une multiplication des systèmes de fin de carrière et plaide pour une uniformisation.

4. Soutenabilité financière, en péril?

Unanimité de nos interlocuteurs cette fois: le projet de réforme n'apporte pas d'éléments rassurants, bien au contraire. Rappelons-le, la pension légale est confrontée au défi de l’augmentation des dépenses liées au vieillissement. D'après les dernières projections, le coût budgétaire du vieillissement (pensions et soins de santé principalement) culminera à 30,1% du PIB à l'horizon 2050, soit 5,5% ou 26 milliards d'euros de plus qu'aujourd'hui.

30,1%
du PIB
En 2050, les dépenses sociales devraient culminer à 30,1% du PIB.

Pour répondre à ce défi, la philosophie de Lalieux se résume pour l'heure à améliorer les conditions de travail afin de mettre plus de gens à l'emploi, mais aussi à retarder les départs de ceux qui s'y trouvent déjà. Avec cet objectif, aux allures de slogan: atteindre 80% de taux d'emploi d'ici 2030.

"Nous aurions certes une situation économique et budgétaire plus favorable avec un taux d'emploi élevé, mais nous ne pouvons pas penser que c'est simplement avec un bonus et une pension à temps partiel que nous obtiendrons une amélioration substantielle du taux d'activité de nature à autofinancer la générosité accrue du système de pensions", lâche Etienne de Callataÿ.

À ses yeux, les mesures annoncées par Karine Lalieux auraient même tendance à alourdir la charge budgétaire de manière déraisonnable. Et quand on lui rappelle que d'autres initiatives devraient prochainement être présentées par le ministre Pierre-Yves Dermagne (PS) dans le cadre de sa réforme du marché du travail, sa réponse fuse: "On ne peut pas faire le pari que des réformes futures porteront leurs fruits et donc déjà dépenser l'argent hypothétique qu'elles rapporteront. Cela ne me semble pas être de la bonne gouvernance."

"J'ai vraiment du mal à penser que le cumul de toutes ces mesures puisse se faire à budget constant."
Philippe Defeyt
Economiste à l'Institut pour un développement durable

Hindriks n'est pas moins dur: "Il y a un impératif de viabilité de la réforme. Or ici, on n'en voit rien. On ne sait pas qui va payer!" Le professeur louvaniste met d'ailleurs en garde : l'Europe pourrait refuser à la Belgique des fonds de la relance si elle estime que le projet de réforme n'est pas crédible.

Sans se montrer aussi tranchant, Philippe Defeyt exprime, pour sa part, de sérieux doutes sur la neutralité budgétaire du projet avancé par la ministre socialiste: "J'ai vraiment du mal à penser que le cumul de toutes ces mesures puisse se faire à budget constant."

5. Les fonctionnaires, intouchables?

"Ne comptez pas sur moi pour diminuer les droits acquis des fonctionnaires. Leur pension, qui affiche un taux de remplacement de 70%, est la plus digne", nous assurait vendredi Karine Lalieux, visiblement déterminée à ne pas toucher à ce régime.

"C'est quand même bizarre que des personnes qui ont des fonctions comparables aient des régimes de retraite différents. Rien ne justifie cette injustice qui se double d'une question d'efficacité économique, car cela limite la mobilité professionnelle. Il faut harmoniser, mais le faire vers le haut ce serait impayable", regrette de Callataÿ.

"J'ai l'impression qu'on est en train de mettre des patchs dans le code d'un logiciel, mais qu'on se refuse toujours à changer ce logiciel pour de bon."
Philippe Defeyt
Economiste à l'Institut pour un développement durable

Partisan d'une réforme qui conduirait à la création d'un régime unique, Defeyt reconnaît que le projet actuel en reste malheureusement très éloigné, vous noterez l'euphémisme... "J'ai l'impression qu'on est en train de mettre des patchs (correctifs, NDLR) dans le code d'un logiciel, mais qu'on se refuse toujours à changer ce logiciel pour de bon", soupire-t-il.

N'attendez toutefois pas de lui qu'il oppose les statuts (salariés, indépendants et fonctionnaires) entre eux. "Les discours de ceux qui le font sont totalement décalés sociologiquement et politiquement", affirme-t-il. Pour étayer son propos, il s'appuie sur une étude, réalisée par ses soins, dont la principale conclusion est que 37,9% des pensionnés cumulent des pensions de deux ou trois régimes différents.

"À regret, je suis très sceptique quant à la capacité des partenaires sociaux de représenter l'intérêt général."
Etienne de Callataÿ

6. Le pari de la concertation sociale, risqué?

Augmentation du taux de remplacement, généralisation du deuxième pilier ou encore meilleure prise en compte de la dimension familiale et sociétale des pensions, autant de chantiers que la ministre Karine Lalieux a décidé de confier aux partenaires sociaux. Au vu des faibles résultats engrangés par ceux-ci lors de la législature précédente, d'aucuns craignent que ces sujets soient d'ores et déjà enterrés pour cette législature. "À regret, je suis très sceptique quant à la capacité des partenaires sociaux de représenter l'intérêt général", résume de Callataÿ.

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