analyse

La répartition des malades entre hôpitaux est en panne

D'une province à l'autre, les hôpitaux ne sont pas confrontés au même afflux de patients Covid. C'est à Liège (ici au CHR) que les soins intensifs sont les plus sollicités, tandis qu'un calme relatif règne encore dans le Brabant flamand. ©Photo News

Répartir équitablement la charge du Covid, telle était la mission de ce plan national. Ce n'est pas une réussite, même si la solidarité n'a pas dit son dernier mot.

Les faits sont têtus, au point de parfois ébranler les belles théories, à force d'insistance. Un premier épisode s'est joué début octobre, lorsque des hôpitaux bruxellois se sont heurtés à des refus de transferts de patients de la part d'institutions situées dans des provinces alors moins essorées par le coronavirus.

Des couacs, vraisemblablement, parce qu'en théorie, cela ne devrait pas exister, rappelait-on au SPF Santé, au vu de l'existence du plan national de répartition.

Sauf qu'il semble bien que le second épisode soit en cours, et qu'en lieu et place de quelques hoquets, il faille plutôt parler de faille dans le système. Comment expliquer ces chiffres, sinon? Mercredi, les patients Covid occupaient 9% des lits de soins intensifs dans le Brabant flamand, et 13% dans le Limbourg. Tandis qu'à Liège, la mainmise de l'épidémie grimpait à 41%, contre 39% à Bruxelles.

41%
des lits en soins intensifs
Mercredi, le Covid accaparait 41% des lits de soins intensifs dans la province de Liège, contre seulement 9% dans le Brabant flamand. Et à Bruxelles? 39%, contre 13% dans le Limbourg. On a déjà vu répartition plus homogène.

"C'est caricatural, s'étonne Yves Van Laethem, le porte-parole interfédéral Covid. Surtout que Liège et le Brabant flamand se touchent! Il faut que cela bouge, parce que l'objectif du plan était justement d'atteindre une répartition homogène, afin d'éviter les surcharges. Visiblement, cela ne fonctionne pas."

SPF Santé et Défense à bord

Ce plan constitue une sorte de "joint-venture" entre le SPF Santé, qui dispose des statistiques en provenance des hôpitaux et coordonne les transferts, et la Défense, qui assure ces transferts. À charge pour les hôpitaux surchargés de prendre contact avec le PECC, pour "patient evacuation coordination center", lequel se met alors en quête de lits disponibles. "D'abord dans le même réseau, mais également en dehors si nécessaire", explique-t-on au SPF Santé.

"Il faut que cela bouge, parce que l'objectif du plan était justement d'atteindre une répartition homogène, afin d'éviter les surcharges. Visiblement, cela ne fonctionne pas."
Yves Van Laethem
Porte-parole interfédéral Covid-19

Éviter les surcharges, c'est loupé. "Nous accueillons pour l'heure davantage de patients Covid que durant la première vague, souligne Peter Fontaine, à la tête des Cliniques de l'Europe. Le flux actuel, soit dix admissions par jour ou plus, nous imposerait d'ouvrir une unité supplémentaire tous les deux ou trois jours." Intenable, ce qui fait que les Cliniques ont fait appel au PECC. L'avenir dira si cette expérience sera plus probante qu'il y a quelques semaines, lorsque les appels bruxellois résonnaient dans le vide.

"Les inspecteurs du SPF Santé ont certes une vue sur les données, mais sont dépourvus de toute autorité."
Philippe El Haddad
Directeur général médical du Chirec

"Avec 127 patients Covid, dont 17 aux soins intensifs, nous avons dû diminuer de 30 à 40% l'activité du bloc opératoire, pose Philippe El Haddad, directeur général médical du Chirec. Tandis que d'autres institutions peuvent poursuivre leurs activités programmées. C'est totalement inéquitable. Le souci, c'est que les inspecteurs du SPF Santé ont certes une vue sur les données, mais sont dépourvus de toute autorité."

"Des scouts de bonne volonté"

C'est là que le bât blesse, confirme Philippe Leroy. "Dans les faits, ces personnes téléphonent dans les hôpitaux en tentant de les convaincre d'accepter des transferts, ce qui échoue dans 90% des cas. Sans autorité aucune; c'est comme si on avait demandé à des scouts de bonne volonté. Mais deux bonnes âmes passant leur journée à quémander, ce n'est pas ce qui s'appelle un mécanisme de coopération."

"Deux bonnes âmes passant leur journée à quémander, ce n'est pas ce qui s'appelle un mécanisme de coopération."
Philippe Leroy
Directeur général du CHU Saint-Pierre

Ce qu'attend le directeur général du CHU Saint-Pierre, à Bruxelles, c'est une circulaire en provenance du Fédéral. "Disant que l'on va orienter les cas Covid dans tout le pays en fonction des statistiques, et que les hôpitaux sont priés de s'y conformer, sous peine de mesures de rétorsion."

Politiquement, l'affaire est sans doute sensible, surtout avec un gouvernement fédéral minoritaire en Flandre.

Autre question: pourquoi ces données, soit le taux d'occupation des lits de soins intensifs par province, ne sont-elles pas rendues publiques? Des chiffres provinciaux, Sciensano en publie à la pelle, du taux de reproduction au nombre de cas, en passant par les tests effectués. Tant Philippe Leroy que Philippe El Haddad demandent leur publication, au nom de la transparence.

"Comme sur du velours"

Après, ce n'est pas parce que le plan national montre ses limites que les hôpitaux se replient sur eux-mêmes. La preuve en est avec Liège, et son réseau provincial qui a transféré mercredi cinq patients de soins intensifs vers la Flandre - un sixième est venu compléter le tableau ce jeudi.

"Cela s'est déroulé comme sur du velours. Je remercie encore les hôpitaux concernés, qui ont fait preuve d'une grande écoute."
Lucien Bodson
Coordinateur du plan d'urgence hospitalier au CHU de Liège

"Cela s'est déroulé comme sur du velours, raconte Lucien Bodson, coordinateur du plan d’urgence hospitalier pour le CHU de Liège. Je remercie encore les hôpitaux concernés, qui ont fait preuve d'une grande écoute." Ajoutons toutefois que ces transferts se sont déroulés sans recours au plan de répartition. C'est la solidarité entre institutions qui a joué.

Tout savoir sur le coronavirus

Pour tout savoir sur l'évolution de la situation sanitaire et ses conséquences économiques et sociales; lire les dernières news, les décryptages et opinions, rendez-vous dans notre dossier "Coronavirus".

Lire également

Publicité
Publicité

Messages sponsorisés