interview

"Le MR mérite mieux"

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Jean-Pascal Labille, patron de Solidaris, affirme qu'il est ridicule de penser que tout le monde associatif est à la botte du Parti socialiste. Une réponse à notre dossier du week-end dernier sur l'exaspération qui grandit au sein du MR.

D’accord, la formule est un brin éculée. Il n’empêche que, sur le coup, elle semble tenir la route. C’était samedi matin, Jean-Pascal Labille buvait son café et s’est raidi en parcourant L’Echo du week-end. Autrement dit, il a avalé son café de travers. "Je me suis posé la question: fallait-il intervenir, au risque de donner une tribune supplémentaire à ce genre de propos, ou pas?", précise le secrétaire général de Solidaris. Vous l’aurez compris: il a décidé d’intervenir. "L’attaque était trop frontale et porteuse de dangers." Le timing n’est pas innocent, puisque c’est ce vendredi que démarrent, à Namur, les Solidarités – à la barre du festival, on retrouve la mutualité socialiste.

Le café de travers, donc. En cause, l’article dans nos colonnes relatant l’exaspération croissante du MR quant à la "mainmise socialiste" sur la parole associative. "Il y est question d’adorateurs du PS, de pseudo-experts, de microcosme bien-pensant, de manipulation ou de prise d’otage. Mais c’est du délire complet! On nage en pleine théorie du complot." Et d’y voir un signe de "grande fébrilité". "Lorsque les attaques se concentraient sur la N-VA, cela ne causait pas encore trop de dommages en francophonie. Mais depuis que la dérive droitière du MR est visée, cela coince."

Voilà pour la forme. Place au fond. Il est ridicule de penser que tout le monde associatif est à la botte du Parti socialiste, balaie Jean-Pascal Labille. "Pour moi, c’est grave. Affirmer cela revient à faire preuve de dédain. Comme si les associations n’étaient pas capables elles-mêmes de définir leurs combats. Comme si la présence d’une seule personnalité socialiste suffisait à infléchir de la sorte la ligne du Centre d’action laïque. Comme si toutes les personnes rassemblées autour de Manneken-Pis pour protester contre l’enfermement d’enfants étaient venues sur ordre du PS."

"L’affaire est sérieuse"

Dérive droitière des libéraux francophones, le terme est lâché. "Ce virage radical du MR, enfin, d’une partie du MR, m’inquiète. L’affaire est sérieuse: voilà que l’on veut passer en force et que l’on s’en prend aux libertés fondamentales." En substance: deviendrait-il périlleux de critiquer l’exécutif?

Il faut dire que la liste de ceux qui ont récemment encouru les foudres libérales ne fait que s’allonger. Dans le désordre le plus complet: Centre d’action laïque (CAL), Ligue des droits de l’Homme (LDH), Coordination et initiatives pour réfugiés et étrangers (Ciré), mutualités, syndicats, recteurs, économistes, magistrats ou journalistes. "Et donc, tous sont à la solde du PS et ne peuvent penser par eux-mêmes? Le petit jeu auquel s’adonne le MR est dangereux. Penser à lier financement à une sorte de devoir de réserve un peu flou, cela relève de l’intimidation. Tout le monde doit rester dans le rang." Cocasse, venant de ceux qui se proclament les chantres de la liberté, ironise le patron de la mutualité socialiste.

"Il faut reconnaître à tout citoyen le droit de s’indigner. Et je regrette de devoir attirer l’attention sur ce droit en 2018."

Allez, la protestation ne revêt-elle pas souvent les mêmes couleurs? "N’est-il pas évident que lorsqu’une mobilisation citoyenne se forme, celle-ci soit en confrontation avec la politique du gouvernement? Par ailleurs, je ne connais pas d’association militant en faveur du droit d’internement des enfants." Aussi, il n’a jamais été aussi aisé de s’exprimer. "Tout le monde peut y aller. Et aux dernières nouvelles, personne ne fait une maladie lorsque la Fédération des entreprises de Belgique soutient la politique économique du gouvernement et enjoint celui-ci à aller plus loin."

C’est d’autant plus gênant, poursuit Jean-Pascal Labille, que les critiques ne sortent pas de nulle part et se fondent sur des faits établis – que le MR balaie du même mouvement dédaigneux. "Ce sont des faits! Ce gouvernement a lié le financement de la sécurité sociale à des critères de performance, notamment en matière de lutte contre la fraude sociale pas fiscale, évidemment. Qu’il privilégie le secteur pharmaceutique dans le cadre d’un pacte occulte, ce n’est pas nous qui l’inventons. L’ancien patron de l’Inami ne dit pas autre chose: la politique de Michel favorise l’industrie pharmaceutique et si ce n’est pas elle qui paye, d’autres devront bien y passer. Les chiffres de l’ONSS démontrent qu’une petite moitié des emplois créés sont des temps partiels, souvent synonymes de précarité, surtout pour les femmes. Mais bon. Contester les faits semble dans l’air du temps."

À propos de liberté prise quant aux faits, certaines piques libérales font pas mal, dans le genre. Tenez, prenez celle-ci: est-il normal qu’une mutualité utilise des fonds publics afin d’organiser un festival – on retrouve les Solidarités? On l’a déjà dit dans ces colonnes: cette critique ne tient pas debout; les flux d’argent public transitant par les mutualités sont scrupuleusement contrôlés. "Par des réviseurs, l’Inami et l’Office de contrôle des mutualités", complète Jean-Pascal Labille.

"Grand corps social"

Les libéraux qui visent mieux se demandent tout de même: organiser un festival, est-ce bien là le rôle d’une mutualité? Et dans l’intérêt premier de ses adhérents? "Ce n’est pas vraiment un festival, précise le grand organisateur. Plutôt une fête populaire; nous avons voulu créer un moment où les gens peuvent écouter de la musique mais aussi des débats, venir en famille, retrouver de la convivialité, de la fraternité."

Soit, mais les adhérents, là-dedans? "Nous défendons l’assurance maladie-invalidité et une sécurité sociale forte. Eh bien c’est pourquoi nous prônons une société inclusive et progressiste. Parce qu’une protection sociale, cela ne tombe pas tout cuit du ciel, dans une société qui exclut. Nous nous considérons comme un grand corps social représentant 3 millions de personnes."

Et ce grand corps social s’inquiète du climat politique actuel en Belgique. Comme si le fond de l’air laissait une sorte d’arrière-goût. "Il faut reconnaître à tout citoyen le doit de s’indigner. Et je regrette de devoir attirer l’attention sur ce droit en 2018. Le droit de s’opposer à ce qui renforce les inégalités, qui constituent le grand marqueur de notre époque. Le droit des citoyens, institutions ou associations de refuser toute mesure en contradiction avec la dignité humaine, comme l’enfermement d’enfants, fût-ce en dernier recours. Tel est le devoir des amoureux de la liberté: faire front lorsque l’on porte atteinte aux libertés fondamentales. En ce sens, j’espère que le positionnement anti-establishment affiché par Charles Michel tient plus du positionnement électoral que de la conviction profonde. Parce que le MR mérite mieux."

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