interview

"Notre marché du travail est figé depuis dix ans" (Jan Denys, Randstad)

Jan Denys ©Kristof Vadino

Pour Jan Denys, l’expert en matière de marché du travail chez Randstad, les burn-outs ont un rapport avec le monde du travail, mais il faut aussi considérer la façon dont on vit en dehors du boulot. "Avec un taux d’emploi de 68,5%, nous sommes bien en dessous de l’objectif de 73,2%", pointe-t-il également du doigt. Entretien.

"Le marché du travail en Belgique ne se porte pas mieux qu’il y a dix ans, au contraire il est figé." Tel est le constat quelque peu lapidaire formulé par Jan Denys, l’expert en matière de marché du travail chez Randstad. Et ce malgré le bilan solide du gouvernement Michel en matière de créations d’emplois. En 2010, dans un ouvrage intitulé "Free to work", Jan Denys avait dressé, à partir de l’observation des données statistiques, une liste de points à améliorer pour rendre notre marché du travail plus compétitif. Aujourd’hui, il a refait le même exercice et le constat est mitigé. "J’ai été le premier surpris par ces résultats", concède-t-il. Des choses ont certes été faites depuis lors, mais les autres pays ne sont pas restés les bras croisés. Sur certains points, la Belgique a perdu du terrain par rapport à ses partenaires européens.

"Le contraste entre la Flandre et les deux autres Régions du pays en termes de chômage est très important, plus important par exemple qu’entre le nord et le sud de l’Italie."

Sur quels points avons-nous reculé?
Nous sommes toujours à la traîne en matière de mise au travail des demandeurs d’emploi peu qualifiés. Le taux d’emplois vacants est le deuxième plus élevé derrière la Tchéquie, ce qui témoigne de la rigidité de notre marché du travail. La longueur de la carrière, aujourd’hui de 32,9 ans en moyenne, a certes progressé de 0,8 année depuis 2008. Mais c’est moins que la progression moyenne en Europe, qui est de 1,6 année. Avec un taux d’emploi de 68,5%, nous sommes 4,7 point en dessous de l’objectif de 73,2%. Seules la Grèce, l’Espagne et l’Italie affichent un plus gros écart par rapport à l’objectif. Enfin, le contraste entre la Flandre et les deux autres Régions du pays en termes de chômage est très important, plus important par exemple qu’entre le nord et le sud de l’Italie.

Comment expliquez-vous ces résultats décevants?
Je vois trois principaux facteurs explicatifs. Premièrement, notre système social est très complexe, très réglementé. Le moindre changement est difficile à mettre en œuvre. Regardez la question de l’ancienneté et des effets pervers que cela entraîne pour les plus de 50 ans. Tout cela est figé dans des CCT robustes. Prenez le statut unique: il a fallu l’ultimatum de la Cour constitutionnelle pour qu’émerge une solution. Deuxièmement, le contexte politique avec des coalitions pousse sans cesse à faire des compromis. Même au sein d’un gouvernement Michel plutôt homogène, on n’est pas parvenu à se mettre d’accord sur une limitation des allocations de chômage dans le temps. Troisièmement enfin, les partenaires sociaux vident parfois de leur substance certaines politiques gouvernementales. Ce fut le cas avec les prépensions ou les métiers pénibles.

"Dans la plupart des pays, la capitale affiche un chômage inférieur au reste du pays. Ce n’est pas le cas à Bruxelles."

Que devrait faire le prochain gouvernement?
Je vois cinq chantiers prioritaires. Un: poursuivre sur la voie de la baisse des coûts salariaux, avec un focus particulier sur les bas salaires. Deux: le système devrait être plus orienté vers l’activation, surtout en Flandre, où il y a plein de postes à pourvoir. Trois: la flexibilité devrait être davantage encouragée, que ce soit le travail du week-end, de nuit ou en équipe. Quatre: il faut travailler plus longtemps, ce qui suppose un scénario d’extinction pour les prépensions. Cinq enfin: trop de personnes sont sans emploi parce que sans diplôme.

Vous épinglez le chômage bruxellois trop élevé, mais on parle d’un contexte urbain très spécifique avec une population active qui ne cesse d’augmenter.
Bruxelles dispose d’une population jeune, ce qui est en principe un atout. Bruxelles crée beaucoup d’emplois, mais elle en perd aussi au profit de la périphérie. Dans la plupart des pays, la capitale affiche un chômage inférieur au reste du pays. Ce n’est pas le cas à Bruxelles.

Anvers n’est-elle pas un peu dans la même situation?
Il y a beaucoup de chômage à Anvers. C’est devenu la province flamande où le chômage est le plus élevé et je n’exclus pas que le Brabant wallon et la province de Luxembourg fassent bientôt mieux qu’Anvers au niveau du chômage. Ce serait une première depuis quarante ans. Mais on n’y est pas encore…

Vous plaidez pour un second tax shift?
Oui, car outre le fait que nous avons toujours un léger handicap salarial à résorber, nous devons renforcer l’attractivité du travail au niveau des bas salaires par rapport au chômage et à l’inactivité.

La dégressivité des allocations de chômage peut-elle aider sur ce plan?
Cela va indiscutablement avoir un effet stimulant. Pourquoi pensez-vous que les entreprises de la région de Courtrai et de Waregem attirent des travailleurs français et très peu de travailleurs wallons?

©Kristof Vadino

Avec le quotient conjugal, les couples avec deux salaires continuent d’être désavantagés par rapport aux couples où il n’y a qu’un seul revenu.
Le quotient conjugal est un désincitant au travail et je propose d’y travailler, même si ce n’est pas un sujet facile. La présidente de l’Open Vld, Gwendolyn Rutten, a suggéré de le gommer, mais elle s’est heurtée à de fortes résistances.

Dans son nouveau livre, l’économiste Geert Noels pointe la responsabilité patronale dans la prolifération des burn-outs. Vous partagez son analyse?
En partie seulement. Les burn-outs ont un rapport avec le monde du travail, mais il faut aussi considérer la façon dont on vit en dehors du boulot. L’addiction au smartphone, les réseaux sociaux, la consommation pulsionnelle, nos agendas surchargés le week-end sont autant de facteurs qui nous empêchent de récupérer physiquement et mentalement. La sphère privée intervient au moins autant que la sphère professionnelle dans les burn-outs. Cela étant, le travail peut dans certains cas contribuer à la guérison. Une reprise du travail à temps partiel est devenue aujourd’hui une option crédible, auparavant pas. C’est une question de culture, y compris au sein du corps médical.

Quand on voit la façon dont les banques se débarrassent de leur personnel âgé, ne peut-on pas blâmer aussi les patrons?
Sans viser personne en particulier, je ne suis pas très heureux de voir ce qu’il se passe dans les banques. Le personnel employé dans les banques n’est pas spécialement peu qualifié. On peut dès lors se poser la question de comment elles gèrent le capital humain.

"Le secteur privé a du mal à concurrencer le secteur public qui offre des emplois stables et bien payés."

En quoi le secteur public bloque-t-il le marché du travail?
Je constate que le secteur privé a du mal à concurrencer le secteur public, qui offre des emplois stables et bien payés. La preuve, c’est que très peu de gens quittent la fonction publique une fois qu’ils y sont entrés. Ce qui n’encourage pas la mobilité sur le marché du travail et freine toute volonté de réforme. Cela dit, nous avons besoin d’un bon service public. Là où le bât blesse, c’est quand on constate que l’output du secteur public n’est pas optimal par rapport aux moyens qui y sont investis.

Quelle solution voyez-vous pour les voitures de société?
Ce débat est étroitement lié à la question des coûts salariaux. Supprimer ce régime risque de coûter une fortune aux entreprises s’il faut compenser cela. Je plaide plutôt pour un verdissement du parc automobile, surtout au vu de l’alternative déficiente proposée par les transports publics.

L’étude sera mise en ligne la semaine prochaine sur le site www.randstad.be

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