Paul Magnette: "Il nous faut un plan de relance pour le 21 juillet"

Le président du parti socialiste, Paul Magnette, dans son bureau de bourgmestre, à Charleroi. ©Valentin Bianchi / Hans Lucas

Le président du PS, Paul Magnette, appelle à "un vrai plan de relance économique, social et environnemental" d’ici au 21 juillet. "Cela ne peut pas être un petit plan de phasing out", précise-t-il.

En cette fin de matinée estivale, les terrasses se remplissent sur la place Charles II. Paul Magnette est à l'hôtel de ville de Charleroi, il nous attend après une série de réunions internes au sujet du voile islamique. On reviendra sur ce sujet brûlant un peu plus tard, car c'est pour parler relance économique que L'Echo s'est invité dans son bureau maïoral. "Nous sommes à un tournant, on sort de la crise sanitaire, les Codeco sont de moins en moins spectaculaires, la vie reprend un peu partout, la vaccination est une réussite, constate-t-il. On entre donc dans le cœur du débat socio-économique." Le président du PS dit avoir anticipé ce basculement. "Au niveau du Fédéral, il nous reste une séquence d'ici au 21 juillet pour réussir un vrai plan de relance économique, social et environnemental qui tire les leçons de cette crise", dit il. "Cela ne peut pas être un petit plan de phasing out."

"On voit aussi que la crise a touché particulièrement les femmes et les jeunes. Il faut donc renforcer la protection sociale."

"Il faut pouvoir mettre en place ces mesures dans le courant de l'été et surtout à l'automne afin d'attaquer ensuite d'autres grands sujets comme la réforme des pensions et le budget", appuie Paul Magnette. Que va vouloir le PS dans ce débat ? Il parle des investissements à hauteur d'un milliard que le Fédéral doit encore déterminer et qui doivent, selon le PS, viser la transition climatique avec en priorité la Régie des bâtiments et la SNCB.

Il y a ensuite un deuxième paquet qui concerne les leçons de la crise en matière de protection sociale, embraye-t-il. "Quand on lit les rapports de la Banque nationale, tout va bien dans le meilleur des mondes car "en moyenne" tout va bien. Sauf que la politique, ce n'est pas "en moyenne", c'est la réalité sociale. Prenez l'épargne, on dit qu'elle est énorme. On n'a pas les chiffres en Belgique, mais en France, 70% de l'épargne réalisée durant cette crise concerne les ménages aux revenus supérieurs. Et 20% des ménages aux revenus inférieurs ont fait zéro épargne. Entre les deux, les classes moyennes, soit 60 % de la population, n'a fait qu'un tiers de cette épargne. On voit aussi que la crise a touché particulièrement les femmes et les jeunes. Il faut donc renforcer la protection sociale."

Salarier les travailleurs "Uber"

Il développe, on résume : le filet de sécurité sociale a permis de soutenir efficacement les ménages avec enfants jouissant de CDI. Par contre, les temps partiels, les familles monoparentales, les jeunes cumulant les petits jobs, les jeunes diplômés qui n'ont pas pu entrer sur le marché du travail, bref, "tous ceux qui n'ont pas un CDI à temps plein ont plus trinqué que les autres". Mais que propose le PS ? "Il y a énormément à faire sur l'égalité homme-femme avec l'aide aux familles monoparentales, le meilleur contrôle de la loi sur l'égalité salariale", attaque Magnette.

"Ce qu'a fait l'Espagne, considérer ces travailleurs comme de vrais salariés, c'est ce que nous défendons."

"L'économie de plateforme a explosé avec la crise, crise qui a révélé l'immense fragilité de ces travailleurs qui n'ont pas de contrat solide, ni de protection sociale. Ce qu'a fait l'Espagne, considérer ces travailleurs comme de vrais salariés, c'est ce que nous défendons", poursuit-il avant de dérouler : "Même chose sur le statut des artistes. Pourquoi ne pas atterrir maintenant ? Il y a tout le champ du télétravail qui appelle à une réflexion sur la protection des travailleurs." ll cite le droit à la déconnexion, l'explosion des factures énergétiques. "Il faut baliser au niveau du salaire et du précompte professionnel... il faut ouvrir la question du droit. Qui décide si c'est deux jours, trois jours?"

Tout cela avant le 21 juillet ?, coupe-t-on. "Tout ne doit pas être réglé avant le 21 juillet, mais on doit avoir une vision d'ensemble." Il est reparti. "Les premières années de la vie professionnelle sont particulières. On n'entre plus aujourd'hui dans une boîte pour y faire toute sa carrière. Il n'y a pas de vrai statut du jobiste. La crise a révélé que des dizaines de milliers de jeunes ne pourraient pas poursuivre leurs études sans un job étudiant. Ils n'ont pratiquement aucune protection sociale alors qu'on est dans une modèle où les jeunes vont de plus en plus étudier et travailler en même temps. Il faut repenser la protection sociale des 18-25 ans."

"La mesure zéro cotisation coûte horriblement cher et ne crée pas d'emplois. C'est dans l'accord de gouvernement, OK, mais c'est de la gabegie."

Faut-il aussi aider les entreprises à embaucher ? "Comment ?, s'étonne le président du PS. On publie énormément d'offres d'emploi, ce qui est une très bonne chose. S’il y a vraiment une nécessité pourquoi pas, mais il ne faut pas créer des effets d'aubaine." Et des baisses de charges ? "Elles portent atteinte au financement de la Sécu et leur efficacité n'est pas démontrée. La mesure zéro cotisation coûte horriblement cher et ne crée pas d'emplois. C'est dans l'accord de gouvernement, OK, mais c'est de la gabegie."

Paul Magnette a peu de réponses concrètes au problème de la pénurie de main-d'œuvre. "Les régions s'y attaquent, dit-il. Comme toute l'Europe va faire de la rénovation énergétique et de la construction, on aura beaucoup moins de travailleurs détachés. Tout le monde va être obligé de former beaucoup plus."

"On est à 117% de dette, c'est vrai, mais la charge de la dette a baissé de deux milliards. C'est le moment ou jamais d'investir."

On relève que selon le Bureau du plan, le plan de relance piloté par Thomas Dermine ne créera pas beaucoup d'emplois. "Avec tout le respect que j'ai pour le Bureau du plan, ses estimations sont toujours un peu au doigt mouillé", répond-il. "Idéalement, comme aux États-Unis, il faudrait un deuxième plan de relance à un horizon plus lointain, par exemple 2030, en laissant aux secteurs le temps d'imaginer des projets beaucoup plus novateurs. Et qui vont plus au fond des choses en matière agro-alimentaire, de production énergétique; il faut aller plus loin dans la transition climatique." Ce deuxième plan, Paul Magnette le voit européen et belge. "On est à 117% de dette, c'est vrai, mais la charge de la dette a baissé de deux milliards. C'est le moment ou jamais d'investir."

Quitte à faire payer les générations futures ? "On sous-estime gravement la situation du réchauffement climatique, on doit atteindre la neutralité carbone en 2050, même en 2045. Pour cela il faut que l'essentiel de l'effort ait été amorcé en 2030. On doit investir massivement. Les USA et la Chine bougent, l'Agence internationale de l'énergie dit qu'il faut sortir du fossile, Total est secoué par ses actionnaires... La question de la dette, franchement, ne se pose pas."

"Geert Noels n'est pas un économiste flamand, c'est un conseiller financier qui travaille pour les grandes puissances."

Vous êtes adepte de la théorie monétaire de Stephanie Kelton ? "Oui, j'ai d'ailleurs acheté des exemplaires en néerlandais pour Eva De Bleeker et Alexander De Croo." On réplique que des économistes flamands disent que ça ne tient pas la route. "Lesquels ?" Geert Noels. "Geert Noels n'est pas un économiste flamand, c'est un conseiller financier qui travaille pour les grandes puissances", tacle Magnette. "J'adhère au raisonnement qui consiste à dire qu'une zone monétaire souveraine peut produire de la monnaie, avec deux balises : l'inflation et la capacité de l'économie à l'absorber."

Menace sur les dividendes

On place le problème des prépensions à 58 ans en discussion dans le groupe des 10. "Laissons les partenaires sociaux travailler, réplique Magnette. Si l'on pense qu'il va y avoir des faillites et des restructurations massives, on en aura quand même besoin. Pour éviter les faillites, il faudra sans doute prolonger le chômage temporaire dans des secteurs comme l'aéronautique au-delà du 30 septembre."

"Si lundi il n'y a pas d'accord entre les partenaires sociaux, le débat reviendra au gouvernement."

On poursuit sur le sablier de l'AIP. Paul Magnette répète: "Sans accord sur une hausse du salaire minimum, il n'y aura pas de norme à 0,4%. C'est fondamental, il est à moins de 10 euros de l'heure. La droite nous bassine à longueur d'année avec les pièges à l'emploi, mais le pire des pièges à l'emploi, c'est celui-là." Et la menace sur les dividendes est toujours là. "Je ne l'ai plus dit, mais on n'y a pas renoncé. Si lundi il n'y a pas d'accord entre les partenaires sociaux, le débat reviendra au gouvernement."

L'accord de gouvernement prévoit des économies en relation avec le taux de croissance. Or on annonce 5%, on va donc faire de belles économies ? "Ça va être une discussion passionnante sur la répartition de la croissance. On pourra parler d'économies, mais aussi de dépenses nouvelles..."

Le style Bouchez

On revient sur la séquence qui a marqué la Chambre jeudi soir. "C’est l’éternel drame. On refait le match sur Twitter. Si j’étais Premier ministre, je n’aurais pas apprécié de devoir revenir à 21h pour redire ce que j’ai dit à 15h." Alexander De Croo n’aurait-il pas dû laisser entendre que le MR avait bel et bien exprimé son mécontentement vis-à-vis de la nomination d’Ihsane Haouach, femme voilée, au poste de commissaire à l’égalité hommes-femmes ? "Je n’étais pas au kern, donc c’est difficile à dire. Mais j’ai trouvé son expression irréprochable." Y a-t-il alors un problème 'Bouchez'? "C’est son style", souffle le socialiste. "Qu’il réagisse sur Twitter tant que cela n’a pas de conséquences. Mais ici, il donne du carburant à l’opposition et fragilise sa propre famille politique."

"Il a deux GSM. C’est le Léonard de Vinci du tweet, il est capable de twitter des deux mains."

On fait remarquer que le socialiste a plusieurs fois râlé sur la participopposition du MR, sans que cela ne change quoi que ce soit. "Je ne le fais plus maintenant, cela ne sert à rien. Le peu de fois où j’ai réagi sur Twitter à des choses qui me paraissaient importantes, j’avais une réponse de Georges-Louis Bouchez dans la seconde..." Toujours au sujet du président du MR, Paul Magnette raille : "Il a deux GSM. C’est le Léonard de Vinci du tweet, il est capable de twitter des deux mains."

À l'inverse, le PS donne l'impression d'être peu présent, enchaîne-t-on. "Nous, on engrange. On obtient 4 milliards de refinancement des soins de santé, on refinance la GRAPA, on augmente toutes les bases d’allocations sociales. Nous avions bien négocié l’accord de gouvernement, fortement marqué par le plan de relance du PS, donc maintenant on réalise tout ce qui est dedans."

Écouter les femmes

On n’imagine pas repartir du Pays Noir sans aborder la question du voile. "C’est un débat qui mérite qu’on prenne le temps. Je n’ai pas envie de me prononcer comme cela, clac", amorce Paul Magnette qui reconnaît avoir changé d’avis au fil des témoignages. "J’écoute surtout les femmes. Autant celles qui estiment que c'est de la discrimination de les empêcher de travailler si elles le portent que d’autres qui me disent que l’autorisation du voile peut favoriser une forme de prosélytisme."

Il n’a pas lu le jugement condamnant la Stib pour discrimination, seulement une analyse détaillée, mais il a son avis sur la séquence : "Ce que je regrette, c’est que la décision d’aller en appel a été politisée alors qu’elle n’aurait pas dû l’être. J’aurais préféré que cela reste dans les instances de la Stib…"

"Il y a un problème de discrimination pour lequel il faut trouver des solutions. De là à considérer le voile comme un symbole d’émancipation ? Non, je m’excuse."

On le sonde sur la nomination d’une femme voilée dans un organisme censé garantir l’égalité hommes-femmes. "Cette nomination respecte toutes les règles. Mais j'avoue que j’ai un peu de mal à suivre. Ecolo qui dit ne pas vouloir autoriser les signes religieux à des fonctions d'autorité désigne une personne portant un signe religieux à une fonction d'autorité. Mais ce qui m’a vraiment choqué, c’est la comparaison du voile et de l’IVG. Il y a une lutte contre les discriminations d’un côté et une lutte pour l’émancipation de l’autre. Deux choses totalement différentes. Il y  a un problème de discrimination pour lequel il faut trouver des solutions. De là à considérer le voile comme un symbole d’émancipation ? Non, je m’excuse", proteste le socialiste qui confie ne pas avoir réagi sur Twitter, car il n’y a plus accès sans passer par son attaché de presse.

Et la position du PS dans tout cela ? "On y travaille. On va au fond des choses pour éviter les slogans simplistes. La position du PTB et celle du MR sont faciles : toutes voiles dehors d’un côté, zéro voile de l’autre. Entre les deux, c’est compliqué !" Un timing ? "Le plus vite possible. Je n’ai aucun intérêt à faire traîner cela."

Sensibilités différentes

"Tous ces mâles blancs dominants qui ont un avis définitif sur le sujet devraient écouter au moins une fois des femmes qui ont subi des discriminations."

Paul Magnette plaide pour un débat au parlement fédéral, avec des auditions. "Tous ces mâles blancs dominants qui ont un avis définitif sur le sujet devraient écouter au moins une fois des femmes qui ont subi des discriminations, parce qu’elles portaient ou ne portaient pas le voile… Je veux qu’on débatte et légifère au Fédéral pour avoir à peu près les mêmes règles partout. Mais je suis conscient que je ne peux pas me contenter de dire cela et qu’il faut que le PS puisse avancer sa position."

Lors de son élection à la Fédération bruxelloise du PS, Ahmed Laaouej avait déjà promis de régler la question. Les camarades espéraient-ils tenir encore longtemps comme cela ? "Non, mais je ne le cache pas, il y a des sensibilités différentes au sein du parti et il faut trouver la juste synthèse. C’est intéressant, car ce n’est pas les blancs laïques d’un côté et les musulmans de l’autre. C’est beaucoup plus complexe. Ce sont parfois des femmes de culture musulmane qui sont les premiers défenseurs d’une impartialité radicale."

Ce débat s’inscrit dans une lutte électorale, avec une campagne déjà difficile dans certains quartiers en 2019, rappelle-t-on. "Honnêtement, je ne sais pas qui peut dire combien il va gagner de voix d’un côté et combien il va en perdre de l’autre. Mais il faut régler le problème maintenant pour que les vrais enjeux puissent porter sur le socio-économique, le logement, la santé", énumère le président du PS qui dit rester demandeur de l’inscription du principe de laïcité dans la Constitution. "Cela reste pour nous fondamental. Mais la vraie question, c’est comment la laïcité au sens noble du terme, soit la coexistence de toutes les croyances et non-croyances, se matérialise ?"

Les phrases-clés

  • "Au niveau du Fédéral, il nous reste une séquence d'ici au 21 juillet pour réussir un vrai plan de relance économique, social et environnemental qui tire les leçons de cette crise."
  • "On voit aussi que la crise a touché particulièrement les femmes et les jeunes. Il faut donc renforcer la protection sociale."
  • "On est à 117% de dette, c'est vrai, mais la charge de la dette a baissé de deux milliards. C'est le moment ou jamais d'investir."
  • "Sans accord sur une hausse du salaire minimum, il n'y aura pas de norme à 0,4%. C'est fondamental, il est à moins de 10 euros de l'heure."
  • "La décision d’aller en appel a été politisée alors qu’elle n’aurait pas dû l’être. J’aurais préféré que cela reste dans les instances de la Stib…"
  • "Mais ce qui m’a vraiment choqué chez Ecolo, c’est la comparaison du voile et de l’IVG."

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