Pas de contrat du siècle pour le successeur du F-16

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En dépit de quelques annonces, l’industrie belge s’inquiète de la faiblesse des propositions de retours économiques.

Le dossier du remplacement des F-16 belges commencerait-il à s’animer, du moins du côté des entreprises qui attendent des retours économiques de ce contrat de 3,6 milliards d’euros? Tandis que le gouvernement belge ne s’est toujours pas officiellement prononcé sur l’offre française de "partenariat stratégique" autour du Rafale de Dassault Aviation, Asco, le spécialiste belge des pièces aéronautiques complexes, a annoncé cette semaine une série d’accords en relation avec les deux appareils toujours officiellement en lice. à savoir, le F-35 de Lockheed Martin et l’Eurofighter Typhoon.

Présentés comme directement liés à l’appel d’offres lancé par la Défense pour l’achat de 34 nouveaux avions de combat, ces deux contrats semblent indiquer que les agences gouvernementales représentant Lockheed Martin et le consortium Eurofighter, ainsi que les constructeurs eux-mêmes, se sont décidés à proposer des offres de compensations économiques de nature à faire pencher la balance en leur faveur.

Jusqu’ici, ces acteurs se sont montrés assez discrets. La raison? Les retours économiques ne compteront que pour 10 points sur cent dans l’évaluation des autorités belges. Ces éventuelles retombées, ce sont en fait les "intérêts essentiels de sécurité" (IES), seule exception possible à la législation européenne prohibant les bonnes vieilles compensations qui avaient fait le bonheur de la Belgique lors de l’achat des F-16, il y a 40 ans.

Dix pour cent donc, ce n’est pas beaucoup. Une contrainte qui arrange et handicape à la fois les candidats qui doivent faire preuve d’imagination pour respecter les règles européennes. On est très loin de la sous-traitance ou de la fabrication sous licence. "Je ne vois pas très bien quel peut être notre intérêt direct dans la proposition de BAE Systems de créer deux centres de recherche et d’innovation", s’interroge le patron d’une entreprise aéronautique belge. Il juge les propositions américaines et britanniques actuelles "très insuffisantes".

Un autre espoir pour les grands noms de l’aérospatial du pays, c’est la maintenance. Le sujet qui divise aujourd’hui les industriels belges, c’est l’alliance de la Sonaca à Sabena Aerospace pour faire des offres de service dans ce secteur. Au grand dam de la Sabca, qui est le grand spécialiste belge et européen de cette activité.

Un espoir qui risque toutefois d’être lui aussi déçu. Les avions de combat modernes, c’est un peu comme les nouvelles voitures. Plus question de faire l’entretien n’importe où. Les licences et les autorisations de franchise coûtent des fortunes et surtout, l’informatique a changé la donne. "La base de Coningsby au Royaume-Uni, où est effectuée la maintenance des Eurofighter Typhoon, est plus proche des deux bases belges que de certaines autres bases britanniques", remarque un spécialiste, pour expliquer l’absence de propositions de BAE Systems en matière d’entretien et de maintenance. "On ne verra sans doute pas non plus de F-35 en grosse révision à Gosselies, comme c’est le cas avec les F-16. Tout cela a déjà été organisé en Italie et au Royaume-Uni", poursuit ce spécialiste.

Deux pays qui ont décidé de rejoindre le programme F-35 à son lancement et qui en retirent aujourd’hui les bénéfices. Tout comme les Pays-Bas, qui insistent aujourd’hui pour que la Belgique prenne une décision en faveur de l’appareil américain. Ce qui permettrait de garder des collaborations entre les deux forces aériennes (équipées aujourd’hui du F-16). Et serait, au passage, tout bénéfice pour l’industrie néerlandaise, qui se frotte les mains pour chaque F-35 supplémentaire vendu. Il est intéressant de noter que le contrat accordé à Asco sur le F-35 l’a été par le néerlandais Fokker, et non par Lockheed Martin…

Étant sortie de l’appel d’offres lancé par le gouvernement belge, la France a les coudées plus franches pour offrir des retours économiques plus larges. "Je constate simplement que la Suisse, qui vient de relancer le processus d’acquisition d’avions de combat, a clairement dit qu’il faudrait 100% de retours économiques", commente de son côté Thibauld Jongen, le patron de la Sabca. "Et les autorités européennes commencent à se rendre compte qu’elles ont été trop loin dans l’ouverture des marchés de la défense, alors qu’il n’y a aucune réciprocité de la part des Etats-Unis ou de la Chine en la matière", conclut-il.

Les trois offres

♦ Royaume-Uni → BAE Systems

Une offre axée autour de deux centres de recherche

©Bloomberg

Les industriels du consortium Eurofighter ont concrètement proposé, dans le cadre de la signature de plusieurs accords et en cas de choix de l’Eurofighter par le gouvernement belge comme nouvel avion de combat:

→ La création de deux "centres nationaux d’innovation" en Belgique. Ces deux centres – l’un en Wallonie, l’autre en Flandre – devraient cibler la fabrication de pointe et la fabrication additive et permettraient aux entreprises partenaires (le groupe britannique de défense et de sécurité BAE Systems , Airbus Defence & Space, l’italien Leonardo et le missilier européen MBDA) d’investir conjointement avec l’industrie belge dans le développement de programmes de recherche spécifiquement axés sur les futurs besoins technologiques des deux secteurs.
Ces deux centres pourraient entraîner la création de 1.700 à 1.800 nouveaux emplois directs.

→ BAE Systems a signé vendredi un accord de coopération avec Asco, le spécialiste belge des pièces aéronautiques complexes, qui permettra d’étudier des propositions variées dans des domaines tels que la fabrication additive, les procédés et matériaux composites et d’autres domaines de la fabrication de pointe et de l’ingénierie. L’accord formel fait partie de l’offre industrielle d’Eurofighter en Belgique pour le remplacement des F-16, selon BAE. Les deux sociétés étudieront également la possibilité de travailler sur le programme Eurofighter, y compris la construction de cellules d’avions.


♦ France → Dassault

Les coudées plus franches pour les retombées économiques

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Dans le cadre de son offre de "partenariat stratégique", Paris a proposé:

→ De valoriser les retours économiques et sociétaux à au moins 100% de l’investissement. Soit 3,57 milliards. La France y ajoute un engagement pour pérenniser sur "au moins 20 ans" les 800 millions d’euros de commandes annuelles actuelles de Dassault et ses partenaires à la Belgique. Soit un total de 20 milliards d’euros sur 20 ans, soutenant plus de 5.000 emplois répartis entre les trois Régions.

→ 100 nouveaux projets structurants de coopérations impliquant des start-ups, des PME, des groupes industriels, le monde académique et les collectivités locales.

→ Un soutien dans la construction d’un groupe industriel belge rassemblant les acteurs traditionnels du tissu aéronautique belge.

→ La création d’initiatives et de projets "Smart City" axés sur le développement des villes.

→ La création de deux centres (en Flandre et en Wallonie) de recherche et d’innovation rassemblant les universités et les start-ups de l’aéronautique.

→ La création d’un centre de recherche sur la maintenance prédictive des avions à Bruxelles.

→ La création d’un centre de maintenance Rafale en Flandre.

→ Un projet pilote de "smart base" à Kleine Brogel.

→ La création d’un centre de rechange pour jets civils "Falcon" européen en Flandre.

→ L’ouverture à l’international des marchés du Rafale au profit des industriels belges partenaires.

→ L’association de l’industrie belge aux projets européens du futur système de combat aérien.


♦ Etats-Unis → Lockheed Martin

Du temps à sortir du bois

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Réputés pour être les moins généreux jusqu’ici en matière de retours économiques et industriels, les Américains et Lockheed Martin peinent à dévoiler leur jeu.

Asco a annoncé avoir signé un accord avec Fokker(une entreprise néerlandaise appartenant au groupe britannique GKN Aerospace) un accord portant sur la fabrication, à Zaventem, d’un longeron pour un volet de bord de fuite de l’aile du F-35.

Asco était déjà dans le programme F-35. Son usine au Canada fournit la nervure centrale du fuselage de l’avion, ainsi que d’autres nervures secondaires et une grosse charnière pour replier l’aile de la version navale de l’avion. Deux autres firmes belges contribuent à la fourniture de certains composants pour l’appareil américain: Esterline (ex-Barco) est présent avec ses écrans, et Solvaydepuis le rachat de l’américain Cytec, est fournisseur de matériaux composites, abondamment utilisés sur le F-35. Mais toutes ces participations étaient antérieures au lancement du marché belge.

Contactées par nos soins, certaines entreprises aéronautiques belgesse disent confiantes. Les Américains vont "mettre des choses sur la table" mais les procédures sont lourdes aux USA. En revanche, d’autres se montrent plus circonspectes et avouent "ne rien voir venir".

Du côté américain, on insiste sur le fait que le critère primordial pour le choix de la défense belge est la valeur militaire de l’avion de combat pour les 40 ou 50 prochaines années.

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