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Le crédit-temps pour travailleurs âgés, fausse bonne idée?

Un emploi de fin de carrière à mi-temps sera désormais possible dès 55 ans. ©iStock

L'âge pour accéder aux emplois de fin de carrière à mi-temps avec allocation est ramené de 57 à 55 ans. Certains critiquent cependant le coût et l'efficacité de la mesure.

Après nous être perdus quelques heures sur le site labyrinthique de l'Office national de l'emploi (Onem), on peut vous l'assurer: la créativité belge en matière de dispositifs permettant de mieux concilier vie professionnelle et vie privée semble intarissable.

L'un de ceux-ci, les crédits-temps de fin de carrière, s'est retrouvé sous le feu des projecteurs mardi après la conclusion d'un projet d'accord social entre patrons et syndicats.

55
Ans
Les emplois de fin de carrière à mi-temps seront accessibles dès 55 ans, contre 57 auparavant.

Qu'ont-ils décidé? Deux choses principalement. La première, c'est que les travailleurs âgés ayant une carrière longue de 35 ans, exerçant un métier lourd ou travaillant pour une entreprise en restructuration pourront toujours prétendre à des emplois de fin de carrière à 4/5e, avec allocation de l'Onem, dès 55 ans. La seconde, c'est qu'ils auront aussi la possibilité d'accéder à ceux-ci à mi-temps dès 55 ans, contre 57 auparavant.  Les nouvelles règles vaudront jusqu'au mois de juin 2023.

Gare à la facture

Cette victoire syndicale, fruit d'un marchandage avec le banc patronal sur les prépensions, compte toutefois son lot de détracteurs, parmi lesquels l'économiste Stijn Baert (UGent). "Pour les employeurs, cette mesure est acceptable, car ils verront leurs coûts salariaux baisser", explique-t-il. Mais, et c'est là sa principale critique, elle sera loin d'être indolore pour les finances publiques.

En effet, comme travailler moins représente un manque à gagner dommageable pour beaucoup, une allocation a été liée à ces crédits-temps lorsqu'ils ont été créés dans les années 2000. Aujourd'hui, celle-ci s'élève à environ 189 euros net par mois pour un travailleur isolé qui travaille à 4/5e et à 429 euros s'il preste à mi-temps.

Vu l'assouplissement des conditions d'accès, la note pour l'État, qui représente quelque 200 millions d'euros par an, risque de s'alourdir. La facture est donc reportée sur les épaules des personnes plus jeunes, déplore Baert. Une rhétorique générationnelle à laquelle n'adhère pas l'expert du marché du travail pour Randstad, Jan Denys, lequel souligne que le taux d'emploi des plus de 55 ans a sensiblement augmenté ces dernières années.

Efficacité contrastée

Selon Denys, cette amélioration ne peut toutefois pas être attribuée aux crédits-temps de fin de carrière. En 2016, une enquête de trois chercheurs gantois, publiée dans la Revue belge de sécurité sociale, dressait d'ailleurs un tableau contrasté à leur sujet. "Au terme de notre analyse, nous concluons que dans une première phase - deux ans pour les hommes et quatre ans pour les femmes -, le crédit-temps augmente la probabilité de rester au travail. Cependant, par la suite, ses bénéficiaires quittent le marché du travail plus rapidement que ceux qui auraient continué à travailler à plein temps", expliquent-ils. Autrement dit, au moment où leur âge leur donne accès à une prépension, ils se retirent souvent.

"Dans une première phase - deux ans pour les hommes et quatre ans pour les femmes -, le crédit-temps augmente la probabilité de rester au travail."
Andrea Albanese, Bart Cockx et Yannick Thuy
Chercheurs gantois

Alors, inutile les emplois de fin de carrière? Loin de là, nous assure Chris Serroyen, chef du service d'études à la CSC. "Dans les métiers lourds notamment, le risque de tomber en maladie avant 60 ans et la prépension est quand même assez élevé. Certains parviennent à continuer jusqu'à cet âge ou celui de la pension uniquement grâce à ces crédits-temps", explique-t-il. "Cette problématique ne peut pas être isolée de l'intensification du travail avec une multiplication des formes d'épuisement. Sans ce mécanisme, on assisterait certainement à beaucoup plus de décrochages complets", renchérit l'économiste Thierry Dock (UCLouvain)

Charge de travail alourdie

Autre critique récurrente contre les dispositifs de fin de carrière: ils alourdissent la charge pour le personnel qui reste au travail.

Comme un exemple vaut mieux qu'un long discours, jetons un œil au "congé d'âge" octroyé dans le secteur des soins. En vertu de celui-ci, le travailleur âgé de 45 ans dispose d'un jour de congé supplémentaire par mois, celui de 50 ans de 2 jours en plus et celui de 55 ans de 3 jours complémentaires. "On peut évidemment remplacer ces travailleurs lorsqu'ils sont en congé d'âge, mais cela représente un coût et on ne le fait donc pas systématiquement", nous explique une personne active dans le secteur. "Résultat: on prend garde à ne pas engager trop de personnes âgées dans nos équipes", admet-elle.

Qualifiant ces congés d'âge de "sparadraps", Thierry Dock appelle à prendre de la hauteur. À ses yeux, il faut évidemment encourager les remplacements du personnel lorsqu'il bénéficie de ce type de congé, mais surtout "sortir d'une logique axée sur l'économie et l'efficience exagérée dans le secteur de la santé".

Le résumé

  • Les travailleurs pourront prétendre à un emploi de fin de carrière à mi-temps dès 55 ans, tout en percevant une allocation de l'Onem.
  • Cet assouplissement est le fruit d'un compromis obtenu entre patrons et syndicats au Groupe des Dix.
  • Certains experts doutent de l'efficacité de la mesure pour maintenir les gens plus longtemps sur le marché du travail.
  • D'autres estiment qu'il y aurait beaucoup plus de décrochages complets avant la prépension sans l'existence de tels mécanismes.

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