chronique

Le PS et le pouvoir: retour aux fondamentaux

Politologue - UCLouvain

Une chronique de Vincent Laborderie, politologue à l'UCLouvain.

C’était en mars dernier, dans le monde d’avant finissant. Face à la perspective d’entamer des négociations avec la N-VA, une fronde à l’intérieur du PS empêchait Paul Magnette de franchir le pas. Pour beaucoup de socialistes francophones, l’association avec les nationalistes apparaissait alors aussi insupportable qu’indéfendable, tant auprès de l’opinion publique que des militants.

Ce même parti socialiste semble aujourd’hui prêt à entrer dans la négociation d’une majorité de type bourguignonne. Comment expliquer un tel revirement? Les circonstances ont bien sûr fondamentalement évolué depuis la crise sanitaire. Mais il semble surtout que nombre de responsables socialistes réalisent qu’ils appartiennent bien à un parti de pouvoir.

Depuis toujours, la défense des classes populaires constitue la raison d’être du Parti socialiste. Cette défense peut se réaliser de l’opposition ou en participant directement au pouvoir. C’est cette seconde option qu’ont résolument choisie les socialistes belges, du nord et du sud, depuis des décennies. On a souvent qualifié de clientéliste la défense d’une catégorie de la population qui constitue aussi le cœur de l’électorat socialiste. Certes, cette pratique est bien présente. Mais l’octroi de petits avantages ou services aux militants, sympathisants et électeurs se fait essentiellement au niveau local.

Il semble surtout que nombre de responsables socialistes réalisent qu’ils appartiennent bien à un parti de pouvoir.

Ce qui est en jeu au fédéral est beaucoup plus symbolique et général. Il s’agit de montrer que, par sa participation au pouvoir, le PS est capable de défendre les classes populaires autrement que de manière rhétorique et symbolique. L’intérêt est alors de promouvoir, de manière très concrète et visible, des mesures impactant directement cette population. Cette optique participationniste fut remise en cause en 2014. L’analyse dominante avait alors consisté à imputer le (très relatif) mauvais score socialiste à sa participation au gouvernement fédéral.

Plus précisément, c’est moins la politique menée qui était en cause que le fait qu’un Elio Di Rupo Premier ministre devait l’assumer pleinement. Renvoyé dans l’opposition malgré lui, le PS devait s’y refaire une santé. En tant que premier parti d’opposition, il capitaliserait naturellement sur le mécontentement suscité à gauche par le gouvernement " MR/N-VA ". Cette posture devait contenir la progression d’un PTB qui obtenait alors ses premiers députés. Mais rien ne s’est passé comme prévu. Loin de se relever, le PS a obtenu le plus mauvais score de son histoire en Wallonie alors que le PTB progressait comme jamais.

Aujourd’hui, aucun socialiste n’ose plus envisager ce score de 32% considéré en 2014 comme une contre-performance. On peut bien sûr imputer cette situation à l’affaire Publifin. Mais ce serait oublier que les sondages étaient déjà défavorables avant que celle-ci n’éclate. Surtout, les presque deux ans passés dans l’opposition en Région wallonne n’ont pas véritablement permis de redresser la situation. Là où un autre parti aurait profité de la cure d’opposition, le PS en a souffert, montrant bien que l’exercice du pouvoir est essentiel pour lui. Cette idée put encore être confortée par les résultats des élections communales de 2018. Malgré un certain recul, le PS a en effet fort bien résisté dans les grandes villes wallonnes et les communes bruxelloises qu’il dirige depuis des années voire des décennies. 

Là où un autre parti aurait profité de la cure d’opposition, le PS en a souffert, montrant bien que l’exercice du pouvoir est essentiel pour lui.

Suivant cette logique, le contexte actuel pousse plus que jamais le PS à participer au gouvernement fédéral. Il y a encore quelques mois, l’opposition à ce niveau pouvait apparaître relativement confortable. Alors que le PS avait assuré sa participation dans les entités fédérées, pourquoi endosser une politique fédérale forcément marquée par les restrictions budgétaires ? Mais la crise du Covid-19, le confinement et la relance économique par l’action publique changent fondamentalement la donne. Les choix faits par le prochain gouvernement en matière de relance économique impacteront les Belges pour des années.

Que le PS ne participe pas au pouvoir dans ces conditions serait difficilement compréhensible. D’abord parce que le déficit budgétaire semble ne plus avoir beaucoup d’importance. À l’heure où tout le monde prône ce que le PS défend depuis longtemps, pourquoi laisser aux autres le soin de mener cette politique de relance ? Plus encore, comment le PS pourrait-il renoncer à peser dans des choix aussi fondamentaux que la répartition de cet effort de relance et la répartition de ses bénéficiaires? Ce serait bien perdre de vue sa raison d’être et trahir ses électeurs qui entendent être défendus.  

Reste alors à défendre ce mariage de raison avec la N-VA. C’est ici que se manifeste la division entre Wallons et Bruxellois au sein du parti socialiste.

Reste alors à défendre ce mariage de raison avec la N-VA. C’est ici que se manifeste la division entre Wallons et Bruxellois au sein du parti socialiste. Si celle-ci est présente dans tous les partis francophones, elle prend en l’espèce une dimension particulière. En effet, il ne s’agit pas de différences de sensibilité sur des sujets concrets, mais sur les thématiques prioritaires. En Wallonie, le socio-économique est de très loin l’enjeu le plus important. Si la N-VA fait vraiment sienne l’idée de relance économique, un compromis est alors possible.

À Bruxelles en revanche, la question du racisme et du vivre ensemble est beaucoup plus prégnante dans l’électorat socialiste. Or la N-VA représente sur ces questions un repoussoir avec lequel il est difficile de s’associer. En outre, Ecolo est prêt à récupérer un électorat qui estimerait que le PS aurait renié ses valeurs. On peut donc comprendre les réticences d’un Ahmed Laaouej à entrer dans ce scénario. De manière générale, il est toujours plus difficile de trouver un compromis sur ces questions symboliques que dans les matières socio-économiques.

Ce le sera plus encore avec une N-VA qui se sait menacée par le Vlaams Belang. Rappelons que des formations de coalitions avaient, en 2017, échoué tant aux Pays-Bas qu’en Allemagne sur la politique en matière d’immigration et d’intégration. Dans les deux cas, il fut impossible d’accorder libéraux et écologistes sur ce thème. Même si les acteurs sont différents, il faudra peut-être ajouter la Belgique à cette série d’échecs.

Lire également

Messages sponsorisés

Messages sponsorisés