analyse

Le PTB infiltre-t-il les rangs de la FGTB?

©Photo montage WVB

La FGTB est infiltrée par le PTB et "pas qu’un peu". Ces propos, tenus par Elio Di Rupo, en ont fait bondir plus d’un au syndicat socialiste. Contiennent-ils pour autant une part de vérité? Tentative de décryptage à quelques jours d’une grande manifestation du syndicat socialiste.

Le 12 Avril 2018, un petit coup de tonnerre retentit dans le monde du rail. Ce jour-là, plusieurs cheminots annoncent leur départ de la CGSP pour fonder Metisp-Protect, une nouvelle organisation représentative des travailleurs. Le motif de leur décision? Le PTB "prend trop de place".

Deux ans plus tard, le président du syndicat dissident n’en démord pas. Mohammed Benyaich affirme toujours que la CGSP cheminots, l’une des centrales de la FGTB, est infiltrée par le parti d’extrême gauche. "Rien n’a changé, on peut même dire que les choses ont évolué dans le mauvais sens", lance-t-il. D’après lui, les assemblées de cheminots où se prennent des décisions importantes comptent énormément de membres du PTB en leur sein. Le parti parvient à y être d’autant plus influent qu’il organise ses militants au sein de "groupes de base", des structures mi-politiques mi-syndicales. "Ils y discutent à l’avance de la manière dont ils vont se positionner", explique M. Benyaich, qui fut lui-même membre du PTB avant d’en claquer la porte.

En tenant de tels propos, l’homme semble adhérer à l’analyse du ministre-président wallon, Elio Di Rupo. Fin décembre, l’ancien président du PS tirait en effet à boulets rouges sur le PTB dans une interview au quotidien flamand De Morgen. Après avoir qualifié l’infiltration de la FGTB par le PTB "d’énorme problème pour le PS", il en rajoutait une couche en comparant le discours du parti marxiste à celui de l’Union soviétique des années 1950 et 1960.

"L’infiltration de la FGTB par le PTB est "un énorme problème pour le PS."

Eu égard aux liens structurels et personnels forts, de par leur histoire, entre le PS et la FGTB, le directeur du Centre de recherche et d’informatios socio-politiques (CRISP), Jean Faniel, pointe le caractère cocasse du recours au concept d’infiltration. "En résumé, pour des militants PTB c’est de l’infiltration. Pour des militants socialistes, c’est normal. Il y a un décalage amusant quand on observe ça depuis l’extérieur", glisse-t-il.

Pour autant, la montée en puissance du PTB ces dernières années est indéniable. Le parti, qui s’est renforcé, est mieux placé qu’auparavant pour pratiquer une forme "d’entrisme" à la FGTB. En 2016, il avait déjà encouragé ses membres à se présenter aux élections sociales. On peut s’attendre à ce qu’il en soit de même pour celles organisées cette année.

Rétifs au compromis

Mais revenons un peu en arrière. En évoquant un "énorme problème", un noyautage du syndicat socialiste par l’extrême gauche, sur quels éléments concrets se basait Elio Di Rupo?

"Beaucoup de cadres intermédiaires de la FGTB ont des idées en adéquation avec celles du PTB", avance-t-on dans l’entourage du Montois. Ceux-ci s’inscriraient dans une logique de confrontation en se montrant rétifs à toute forme de compromis. À la concertation, ils préféreraient l’agitation, d’où la préoccupation du ministre-président wallon. Malgré notre insistance, nous n’en saurons pas plus. "M. Di Rupo n’entend pas commenter à nouveau des déclarations vieilles d’un mois. Il se concentre pleinement sur les défis à relever en Wallonie", nous explique son porte-parole. Dont acte…

Raoul Hedebouw (au centre) et Benjamin Pestieau (à droite), sont toujours bien présents lors des actions syndicales. ©Photo News

À la FGTB, la sortie du chef du gouvernement wallon n’a visiblement pas beaucoup plu. L’attaché de presse du syndicat, Nicolas Deprets, veut remettre les pendules à l’heure: "La FGTB n’est pas le valet politique de l’un ou de l’autre. Nous avons 1.500.000 membres, pour moitié en Flandre, pour moitié en Wallonie. Ceux-ci sont des travailleurs avec des convictions et des valeurs. Chacun est libre d’avoir un avis en dehors de son engagement au sein du syndicat."

"Il y a une diversité au sein de notre composante, avec des proches du Parti Socialiste, du PTB ou encore d’Ecolo", ajoute-t-il.

En off, plusieurs personnalités influentes au sein du syndicat acceptent d’en dire un peu plus. Si elles rejettent, sans exception, la thèse de l’infiltration, elles reconnaissent que l’activisme du PTB sur le terrain porte ses fruits, pas tant sur les cadres, mais plutôt auprès de la base.

Piquets et manifs

La présence d’un courant pétébiste au sein du syndicat socialiste n’est contestée par aucune de nos sources. Il est toutefois "loin d’être majoritaire" et sa force varie selon les régions et les secteurs, insistent-elles.

Ces dernières années, parallèlement à ses succès électoraux, le PTB aurait donc sensiblement accru sa présence au sein de la FGTB. Il cartonnerait particulièrement dans le Hainaut, ainsi qu’auprès des cheminots et des métallos. La recette de son succès? Pour beaucoup, elle tient dans son omniprésence lors des actions syndicales.

"Si vous avez un piquet, vous avez neuf chances sur dix de tomber sur un pétébiste, nettement moins de croiser un socialiste."

Une analyse que ne réfute pas sa figure de proue, Raoul Hedebouw. "C’est clair que notre présence sur le terrain, notre combativité, fait que des syndicalistes deviennent membres du PTB", affirme-t-il.

Un exemple marquant: la grève nationale du 13 février 2019. Sur cette seule journée, la formation d’extrême gauche a visité plus de 600 piquets entre Arlon et Zeebrugge, une véritable démonstration de force sur le terrain. Précédemment, sa présence massive lors des conflits sociaux chez Audi Forest ou Caterpillar Gosselies n’est pas passée inaperçue.

"C’est bien simple: si vous avez un piquet, vous avec neuf chances sur dix de tomber sur un pétébiste, nettement moins de croiser un socialiste", lance un membre de la FGTB. "Lors de la manifestation pour la sécurité sociale la semaine prochaine, on ne pourra certainement pas rater leur stand non plus", ajoute-t-il.

Foncièrement, le PTB n’inventerait pourtant rien. "En privilégiant le contact humain et le maillage de la société, il fait exactement la même chose que le PS… il y a 50 ans", conclut un autre observateur attentif du monde syndical.

Un message plus radical

En général, les grévistes apprécient de rencontrer des personnes à l’écoute et qui les soutiennent. Le PTB profiterait donc de ces moments pour faire passer son message. "De piquets en réunions, il parvient à séduire des travailleurs, c’est un fait", affirme un responsable du syndicat socialiste.

Là où certains s’agacent d’une forme d’instrumentalisation politique, Benjamin Pestieau, responsable au PTB des relations avec les syndicats, s’en défend: "On amène notre soutien à plusieurs luttes, à l’action sociale. Ça fait partie de notre ADN depuis toujours."

"Évidemment, on ne cherche pas la désapprobation. On cherche à développer le soutien, mais aussi à faire que de plus en plus de gens ne se sentent pas tributaires de quelque sauveur suprême, comme le dit l’Internationale. C’est toute l’idée que l’on doit prendre son destin en main, à travers l’action collective", se justifie-t-il.

Antonio Cocciolo, le président de la FGTB Charleroi, ne voit rien à redire quant à la démarche du PTB. Dans la mesure où les décisions sur les modes d’action sont prises au sein des instances, "je comprends qu’un parti, qui évolue rapidement, veuille faire un peu d’entrisme dans les organisations syndicales".

"Évidemment, on ne cherche pas la désapprobation. On cherche à développer le soutien, mais aussi à faire que de plus en plus de gens ne se sentent pas tributaires de quelque sauveur suprême, comme le dit l’Internationale."

Mais au fond, quelles sont les lignes de force du discours que diffuse le PTB auprès des travailleurs? "Le parti est sur une ligne unitaire forte, que ce soit sur la classe ouvrière, la sécurité sociale,… Cela constitue un positionnement qui n’est pas habituel", commente Jean Faniel, le directeur du CRISP.

"Il y a sans doute aussi un message plus radical, anticapitaliste chez le PTB, qu’on ne retrouve pas ailleurs ou pas de la même manière. En même temps, on a une forme de discipline, de centralisme propre à ce parti", précise-t-il.

À ce titre, la constitution de "groupes de base", destinés à organiser les militants, dans certains secteurs ne le surprend pas. "Ce genre de cellule est assez classique dans les organisations de gauche radicale. Elles rassemblent des groupes de militants qui se retrouvent au carrefour de différents engagements, à la fois syndicaux et politiques."

Et parmi les cadres?

Bien que l’influence du PTB sur une frange de la base du syndicat semble établie, le parti aurait pour l’instant moins de succès parmi les cadres. Attention, cela ne veut pas dire que l’extrême gauche ne dispose d’aucun relais à ce niveau. "Certains s’expriment dans les instances en conformité avec les thèses du PTB. Ça se remarque fort dans le Hainaut", lâche une de nos sources.

Quoique minoritaire, cette tendance pétébiste est déjà parvenue à bloquer des réflexions internes. En 2018, le dernier congrès de la FGTB wallonne en aurait fait les frais. "Il n’y a guère été question de régionalisme wallon, alors qu’historiquement la FGTB wallonne en est l’un des fers de lance", observe Jean Faniel. D’après lui, les affinités de certains cadres aux idées unitaristes du PTB constituent un élément d’explication.

"Certains s’expriment dans les instances en conformité avec les thèses du PTB."

Antonio Cocciolo réfute cette analyse. Partisan d’une approche fédéraliste, il y voit simplement un positionnement historique de sa régionale. Sans contester la présence de militants proches des idéaux de l’extrême gauche dans le Hainaut, il refuse de le considérer comme "un nid de révolutionnaires marxistes et léninistes."

Quant à la logique de confrontation de certains cadres intermédiaires, fustigée par M. Di Rupo, nos interlocuteurs tempèrent généralement sa portée.

Au PTB, on affirme ne pas avoir d’influence sur la combativité de la FGTB. "Il ne faut pas inverser la cause et la conséquence. Cette combativité qu’on retrouve chez beaucoup de délégués se traduit par une sympathie pour le PTB et pas l’inverse", affirme Raoul Hedebouw. "Croire que la FGTB serait passivement une caisse enregistreuse de l’influence du PTB, c’est mal la connaître", ajoute-t-il.

Saut en politique

Après ce tour d’horizon succinct de la situation chez les cadres et les militants, concluons avec quelques données chiffrées. Penchons-nous plus précisément sur les syndicalistes qui ont choisi récemment de se lancer en politique au PTB.

En mai dernier, le parti d’extrême gauche a présenté 218 représentants syndicaux sur ses listes. Parmi ceux-ci, 164 provenaient des rangs de la FGTB. Un nombre imposant certes, mais qu’il convient de mettre en perspective avec le 1,5 million d’affiliés que compte le syndicat socialiste.

Des milliers de personnes manifesteront dans les rues de la capitale mardi, le PTB y sera probablement bien représenté. ©BELGA

Pour six anciens représentants de la FGTB, l’essai électoral a été transformé. Francis Dagrin, ouvrier et délégué chez Audi à Forest, a fait son entrée dans les travées du parlement bruxellois, tout comme Jan Busselen (CGSP) et Luc Van Cauwenberghe (CGSP).

Au parlement fédéral, Roberto D’Amico, ancien représentant syndical à Caterpillar, et Greet Daems (CGSP) sont venus grossir les rangs du parti. À Namur enfin, Alice Bernard, qui fut représentante dans le non marchand, a été élue.

Ces données sont intéressantes, mais il convient de préciser que le PS recrute, historiquement, lui aussi dans le vivier du syndicat socialiste. Plusieurs candidats sur ses listes en étaient d’ailleurs issus lors du dernier scrutin. Outre l’ancien secrétaire général de la FGTB, Marc Goblet, on pouvait entre autres y retrouver le très populaire ancien leader des métallos liégeois, Francis Gomez, ou encore Julien Vertenueil, le fils de l’actuel secrétaire général.

Bas les masques

Si l’aura du PTB s’est clairement accrue ces dernières années à la FGTB, elle reste inférieure à celle du PS. L’évaluer avec précision s’assimile toutefois à une mission impossible.

Quoi qu’il en soit, "le rapport reste très inégal entre ceux qui sont socialistes déclarés ou clairement connus, et ceux qui sont PTB, éventuellement déclarés", commente Jean Faniel.

Cette discrétion des pétébistes trouverait en partie ses racines dans l’histoire. "En sachant qu’il y a déjà eu par le passé plusieurs exclusions de communistes de la FGTB, on peut comprendre que certains préfèrent s’avancer un peu masqués", détaille-t-il.

Pendant la guerre froide, des combats homériques ont parfois opposé les ailes socialiste et communiste au sein de la FGTB. Pourraient-ils un jour faire leur retour? Cette époque est révolue, nous assure-t-on. À voir…

Manifestation

Quelque 10.000 personnes attendues à Bruxelles

La FGTB organise mardi une manifestation nationale à Bruxelles "pour une sécurité sociale renforcée et justement financée". Le syndicat espère rassembler 10.000 personnes. Conséquence: des perturbations limitées sont possibles dans les transports en commun et certains services publics. Dans la capitale, le trafic devrait être perturbé en raison de la fermeture de plusieurs axes sur le parcours du cortège. Les manifestants se rassembleront dès 10h00 sur les avenues Simon Bolivar et Albert II, à proximité de la gare du Nord, avant de s’élancer une heure plus tard en direction de la gare du Midi. Des perturbations limitées sont possibles tant au TEC qu’à la STIB. à la SNCB, aucune mesure particulière n’a été prise. "A priori, on ne s’attend pas à des perturbations", indique son porte-parole, Vincent Bayer. Enfin, dans les services publics, des absences de travailleurs sont également possibles, un préavis ayant été déposé par la Centrale générale des services publics (CGSP) pour couvrir les éventuels manifestants. Les commerces seront quant à eux ouverts.

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