interview

Mathieu Michel, secrétaire d'Etat à la Digitalisation: "Si je fais le job, on m’appellera Mathieu et plus Michel"

©jonas lampens

Nommé sur fond de plusieurs polémiques, le nouveau secrétaire d'Etat à la Digitalisation Mathieu Michel s'exprime pour la première fois sur sa stratégie numérique pour le pays. Il propose de simplifier le processus de création d'entreprise et d'évaluer la loi sur le RGPD.

Lors de votre nomination, les critiques ont fusé de partout et notamment de l’écosystème digital. Vous avez compris ces réactions?

Soyons clairs, je suis assez lucide pour comprendre que lorsqu'on me rencontre pour la première fois, on ne voit pas Mathieu en charge du digital, on voit Michel. La nature humaine est ainsi faite. Je dois donc expliquer qui je suis et expliquer mes points de vue. Ce n’est pas en faisant des grand-messes que je vais convaincre de mon intérêt et de ma réflexion sincère sur l’évolution du digital. J’ai des contacts depuis plusieurs semaines, notamment avec des personnes qui ont signé des cartes blanches à mon sujet. Je suis déterminé à entendre ces personnes.

Ce sont vos compétences en matière de numérique qui posent questions. Que répondez-vous?

Je ne viens pas de nulle part. Il y a trois expériences que je trouve pertinentes qui ont probablement justifié à un moment donné que Georges-Louis (Bouchez, NDLR) fasse appel à moi. La première est dans le domaine de la gestion patrimoniale et la création de l’agence de gestion immobilière du Brabant wallon, cela correspond à ma casquette de la Régie des bâtiments. Pour l’aspect digital, j’ai développé 3 axes en Brabant wallon que je retrouve ici au Fédéral: les smartcity, l'e-commerce local et les compétences digitales.

Comment comptez-vous faire progresser la Belgique sur le plan Digital?

J’ai observé que la partie "e-gouvernance" était notre plus gros point faible. Il y a un énorme travail que nous devons faire à ce niveau-là. On se rend compte qu’il y a eu au niveau fédéral beaucoup d’évolutions digitales, mais de façon compartimentée. Notre e-administration parait si compliquée, car on ne sait pas par quelle porte y entrer.

Vous voulez relancer le projet BeApp qui visait à centraliser les plateformes fédérales dans une application?

BeApp, c’est un élément central. L’idée est de proposer un accès simplifié à une réalité qui est complexe. Le citoyen, tout ce qu’il veut, c’est un accès simplifié à l’État. Le "Single Digital Gateway" est aussi un projet très important dans ce domaine. C’est un projet européen qui est déjà en train d’être implémenté et qui va nous amener une cohérence européenne.

Quand peut-on attendre la fameuse BeApp?

Je n’ai pas pris l’habitude de donner des dates pour lesquelles je ne suis pas sûr. J’espère que dans les deux années qui viennent on aura pu faire une grande avancée.

Nous allons lancer un projet pour simplifier la création d’une entreprise. L’agilité juridique doit être couplée à une agilité fiscale pour répondre aux besoins du digital.

La fracture numérique s'accentue en Belgique. Quelles actions spécifiques prévoyez-vous?

C’est un élément très préoccupant sur lequel nous devons travailler. Je pense qu’en parallèle d’être très ambitieux sur le digital en général, il ne faut abandonner personne en route. Cela pourrait par exemple ce faire au niveau communal avec un accompagnement en cas de besoin des citoyens.

Mathieu Michel dans son cabinet à Bruxelles. ©jonas lampens

La fracture numérique est aussi économique et concerne beaucoup d’entreprises...

Effectivement. Lorsque j’étais à la province du Brabant wallon, nous avons mis en place un projet pour développer une plateforme e-commerce à l’échelle de la province et soyons honnête, c’est un projet qui n’a pas très bien fonctionné, car les commerçants n’ont pas réussi à s’approprier les outils.

Les entreprises qui investissent dans la transformation digitale sont déjà soutenues, mais je pense qu’on pourrait trouver des pistes encore plus ambitieuses.

Quelle est la leçon que vous en avez tiré?

La leçon c’est qu’il y a une véritable fracture digitale. Quand on vend des chaussures, on n’est pas forcément développeur de site internet. C’est un travail sur lequel nous nous penchons pour l’instant avec deux pistes: premièrement via les compétences et des formations et deuxièmement tout ce qui concerne l’incitation à la transformation digitale. Les entreprises qui investissent dans la transformation digitale sont déjà soutenues, mais je pense qu’on pourrait trouver des pistes encore plus ambitieuses.

L’e-commerce fait partie de votre plan. Comment comptez-vous faire décoller ce secteur?

Aujourd’hui, il n’y a pas assez de place pour un marché au niveau belge. On se repose encore trop sur des eBay ou des Amazon. Il faut stimuler la création de nouvelles places de marchés. Je crois très fort aussi au e-commerce de proximité avec une logique déconcentrée à l'échelle d’une commune ou d’une province.

Mais vous venez de nous dire que cela a été un échec dans votre province…

C’est pour cela qu’il faut sensibiliser les commerces. Je prends toujours l’exemple de mon cordonnier dans ma commune. Il considère que son chiffre d’affaires est limité aux gens qui passent dans sa rue. Si son investissement dans un e-commerce est en lien avec une augmentation du chiffre d’affaires qui lui permet d’amortir son investissement, il le fera. Il faut sensibiliser et coacher.

Quand la Belgique va-t-elle instaurer une taxe numérique pour les géants du net?

Si l’Europe et l’OCDE n’y arrivent pas, c’est pour 2023. L’enjeu est très important pas seulement au niveau de la taxation mais aussi sur la façon dont la vie va se dérouler sur le web. A ce stade-ci, j’attends de voir comment cela va évoluer.

Comment fait-on pour avoir plusieurs nouveaux champions digitaux à la fin de votre mandat?

Honnetement, c’est mon rêve. Quand vous voyez d’où part une société comme Odoo, c’est impressionnant. C’est une start-up qui est née dans un kot et qui évolue à un niveau mondial aujourd’hui, mais irrigue encore un écosystème local.

Odoo est l'entreprise digitale que je connais le mieux. Les autres noms ne me reviennent pas, vous me prenez à froid.

Concrètement que pouvez-vous faire?

On doit créer un contexte favorable. Pour cela il faut un cadre juridique et fiscal adapté et qui comprenne la façon dont le digital naît, évolue et grandit. C’est pour cela que je vous annonce que l’un des projets que nous allons lancer est la simplification de création d’une entreprise. Je reviens avec l’exemple d’Odoo et ce que c’est devenu aujourd’hui. On doit faciliter la naissance de ce type d’entreprises. L’agilité juridique doit être couplée à une agilité fiscale pour répondre aux besoins du digital.

À part Odoo, quelles autres entreprises belges digitales sont selon vous des exemples à suivre?

Odoo est celle que je connais le mieux. (Il réfléchit.) Les autres noms ne me reviennent pas, vous me prenez à froid. (Le porte-parole de Mathieu Michel intervient et propose de transmettre certains noms le lendemain. Les noms reçus sont: EVS, Rombit, xperthis, Spreds, Mozzeno, Collibra et Skipr.)

Vous ne semblez pas apprécier les réseaux sociaux. Quel est le problème?

C’est très simple. J’ai fait faire un site internet il y a 15 ans et je ne l’ai jamais utilisé pour communiquer. Le seul outil que j’ai toujours utilisé, c’est Facebook. Personne ne s’est jamais occupé de ma communication. Evidemment c’est différent aujourd’hui. Dans ma vie précédente, j’étais dans un espace médiatique qui n’attendait pas de moi d’être sur Twitter ou Instagram. Je peux comprendre que cela ait pu en perturber certains à mon arrivée à ce poste, mais je ne suis pas réfractaire aux réseaux sociaux. Le domaine des réseaux sociaux n’est pas l’élément dans lequel je me considère être le plus éclairé.

Vos priorités dans les prochains jours?

Il faut mettre au net le plan digital Belgium pour le concerter avec les entités fédérées. Ensuite, il y a une attention sur la simplification administrative avec le Single Digital Gateway. L’objectif est de faire des «quick-wins» sur plusieurs projets.

Hormis la simplification administrative et la facilitation de création d’entreprises, vous avez d'autres projets?

Nous allons lancer l’évaluation de la loi du 30 juillet 2018 sur le RGPD. Je relie très fort l’évolution de cette loi au partage de données. On ne sait pas travailler sur le partage de données, sur l’interopérabilité et sur l’axe opendata si on ne travaille pas correctement sur le RGPD. L’enjeu de l’opendata est essentiel. Nous pouvons avoir la capacité de nourrir un vivier d'entreprises de données si nous réussissons à filtrer la donnée via un RGPD solide et efficace.

De quel budget disposez-vous pour ces projets?

J’ai demandé au secrétaire d’Etat Dermine dans le cadre du plan de relance 45 millions pour la simplification administrative et le Single Digital Gateway ainsi que 15 millions pour la stratégie opendata.

Quelle trace espérez-vous laisser à ce poste?

J'aimerais qu'il y ait un outil simple d'accès aux institutions qui me survive et j'aimerais avoir donné la capacité au pays d'avoir développé deux ou trois entreprises leader dans le domaine. Je ne me fixe pas d’objectif de législature, mais j'aime l'idée de mettre quelque chose sur les rails. Il faut être lucide. Trois ans pour construire un leadership digital, c'est compliqué. Il faut voir plus loin.

Je suis déterminé à faire le job. Vous savez, dans le Brabant wallon, on m'appelle Mathieu, pas Michel. Si je fais le job, j'espère que ce sera aussi le cas ici.

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Dans Hors pistes, Guillaume Boutin, CEO de Proximus, expose sa vision à 10 ans et plaide pour une revanche des acteurs numériques locaux sur les géants américains de la tech: "Dans 10 ans, Proximus sera un Gafa belge".

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