analyse

Les négociations entre syndicats et patrons s'ouvrent dans le brouillard

Les interlocuteurs sociaux lors de la signature de l'AIP 2017-2018 ©Photo News

Après un échec en 2019, les interlocuteurs sociaux semblent déterminés à conclure un AIP pour les deux prochaines années. Les écueils restent cependant nombreux.

En pleine crise sanitaire, syndicats et employeurs entament ce lundi leurs négociations formelles en vue de conclure un AIP pour 2021 et 2022. Que signifie cet acronyme, quels sont les enjeux des discussions ? L'Echo fait le tour de la question.

1. Qu'est-ce qu'un AIP et à quoi sert-il?

L'AIP est un accord interprofessionnel négocié, tous les deux ans, par les interlocuteurs sociaux réunis au sein du Groupe des Dix. Applicable à l'ensemble du secteur privé, il a pour objectif de fixer une norme salariale, comprenez un cadre pour l'évolution des salaires pendant la période sur laquelle il porte. 

Au-delà, ce type d'accord permet de traiter tous les sujets liés à la vie des entreprises. Cette année, le banc syndical réclame qu'une attention particulière soit portée aux thèmes suivants : la hausse du salaire minimum et des bas salaires,  la gestion des fins de carrières, la qualité de l’emploi, la mobilité durable ou encore l’encadrement social des restructurations.

"La négociation salariale reste l'élément principal des AIP, mais on y retrouve plein d'autres choses. Cela part parfois dans tous les sens", note le directeur général du Centre de recherche et d'information socio-politiques (CRISP), Jean Faniel.

2. Depuis quand ce type d'accord est-il négocié?

Des AIP sont conclus depuis les années 60, mais toutes les négociations n'ont pas permis d'aboutir. Entre 1976 et 1986, puis entre 1996 et 2005, aucun accord n’a été conclu.

Les dernières négociations, qui se sont tenues en 2019, se sont également soldées par un échec. En cause : le refus par la base de la FGTB de valider le projet d'accord atteint par les interlocuteurs sociaux. Le syndicat socialiste contestait l'augmentation insuffisante, à ses yeux, des salaires minimums.

Si ce blocage a empêché l'adoption d'un AIP pour 2019-2020, la plupart des éléments contenus dans le projet d'accord ont toutefois été implémentés via des conventions collectives de travail (CCT) ou d'autres réglementations.

3. Que contient la Loi de 1996 et pourquoi est-elle contestée?

La loi du 26 juillet 1996 vise à éviter un dérapage de la compétitivité de la Belgique par rapport à ses voisins (France, Allemagne et Pays-Bas). En 2017, elle a été revue par le gouvernement Michel, qui a rendu les critères du calcul de la marge maximale pour l'augmentation des salaires plus stricts.

0,4%
Marge maximale pour l'évolution des coûts salariaux
Le Conseil central de l'économie estime que les salaires belges ne devraient pas augmenter de plus de 0,4% au cours des deux prochaines années.

Effectué par le Conseil central de l'économie (CCE), le calcul de ce chiffre, point de départ des négociations pour la fixation de la norme, est contesté par les syndicats. Selon eux, la réforme a enfermé les discussions entre syndicats et employeurs dans un carcan. Une analyse que ne conteste pas Faniel, d'après qui "le législateur a verrouillé" la négociation.

Ce jeudi, le CCE a fixé la marge disponible à 0,4% pour 2021 et 2022. Sans surprise, les représentants des travailleurs ont rejeté ce chiffre. Les organisations patronales l'ont, quant à elles, unanimement approuvé, sans manquer de souligner qu'il ne serait pas atteignable dans tous les secteurs.

4. À quoi s'attendre lors des négociations ?

Les syndicats ont été clairs : avec une marge aussi étriquée, ils ne veulent pas entendre parler d'une norme autre qu'indicative. Autrement dit, ils exigent que les salaires puissent être négociés librement. Les entreprises et les secteurs, qui n'ont pas trop souffert de la crise, pourraient alors octroyer des augmentations plus élevées, sans s'exposer à des sanctions.

"Il est plus que jamais indiqué d’éviter une détérioration brutale de la compétitivité et les pertes d’emplois qui en découlent."
FEB, UCM, Unizo et Boerenbond
Organisations patronales

Les employeurs ne l'entendent pas du tout de cette oreille. Martelant qu'aucun secteur n'a été épargné, ils insistent pour que la Loi de 96 soit respectée. "En cette période particulièrement incertaine, il est plus que jamais indiqué d’éviter une détérioration brutale de la compétitivité et les pertes d’emplois qui en découlent", assènent les  organisations patronales (FEB, UCM, Unizo et Boerenbond). Vu les incertitudes économiques, ces négociations s'ouvrent "en plein brouillard et s'annoncent très compliquées", observe Faniel.

Dans un premier temps, les deux bancs camperont probablement sur leurs positions. "On entre dans la théâtralisation, les parties veulent montrer qu'elles défendent leurs membres. Si un accord est possible, elles chercheront à l'atteindre, mais pas trop vite afin de donner l'impression d'avoir bien négocié et obtenu le maximum", nous glisse une source bien informée.

En cas de blocage persistant, des actions syndicales ne sont toutefois pas à exclure. Dans ce même scénario, le gouvernement pourrait également tenter une médiation. Nous n'en sommes pas là, mais c'est déjà une certitude : janvier sera chaud pour les interlocuteurs sociaux...

Lire également

Publicité
Publicité
Publicité

Messages sponsorisés

Messages sponsorisés