Les conséquences psychologiques de la deuxième vague seraient pires

L'isolement social, les difficultés économiques et le manque de perspectives claires risquent de faire plonger une partie de la population dans la dépression en cas de nouveau confinement. ©EPA

Les experts en santé mentale insistent: il faut donner des perspectives claires à la population pour éviter que tout le monde ne sombre dans la dépression en cas de reconfinement. Les risques sont présents, et même plus élevés qu'au printemps dernier.

Flambée de l’épidémie de coronarivus, reconfinement partiel, limitation stricte des interactions sociales, couvre-feu... Le pays sombre à nouveau dans un climat anxiogène. Le resserrement des mesures anti-Covid suite à cette deuxième vague ne sera pas sans conséquences psychologiques sur la population. Des conséquences qui pourraient même être plus graves encore que lors du premier épisode de cette crise sanitaire.

"On est passé de quelque chose d’extrêmement contraint à une liberté presque infinie, revenir en arrière est plus pénible."
Olivier Luminet
Psychologue de la santé (UCLouvain)

Olivier Luminet, psychologue de la santé à l’UCLouvain, fait partie d’un groupement d’experts psychologues qui alimentent régulièrement de leurs rapports les réflexions menées au sein du Celeval. "De manière générale, on a pu observer, lors du premier confinement, une hausse des problèmes mentaux, les troubles anxieux, notamment. Mais le danger supplémentaire auquel on fait face aujourd’hui, c’est que les gens se souviennent  de ce premier épisode. À l’époque, il y avait eu une mobilisation importante face au danger. Ici la population a déjà perdu beaucoup de son énergie. Beaucoup sont entraînés dans cette deuxième vague sans avoir pu recharger leurs batteries. Les gens sont beaucoup moins armés pour faire face, il y a un réel danger d’accumulation."

D'après Sciensano, les mesures d'hygiène et de distanciation seraient moins bien respectées. ©BELGA

Le psychologue regrette qu’il n’y ait pas eu de gradation plus grande dans le relâchement des règles au début de l’été. "On est passé de quelque chose d’extrêmement contraint à une liberté presque infinie, revenir en arrière est plus pénible."

Le dernier rapport de Sciensano, paru ce vendredi, est clair: les enquêtes menées auprès de la population  montrent que les mesures d’hygiène et de distanciation sociale sont moins respectées. Les troubles anxieux sont en hausse de 18%, surtout dans le secteur des soins de santé. 30% de la population ne se sent pas soutenue. Le raz-le-bol est perceptible: difficultés à accepter de perdre certaines libertés, montée en puissance des théories complotistes, défiance face aux informations.

"Ne plus pouvoir avoir le nez sur son avenir au-delà d’une semaine, c’est usant mentalement."
Olivier Luminet

Le baromètre, un outil indispensable

Les risques de montée en flèche des troubles psychologiques, comme l’anxiété et la dépression, sont présents. Le premier tient au manque de prévisibilité. "Ce qui est très compliqué, poursuit Olivier Luminet, c’est le manque de perspectives. La date du vaccin est incertaine, le temps durant lequel on devra vivre avec la maladie aussi. Or, l’incertitude est un des facteurs les plus dangereux pour la santé mentale."

L’expert fait partie de ceux qui ont plaidé pour la mise sur pied du baromètre épidémiologique. À ses yeux, c’est un outil crucial pour la survie mentale de la population. "Pour le moment, on prive les gens de la possibilité de se projeter dans le futur. Or, au niveau psychologique, cette planification est essentielle. Ne plus pouvoir avoir le nez sur son avenir au-delà d’une semaine, c’est usant mentalement."

Le baromètre "permet de la prévisibilité. Les gens vont se sentir mieux si on leur dit clairement à quoi ils devront s’attendre. Si on leur dit clairement ce qui est permis et interdit dans chacun des niveaux, ils peuvent s’organiser, s’adapter, planifier les choses en fonction. Mais quand on bouleverse tout du jour au lendemain, quand on donne l’espoir que tout va aller mieux pour revenir en arrière après, ça provoque un effet de yoyo très difficile à encaisser au niveau mental."

"Avoir un discours plus contradictoire, c’est peut-être le prix à payer pour notre démocratie. Ce qui n’empêcherait pas un peu plus de clarté, ça oui…"
Nicolas Zdanowicz
Psychiatre aux cliniques universitaires de Mont-Godinne

Garder le contrôle

À côté de la prévisibilité, le sentiment de contrôle est aussi important pour garder le cap psychologiquement. "Quand les gens perçoivent que leurs actes ont des effets, en l’occurrence, dans ce cas, que la propagation du virus diminue, ils peuvent mieux accepter de faire des efforts supplémentaires. Mais aujourd’hui, on a un sentiment de perte de contrôle. Il faut vraiment espérer que le resserrement des règles aura un impact sur le virus, car, alors, les gens comprendront que leur comportement individuel a un effet au niveau global sur la situation."

+18%
Les troubles anxieux sont en hausse de 18%, surtout dans le secteur des soins de santé.

Les discours contradictoires sont aussi problématiques, estime le psychiatre Nicolas Zdanowicz, chef de service aux cliniques universitaires de Mont-Godinne. "C’est ce qu’il y a de plus anxiogène dans la société, dit-il. Les être humains peuvent facilement faire face à un discours clair, mais ils ont beaucoup plus de mal face aux informations contradictoires. Or, on en est abreuvé en permanence, entre les politiques, les scientifiques, les médias."

Le psychiatre observe que le climat fournit aujourd’hui plus d’anxiété que lors de la 1re vague, où le discours était relativement uniforme. Faut-il, alors, clarifier  drastiquement les choses et basculer vers la pensée unique?

"Non, je ne prône pas un discours univoque. On pourrait traiter la crise à la méthode chinoise, militaire, où les règles sont strictes et où tout le monde ferme sa gueule. Ou à la manière de Trump ou Bolsonaro, où tout est permis. Mais je ne plaide pas pour cela, surtout pas. Je préfère que l’on génère plus d’angoisses que de se retrouver avec un Bolsonaro ou un Xi Jingping. Avoir un discours plus contradictoire, c’est peut-être le prix à payer pour notre démocratie. Ce qui n’empêcherait pas un peu plus de clarté, ça oui…", répond le professeur Zdanowicz.

La crise économique, facteur aggravant

Au-delà du manque de clarté et de perspectives, d’autres facteurs plus terre à terre risquent d’aggraver les problèmes de santé mentale. "Lors de la 1re vague, on a vu des patients arriver aux urgences pour des crises aiguës liées au contexte familial, à la vie de couple, etc. Des cas pas fondamentalement graves. Mais on ne sait pas ce qu’une 2e vague pourrait donner", explique le psychiatre.

15%
de la population
Environ 15% de la population souffre de troubles de l'anxiété, la phobie sociale en est l'un des premiers.

Sans  compter que le contexte est différent de celui de mars. L’hiver, saison propice aux dépressions, arrive. "En mars, les jours s’allongeaient, il faisait beau, tout cela aidait à compenser les effets du confinement, dit Oliver Luminet. Beaucoup se retrouvent aussi aujourd’hui dans des situations économiques ou financières dramatiques. Les risques de stress chronique, de dépression ou de suicide sont beaucoup plus élevés."

Enfin, les personnes souffrant déjà de troubles de l’anxiétés sévères pourraient aussi replonger. On parle ici - quand-même - de 15% de la population, les phobies sociales venant en tête de liste… "Certains ont très bien vécu le confinement, l’interdiction de contacts les rassurait, les déculpabilisait. Ils avaient ‘le droit’ de s’isoler. Mais au déconfinement, pour ces patients-là, les autres sont devenus encore plus menaçant. Vivre un 2e confinement-déconfinement pourrait aggraver leurs troubles", craint Nicolas Zdanowicz.

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