analyse

Le salaire minimum, nouvelle pierre d'achoppement sociale?

La FGTB milite pour un salaire minimum horaire de 14 euros. ©BELGA

Que ce soit via le Groupe des Dix ou le gouvernement, le salaire minimum est appelé à évoluer dans les prochaines années. Voici un tableau succinct des enjeux.

Les interlocuteurs sociaux, qui ont échoué à s'entendre sur un plafond d'évolution des salaires pour 2021-2022, ont l'occasion de redorer leur blason en s'accordant sur quatre dossiers-clés, dont la revalorisation du salaire minimum. Si le Groupe des Dix (G10) n'aboutit pas, c'est au sein du gouvernement que le point sera tranché. Tentons d'y voir plus clair en cinq questions.

1/ À combien s'élève le salaire minimum ?

Première difficulté, et non des moindres, il faut s'entendre sur ce dont on parle. En Belgique, quand on évoque le salaire minimum, on se réfère généralement au revenu minimum mensuel moyen garanti, le RMMMG dans le jargon technique. Actuellement, il oscille entre 1.625 euros et 1.688 euros brut par mois, soit environ 9,8 euros de l'heure. Dans l'Union européenne, trois pays disposent d’un salaire minimum plus élevé: les Pays-Bas, l'Irlande et le Luxembourg.

"Dans les faits, peu de travailleurs sont à ce niveau de revenus."
Philippe Defeyt
Économiste à l'Institut pour un développement durable

2/ Combien de personnes sont au salaire minimum?

D'après une estimation réalisée en 2019 par l'ONSS, un peu moins de 100.000 salariés (ou 41.000 équivalents temps plein) se trouvaient au salaire minimum ou en dessous.

Philippe Defeyt, économiste à l'Institut pour un développement durable (IDD), contextualise: "Dans les faits, peu de travailleurs sont à ce niveau de revenus, parce que les conventions collectives sectorielles ou d’autres accords salariaux prévoient des salaires minimums plus élevés, ou parce que d’autres formes de rémunération, par exemple une prime de fin d’année, sont prévues, qui permettent au total d’aller au-delà de ce seuil".

Dans un scénario d'augmentation du salaire minimum de 3,5%, qui était en discussion en 2019, mais auquel il n'a pas été donné suite, 136.170 travailleurs auraient été concernés, d'après une estimation de la CSC.

27 millions
d'euros
Selon la FGTB, un relèvement juste au-dessus des 10 euros coûterait à peine 27 millions d'euros aux employeurs sur une masse salariale privée totale de 120 milliards.

3/ L'augmenter, dans quelle mesure et pourquoi?

Si tous les syndicats militent pour la revalorisation du RMMMG, la FGTB est généralement la plus virulente. Martelant, statistiques de l’OCDE à l’appui, que le salaire minimum perd de plus en plus de valeur par rapport au salaire médian, le syndicat socialiste a fait de son relèvement une priorité. Son objectif: atteindre 14 euros de l’heure, ou 2.300 euros par mois.

"Nous sommes bien conscients qu’on ne passera pas de 10 à 14 euros en un ou deux ans. Par contre, on demande qu’il y ait vraiment un agenda pour les années à venir afin d’atteindre cet objectif", expliquait récemment le président de la FGTB, Thierry Bodson.

"Le salaire minimum se retrouve dans des secteurs où la productivité du travail est très faible."
Danny Van Assche
Administrateur délégué de l'Unizo

"Un relèvement juste au-dessus des 10 euros coûterait à peine 27 millions d'euros aux employeurs sur une masse salariale privée totale de 120 milliards", estime le service d'études de la FGTB. Pas sûr que cet "à peine" fasse sourire dans les rangs patronaux...

Pour défendre l'intérêt d'une revalorisation, les syndicats avancent une série d'arguments: réduire le fossé des inégalités, améliorer le pouvoir d’achat des plus faibles ou encore permettre, dans la foulée, de collecter davantage de cotisations sociales, et donc pérenniser le financement de la sécurité sociale.

4/ Un risque de perte d'emplois?

Du côté des employeurs, on soulève toutefois plusieurs risques potentiels liés à une hausse des plus bas salaires. S'exprimant en 2019 sur une revalorisation à 14 euros, FEB, Unizo, UCM et Boerenbond mettaient en garde contre une "destruction certaine de nombreux emplois". Selon eux, une telle revalorisation mettrait "un coup de frein aux embauches futures et chassera les travailleurs peu qualifiés hors du marché du travail".

Deux ans plus tard, leur discours n'a pas vraiment changé, en témoignent les sorties de l'administrateur délégué de l'Unizo, Danny Van Assche. "Le salaire minimum se retrouve dans des secteurs où la productivité est très faible. Un employeur n’y recourt pas par cupidité, mais uniquement parce qu'il ne serait économiquement pas rentable d’accorder un salaire plus élevé", lâche-t-il.

Selon l'économiste Étienne De Callataÿ, les thèses faisant état de pertes d'emploi ne se vérifient pas dans les faits. "On avait aussi entendu des cris d'orfraie lorsqu'il était question, il y a quelques années, d'un relèvement de ce salaire minimum en Allemagne. On n'y a toutefois pas constaté une raréfaction de l'emploi pour les personnes moins qualifiées", explique-t-il.

Son homologue Stijn Baert (UGent) souligne toutefois que la littérature scientifique ne démontre pas non plus qu'une telle mesure pourrait conduire à une amélioration du taux d'emploi. "L'argument d'augmenter le salaire minimum est de nature sociale plus qu'économique", rétorque-t-on à la CSC.

5/ Comment parvenir au relèvement du RMMMG?

Autour de la table du G10, mais aussi au sein du gouvernement, les idées sont variées. Pour les patrons, il ne faut surtout pas qu'une revalorisation entraîne une nouvelle augmentation du brut. Autrement dit, il faudrait plutôt jouer sur la fiscalité et la parafiscalité pour augmenter le salaire net perçu par les travailleurs.

Philippe Defeyt suggère un crédit d’impôt intégralement et immédiatement remboursable.

Dans son dernier rapport, le Conseil supérieur de l'Emploi (CSE) ne disait pas autre chose. Estimant le coût salarial pour l'emploi des personnes peu qualifiées trop élevé, il appelait clairement à réduire certaines charges.

Relèvement de la quotité exonérée d’impôt, révision des bonus fiscaux et sociaux sur les bas salaires ou encore hausse des frais professionnels forfaitaires sont des pistes qui circulent. Selon Philippe Defeyt, la première d'entre elles ne résoudrait toutefois pas le problème des bas salaires. Plutôt que cette approche non ciblée, l'économiste suggère un crédit d’impôt intégralement et immédiatement remboursable. 

Pas de doute, le débat, qu'il soit mené entre partenaires sociaux, partis politiques ou économistes, n'est pas près de s'éteindre.

Le résumé

  • Le Groupe des Dix a été chargé d'examiner les possibilités de revaloriser le salaire minimum.
  • S'il échoue à parvenir à un accord, le dossier reviendra entre les mains du gouvernement.
  • Les syndicats soulignent que le salaire minimum perd de plus en plus de valeur par rapport au salaire médian.
  • Les employeurs rétorquent que son relèvement pourrait conduire à des pertes d'emploi.

Lire également

Publicité
Publicité
Publicité

Messages sponsorisés

Messages sponsorisés