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Pedro Facon, commissaire corona: rouvrir l'horeca? "Plutôt à la mi-mai"

Pedro Facon, c'est le "commissaire corona" désigné par le gouvernement fédéral afin de mettre de l'huile dans les rouages de la machine belge. Un mandat (renouvelable) qui vient à expiration en octobre. ©Antonin Weber / Hans Lucas

Le message du Commissariat est clair: oui à la rentrée scolaire du 19 avril et à la levée des mesures de "refroidissement" le 26 avril. Mais l'horeca le 1ᵉʳ mai, c'est trop tôt. Il faudrait attendre deux semaines de plus.

C'est vrai. Début janvier, il a eu un coup de barre, de mou ou de pression, désignez-le comme vous l'entendez. Et il s'est mis en retrait quelques semaines. Mais depuis qu'il a fait son retour, il l'assure. "Je me sens très bien."

On dirait, tant Pedro Facon semble avoir la pêche en ce jeudi après-midi. Plutôt blagueur, plutôt en verve. Malgré un planning du genre corsé. "Je pensais que mon agenda serait un peu plus léger durant ces deux semaines, mais non." Elle a beau avoir lieu en milieu d'après-midi, cette interview par écrans interposés lui servira également de pause déjeuner. Avec des framboises en guise de dessert. "Il paraît que c'est antioxydant. C'est malin, j'aurais dû les manger avant que le photographe ne vienne. Trop tard."

"Le prochain Codeco est prévu pour le milieu de la semaine prochaine, sans doute mercredi. Vendredi, cela aurait été trop tard, si l'enseignement doit effectuer sa rentrée dès lundi."

En matière de menu, c'est plutôt celui du prochain Comité de concertation qui nous intrigue. "Le Codeco est prévu pour le milieu de la semaine prochaine, sans doute mercredi. Vendredi, cela aurait été trop tard, si l'enseignement doit effectuer sa rentrée lundi."

Taux de positivité préoccupant

Va pour mercredi, mais que faut-il en attendre? "Le point de départ, c'est la situation épidémiologique." Le commissaire corona en est persuadé: "Les chiffres démontrent que nous avons eu raison de prendre des mesures supplémentaires avant Pâques, et d'instaurer cette période de refroidissement." Et si la baisse des contaminations et les premiers signes de stabilisation des admissions sont bienvenus, la charge qui pèse sur les soins intensifs reste élevée. "Les hôpitaux sont contraints de reporter les soins qui ne sont pas nécessaires ou urgents. Ce n'est pas un modèle durable, ça!"

8,1%
Taux de positivité
Ce qui préoccupe le commissaire corona, c'est le taux de positivité des tests, qui reste à 8,1%. "C'est trop élevé. Pour être en zone de sécurité, il faudrait redescendre sous les 5%."

Bien sûr, cette hausse était prévisible, et prévue. Reste à savoir quand le pic sera atteint. "J'espère que les prochains jours indiqueront que nous avons atteint un plateau." Ce qui préoccupe davantage Pedro Facon, c'est le taux de positivité des tests, qui reste à 8,1%. "C'est trop élevé. Pour être en zone de sécurité, il faudrait redescendre sous les 5%."

La rentrée, c'est pour le 19 avril

Si les données évolueront encore d'ici mercredi, le défi, lui, est déjà connu. Réconcilier "les pieds sur terre", la situation épidémiologique avec "les attentes et sensibilités politiques". Une chose semble toutefois acquise. "Je pense qu'il n'est pas question que l'enseignement ne redémarre pas le 19 avril." Même s'il y aura sans doute des modalités à fixer.

"Si l'enseignement redémarre à 100%, que fait-on si cela foire à nouveau?"

Cela ressemble à une check-list. Maternelle, primaire et premier degré de secondaire à 100% en présentiel: acquis. Supérieur à 20%: acquis. C'est le sort de la troisième à la sixième secondaire qui doit se jouer: les cours en classe reprendront-ils à temps plein ou devront-ils céder la moitié du terrain à l'enseignement à distance? "Cette discussion sera liée à d'autres mesures, comme la stratégie de test, la ventilation dans les locaux et la prévention." Sans oublier qu'il faut déjà prévoir une soupape. "Si l'on redémarre à 100%, que fait-on si cela foire à nouveau? Heureusement, la collaboration avec les ministres de l'Enseignement est bonne."

Des autotests pour les professeurs

Stratégie de test, le sujet est lâché. Après la tenue de projets pilotes - qui se sont fait attendre -, la Belgique a-t-elle enfin décidé comment déployer cette expérience à plus large échelle? Et mener des tests répétés afin de monitorer la situation dans les écoles? Bonne nouvelle, sourit Pedro Facon. Ministres et Commissariat se sont mis d'accord, même s'il faudra sans doute attendre la fin avril pour que la machine se mette en route partout.

"Certaines entités fédérées ont opté pour un testing en continu; pour d'autres, les autotests interviendront pour la surveillance temporaire d'écoles dans lesquelles une classe a dû être fermée. Les deux modèles sont intéressants."

"Un socle commun a été défini." De la maternelle au secondaire, ce sont les professeurs qui seront suivis, non pas via des tests salivaires expédiés en laboratoire, mais au moyen d'autotests. "Avec des particularités. Certaines entités fédérées ont opté pour un testing en continu; pour d'autres, les autotests interviendront pour la surveillance temporaire d'écoles dans lesquelles une classe a dû être fermée. Les deux modèles sont intéressants et l'on va pouvoir comparer les résultats. Je laisse les ministres compétents communiquer là-dessus."

De l'air!

Reste cette question de l'air dans les salles de classe, à renouveler ou à filtrer. "À ma demande, le Conseil supérieur de la santé a rendu un avis à ce sujet, que j'ai présenté au Comité de concertation." Des moniteurs de CO2, ce n'est pas sorcier à installer. "Les ministres compétents peuvent déjà le faire." C'est du côté de la ventilation et du filtrage que cela se corse. "Pourquoi ne pas profiter de cette crise pour penser aussi au long terme, même si certaines solutions peuvent être rapidement mises en place? Je viendrai au Codeco avec des propositions allant dans ce sens. Cette question concerne au premier chef les secteurs à risque, comme le sport, l'horeca ou l'école. Parce que l'on peut penser que ce n'est pas la dernière épidémie avec infection respiratoire."

"Il est temps que l'on arrête de réfléchir secteur par secteur, endroit par endroit. Que l'on cesse de se focaliser sur l'école ou le lieu de travail. Cette discussion sur qui joue le rôle de moteur de l'épidémie est débile!"

Voilà pour la rentrée scolaire. Mais que réserve la suite du calendrier? Pedro Facon a une petite idée; du moins, un avis en tant que commissaire. Avant cela, une petite mise en garde. "Il est temps que l'on arrête de réfléchir secteur par secteur, endroit par endroit. Que l'on cesse de se focaliser sur l'école ou le lieu de travail. Cette discussion sur qui joue le rôle de moteur de l'épidémie est débile! De moteur, il n'en existe qu'un seul. Le contact social, proche et sans protection. Qui prend place principalement dans le cercle familial. Après, il existe bien sûr des carrefours, où se croisent ces bulles familiales. C'est là qu'interviennent les écoles, les lieux de travail ou les métiers de contact."

Place au "réchauffement"

Après le 19 avril, la prochaine échéance, c'est déjà le 26 avril. Ouverture des commerces non essentiels uniquement sur rendez-vous et nouveau coup d'arrêt pour les métiers de contact: ce "paquet de refroidissement" avait une durée annoncée d'un mois. Jusqu'au 26 avril, donc. Terme qu'il convient de respecter, estime le commissaire. "On doit s'y tenir, le plus possible. Quitte à ce qu'il y ait des discussions sur les modalités." Voire, peut-être, un certain phasage?

"Moi, je ne décide pas, je conseille aux décideurs politiques." Parmi les conseils du commissaire corona: tenir compte de la réalité épidémiologique; ne pas faire de promesses intenables; poser des choix et déconfiner prudemment. ©Antonin Weber / Hans Lucas

Vient ensuite le joli mois de mai. Porteur de nombreuses promesses: réouverture de l'horeca, lancement d'un plan "intérieur" et avènement du plan "plein air" qui aurait dû s'ébrouer en avril. Tenable, tout cela? Le positionnement du Commissariat risque de ne pas plaire. "Tant pis si ce message n'est pas populaire. Mais promettre des châteaux en Espagne puis revenir dessus, cela n'aide pas." Or les engagements pris pour mai sont "loin d'être évidents".

"Appétit du risque"

Pour une double raison. C'est trop proche. "Après le 19 et le 26 avril, il serait sage d'attendre trois semaines avant la prochaine grande étape." Ce qui nous mène à la mi-mai. Puis à la première semaine de juin. Mais pas si vite; le Commissariat sera déjà content si le Codeco accouche d'un calendrier balisant le mois à venir.

Trop gros, également. Malgré la pression sociale et économique. "L'horeca, les activités à l'extérieur et la vie sociale à l'intérieur? C'est trop; il faut diviser ce paquet." Et ce même si la vaccination enclenchera la vitesse de croisière ce mois-ci. "Fin avril, on devrait avoir vacciné les plus de 65 ans. Fin mai, les comorbidités. La première dose pour tous, cela devrait être bouclé pour la fin juillet. Et la seconde, aux alentours de la fin septembre."

À partir de la mi-juin, les groupes les plus sensibles seront immunisés. Ce sera alors une autre histoire. On pourra expérimenter davantage, aiguiser notre appétit du risque."

Ce n'est pas pour autant qu'il faut tout envoyer balader. "On ne peut pas tout lever en un coup sans en subir les conséquences. Par contre, à partir de la mi-juin, les groupes les plus sensibles seront immunisés. Ce sera alors une autre histoire. On pourra expérimenter davantage, aiguiser notre appétit du risque grâce à l'action combinée de la vaccination et du testing."

"Je ne décide pas, je conseille"

Bien entendu, tout ceci relève de la position du Commissariat. Au politique de trancher. "Je ne décide pas, insiste Pedro Facon. Je conseille. Je soulève la question de la faisabilité, sans y prendre aucun plaisir. Et j'exhorte les décideurs à tenir compte de la réalité de l'épidémie, à poser des choix et à avancer avec prudence."

Quitte à se coordonner avec les voisins et à regarder par-delà les frontières. Le Luxembourg veut rouvrir ses terrasses? Les Pays-Bas y songent? "Sans doute serait-il sage d'essayer de s'accorder avec nos voisins, au sein du Benelux par exemple. Une étape comme l'horeca pourrait se franchir de façon coordonnée."

Libérer les vaccinés?

Puisque l'on parle perspectives, lesquelles donner aux personnes vaccinées, ou immunisées, voire présentant un test négatif? L'idée n'est pas d'instaurer une vie à deux vitesses, tempère le commissaire. N'empêche. "À un moment, lorsque de larges groupes seront immunisés, il va falloir jouer avec la vaccination et le testing afin de rendre davantage de choses possibles." La réflexion est en cours, tant au Commissariat qu'au sein du "Gems", ce groupe d'experts conseillant le gouvernement.

Une question, encore, qui nous taraude depuis des semaines. Puisqu'il est acquis que les contaminations sont nettement moins nombreuses à l'extérieur, lorsque les "gestes barrières" sont respectés, pourquoi avoir reporté le plan "plein air", censé apporter une bouffée d'oxygène au 1er avril? Il sourit. "Bonne question; j'aime bien les questions."

"On a longtemps accepté un niveau élevé de circulation du virus; le politique l'a voulu et c'était légitime. Mais alors, quand on voit que cela dérape, il faut intervenir."

Un constat, d'abord. "On doit pouvoir embrasser les possibilités de redémarrer la société en extérieur." Mais alors, ce report? "C'était une 'emergency brake procedure'. Cela doit être la dernière fois qu'on l'actionne, même si je suis conscient que ce n'est pas la première fois qu'on le dit. On a voulu limiter les contacts sociaux en général. Parce que, parfois, même en extérieur, les gens prennent plus de risques qu'ils ne le pensent. On a longtemps accepté un niveau élevé de circulation du virus; le politique l'a voulu et c'était légitime. Mais alors, quand on voit que cela dérape, il faut intervenir."

Leçons pour le futur

Allez, reconnaissons: des questions, on en avait plus d'une en stock. Dont celle-ci: puisque les autotests débarquent en force dans les pharmacies et dans les écoles, le commissaire ne craint-il pas le faux sentiment de sécurité qu'ils pourraient donner, en cas de (fausse?) réponse négative.

"Les autotests constituent un outil complémentaire, pour des personnes qui ne seraient pas testées autrement."

"Seul le pape est infaillible." Il rit. "Sérieusement, tous les tests présentent des failles, même la PCR. L'idée, c'est que les autotests ne remplacent pas le testing normal, de première ligne, pour les personnes symptomatiques, à haut risque ou rentrant de voyage." Ni la seconde ligne composée des tests répétitifs. Il s'agit ici d'une troisième ligne, pour des personnes qui ne seraient pas testées autrement. "C'est un outil complémentaire. Dont la réponse positive devra être vérifiée par une PCR, et dont la réponse négative indique que vous êtes probablement, et temporairement, non contagieux."

C'est l'heure de laisser Pedro Facon; les framboises ont été englouties et une autre réunion l'attend. Pour la route, on interroge: que fera-t-il une fois son mandat (renouvelable) arrivé à terme, en octobre? "Avec les variants et la potentielle revaccination, je pense qu'il y a encore un avenir pour le Commissariat. À condition que mes 'clients politiques' estiment que l'on a apporté une plus-value. Je pense que c'est le cas." Rempilera-t-il, le cas échéant? "Si je me sens utile et respecté. Je suis trop jeune pour partir à la pension." Quoi qu'il en soit, le commissaire a l'intention de rédiger, pour cette échéance, une sorte de synthèse sur ce que l'on a appris de cette année mouvementée. "Afin de voir quelles leçons tirer pour le futur."

CV express

  • Né à Courtrai en 1981.
  • Après des secondaires à Courtrai, passe par la KU Leuven et l'Antwerp Management School.
  • Après 3 ans comme chercheur au Public Management Institute (KU Leuven), c'est la Sécurité sociale qui le happe (Inami et Collège des institutions de Sécurité sociale).
  • Fin 2013, la politique entre dans la danse. Pedro Facon intègre le cabinet de Maggie De Block (Open Vld), d'abord en charge de l'Asile et de la Migration, puis de la Santé.
  • En 2017, prend la tête de la direction générale "Soins de santé" du SPF Santé publique, qu'il quittera en octobre 2020 pour cornaquer le Commissariat corona voulu par le gouvernement De Croo.

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