interview

Petra De Sutter: "Je ne vois pas d’éléments me disant d'arrêter la 5G car elle serait dangereuse"

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La vice-Première ministre Petra De Sutter gère en première ligne la crise sanitaire tout en gardant les yeux rivés sur bpost et Proximus. Elle nous livre sa vision de cette crise et des défis qui pèsent sur les entreprises publiques dont elle a la charge.

C’est une des surprises du casting du gouvernement De Croo. Groen fait confiance à Petra De Sutter. Docteur en gynécologie de l’université de Gand, docteur en sciences biomédicales avant de s’intéresser à la génétique des ovocytes, elle s’est lancée en politique via une cooptation au Sénat en 2014 avant d’être élue au Parlement européen en 2019.

Vice-Première en charge de la fonction publique fédérale ainsi que des deux mastodontes que sont bpost et Proximus, elle sort de longs débats parlementaires sur les ambitions du gouvernement De Croo en la matière. "C’est rafraîchissant d’avoir le feedback du Parlement. La majorité fait des suggestions, apporte des nuances, raconte-t-elle. L’opposition, on ne peut pas toujours la suivre, mais souvent si! Le débat contribue à la qualité du travail. Ça me plaît. Je crois dans un modèle de collaboration, même avec l’opposition."

Y a-t-il un mieux par rapport à la gestion de la situation depuis la mise en place de votre gouvernement?

Je pense sincèrement que oui. Au niveau du contenu mais aussi de la communication. Il y a une collaboration et un désir sincère de trouver le consensus et le respect mutuel.

"Si on relâche, dans deux mois on aura une troisième vague. Tous les experts le savent, ils avaient d’ailleurs prévu la deuxième. On ne va pas refaire la même erreur."

On sent tout de même un clivage permanent entre les tenants d’une ligne sanitaire dure et les ministres qui portent les revendications des secteurs fragilisés.

Entre partis, il y a toujours des intérêts divergents, c’est normal. On l’a vu pendant la première vague et on le verra encore. J’ai un background médical, donc je comprends très bien ce que Franck Vandenbroucke (ministre sp.a de la Santé, NDLR) dit et veut. On veut se débarrasser de ce virus pour toujours. Si on relâche (NDLR: elle se reprend pour dire "on ne veut plus employer ces mots ‘relâcher’ et ‘assouplir’"), dans deux mois on aura une troisième vague. Tous les experts le savent, ils avaient d’ailleurs prévu la deuxième. On ne va pas refaire la même erreur.

On a les virologues, les experts de l’économie, de la psychologie, du social, etc. et nous ne regardons pas la situation qu’à travers les lunettes de l’un ou de l’autre. Ce n’est donc pas un clivage mais un débat qui aboutit à un consensus. On ne sortira pas de la situation avant la vaccination d’une bonne partie de la population.

Certaines sorties dans la presse peuvent créer et décevoir des attentes. Comme celle du ministre Clarinval, en charge des indépendants, par exemple.

Il subit une pression importante car c’est le ministre de ces secteurs. On se respecte. La dynamique me plaît car j’entends comment parfois cela se passait dans le passé. Le résultat, c’est une image de cohésion dans la communication du gouvernement via Alexander De Croo.

Au gouvernement, fait-on le constat que fin septembre, on a commis une erreur en donnant le sentiment d’un assouplissement alors que les chiffres remontaient?

Permettez-moi de ne pas critiquer le gouvernement précédent. Je vais simplement dire qu’on doit apprendre des décisions qui ont été prises à ce moment-là et dont on connaît les conséquences. Je ne veux pas porter un jugement moral. Nos décisions pourront être critiquées d’ici six mois. Nous sommes dans une gestion de crise. On a le droit de critiquer et nous devrons nous expliquer mais ce qu’on a vu avec les données épidémiologiques que l’on connaît, c’est qu’on ne va pas parler d’assouplissement.

"La crise a montré que le secteur public doit prendre les choses en main quand tout tombe en lambeaux."

Quels sont les dossiers où vous comptez faire la différence dans ce gouvernement?

J’en ai plusieurs. La fonction publique est un secteur qui n’a pas toujours été considéré comme intéressant par les ministres précédents. J’aimerais bien la revaloriser. La crise a montré que le secteur public doit prendre les choses en main quand tout tombe en lambeaux.

Je ne suis pas du tout d’accord avec ceux qui disent "le moins d’État c’est le mieux et laissons tout au marché". C’est une erreur et cette crise le démontre. Bien sûr l’autre extrême, tout nationaliser, ce n’est pas ce que je veux non plus, je vous rassure (rires). La fonction publique doit faire ce que le marché ne fait pas, agir là où il ne trouve pas d’intérêt.

Bpost a du mal à suivre au niveau des livraisons de colis…

Si bpost a des problèmes de capacité c’est parce qu’elle ne refuse pas de livrer certains colis comme PostNL qui dit "stop" une fois ses capacités atteintes. C’est le devoir de bpost de faire le maximum. Je comprends les critiques, j’ai moi aussi eu du mal à comprendre cette communication sur les 5% de colis qui ne seraient plus livrés à domicile. Ils ont revu les choses à ma demande, ils ont embauché 3.000 personnes, ont mis en place leur click & collect qui est un bel exemple de collaboration entre une entreprise publique et les commerçants locaux.

Est-ce que cela a du sens que l’Etat reste actionnaire d’entreprises qui évoluent dans des secteurs aussi concurrentiels?

Oui parce qu’il y a un intérêt général lié à ces réseaux connectés. Mais ces entreprises sont autonomes. Je ne vais pas intervenir plus avant dans leur gestion. Comprenez-moi bien, je ne suis pas contre le marché et ces entreprises doivent rester compétitives. Notre participation majoritaire nous permet d’intervenir. Imaginez que quelque chose se passe dans les télécoms et que les privés disent "nous n’allons pas nous engager". Proximus le fera. Car elle doit offrir un minimum de service.

Pas question donc de diminuer la part de l’Etat dans ces entreprises?

Ce n’est pas dans l’accord de gouvernement. Même chose pour Belfius. Il y a consensus pour ne pas toucher à cela. Surtout pas en période de crise.

Quelles sont vos attentes pour le nouveau contrat de gestion de bpost?

Le contrat actuel se termine à la fin de cette année. Mais je veux prendre le temps. Je vais donc le prolonger pour un an pour réfléchir à l’avenir de l’entreprise et à ce qu’on attend d’elle en tant qu’actionnaire public. Plusieurs choses sont importantes : la durabilité écologique, un service identique pour tout le monde, la rentabilité économique et savoir ce qu’on veut au niveau des prix. Il n’est pas tout à fait normal que toutes les livraisons soient gratuites quand il y a un coût écologique, social et de mobilité à payer derrière.

Ce modèle d’e-commerce est-il compatible avec les principes défendus par votre parti, comme la consommation locale?

Pourquoi pas ? Il y a des modèles très intéressants qui sont compatibles avec l’écologie. C’est déjà ce que bpost essaye de faire, notamment à Malines avec un dépôt hors de la ville et le dernier kilomètre réalisé par des voitures électriques et des vélos. À plus long terme, nous devrons collaborer avec les transporteurs pour appliquer le système dans d’autres villes. On peut aussi faciliter le retrait des paquets par les clients dans les points relais, les grandes surfaces...

Le marché européen est ouvert, on ne va pas faire de restrictions sur ce principe. Mais on peut sensibiliser pour favoriser et encourager certains comportements. Je préfère cette démarche à l’interdiction ou la  contrainte.

Que pensez-vous de la ligne très libérale de votre prédécesseur Philippe De Backer?

Je ne le rejoins pas sur l’idée qu’il faut laisser le marché faire et privatiser Proximus et bpost. Quand c’est vraiment nécessaire, il est important que nous ayons des leviers d’action, comme demander à Proximus de retirer les limites de téléchargement en confinement. Il y a d’autres exemples chez bpost.

Comment voyez-vous justement le rôle du facteur?

Son rôle social est important. Je ne souhaite pas qu’il retourne boire un café chez tout le monde pendant un quart d’heure. Ce ne serait pas rentable. Mais on trouve cela normal de leur demander de vérifier que les bénéficiaires de la Grapa soient bien chez eux. Ne pourrait-on dès lors pas leur demander de faire aussi quelque chose de positif en s’assurant que ces mêmes vieilles personnes se portent bien?

C’est pareil pour les points poste. Si bpost était entièrement privatisé, deux tiers de ses bureaux seraient fermés. Pourquoi ne pas utiliser ce réseau pour des services publics plus larges ? C’est à coupler avec la digitalisation des services publics. 10% des Belges ne savent pas utiliser internet. Il faut prévoir des alternatives pour ce public.

Quelle est votre ligne sur le dossier de la 5G?

La 5G va se mettre en place. L’Europe le veut, nous n’aurons donc pas le choix. On en aura besoin pour le développement industriel et technologique. Mais cette technologie concerne moins les consommateurs que le B2B. On n’a pas besoin de la 5G pour télécharger plus rapidement des vidéos sur son smartphone.

Une partie de la population a l’impression que la 5G ne servira qu’à ça.

Oui, c’est donc à nous d’expliquer que ce n’est pas le cas. Les chiffres que j’ai pu lire indiquent que moins de 20% des applications seront destinés au B2C. Je comprends qu’il puisse y avoir des réserves. Il est légitime de les mettre sur la table pour franchir une nouvelle étape. A quel prix et à quelles conditions ? Cette discussion est délicate.

"Je ne vois pas à ce stade d’éléments qui me disent qu’il faut arrêter la 5G car celle-ci serait dangereuse."

Le problème n’est-il pas justement qu’on ne connaît pas le risque sanitaire de la 5G?

Que faire avec des risques que l’on ne connaît pas ? Rassembler le plus de données scientifiques possible. Je ne vois pas à ce stade d’éléments qui me disent qu’il faut arrêter la 5G car celle-ci serait dangereuse. Il y a par contre des incertitudes au niveau des risques à plus long terme. Il faudra donc assurer un suivi en vertu du principe de précaution.

Il ne faut ni jeter la 5G à la poubelle ni faire preuve d’un optimisme exagéré à son égard. Il y aura des études à mener. Aujourd’hui, il faut bien distinguer ce que nous savons des fake news. Un débat est nécessaire avec ceux qui ont des craintes. Aujourd’hui, ce sont les réseaux sociaux qu’il faut influencer. C’est là que les fake news sont diffusées et là que nous devons intervenir.

Vous allez devoir discuter avec la Région bruxelloise, dont les normes sont sévères au niveau des ondes électromagnétiques…

Je vais discuter avec toutes les Régions. Moi, je dois faire en sorte que les enchères se mettent en place. D'ici un an ou un peu plus, les enchères auront lieu. Les fréquences seront accordées aux opérateurs et puis le marché fera son jeu. Les normes bruxelloises sont sévères, oui. Seront-elles revues? Peut-être, peut-être pas. Je ne vais rien forcer. Attendons de voir ce que donnera la prochaine consultation de la population.

On verra aussi ce que les opérateurs proposeront. Peut-être que, même avec les normes bruxelloises actuelles, il sera possible et intéressant de lancer certaines applications B2B. Je le répète, la 5G n'est pas faite pour regarder des vidéos sur les smartphones, mais pour des applications bien ciblées. 

Les verts bruxellois ne sont-ils pas les premiers opposants à la 5G?

J'ai déjà parlé de cette question avec Alain Maron (ministre bruxellois de l’Environnement, NDLR). Il me dit: on verra ce que donne la consultation de la population à Bruxelles.

Il faudra aussi décoincer la question de la répartition entre les Régions des recettes liées à l'octroi des licences.

C'est le Comité de concertation qui réglera cette question. Moi, je ne m’en mêle pas. Ce qui est important, c'est que cette question ne bloque plus le dossier.

Vous la voyez à quelle échéance, la 5G en Belgique?

On a déjà perdu un an, si pas plus, avec nos difficultés pour former un gouvernement et avec cette discussion sur la répartition de l'argent. Maintenant que c'est débloqué, on pourrait avoir les enchères début 2022. Les opérateurs pourront alors se déployer. Si certains opérateurs ne veulent pas se déployer à Bruxelles, soit.  

Êtes-vous favorable à un quatrième opérateur télécom?

Je ne m’y opposerai pas. Je ne vais rien faire pour peser dans un sens ou un autre. Si un 4e opérateur veut participer aux enchères, il aura besoin d'une fréquence. S'il n'y a pas de 4e joueur qui se déclare, je ne vais pas aller le chercher.

Proximus y est opposé...

Les opérateurs préfèrent qu'il n'y ait pas de 4e acteur. Une étude d'impact de l'IBPT a mené à deux conclusions: un 4e opérateur ferait baisser les prix mais avec un risque de ralentissement des investissements à long terme et qu'à terme, des consolidations s’opèrent, comme on a vu avec Base et Telenet, avec pour résultat un retour à trois opérateurs.

Moi, je ne juge pas. Je pense par contre qu'il n'y aura peut-être pas un 4e acteur mais un 4e, un 5e, un 6e voire un 7e, qui voudront tous un petit morceau du spectre pour des applications ciblées B2B.

Les prix des télécoms sont-ils trop élevés en Belgique?

Pour en être sûr, il faudra refaire une étude qui nous compare aux pays voisins. La précédente date déjà. ll faudra comparer ce qui est comparable vu la variété des abonnements multi-services sur le marché. C'est important pour objectiver la discussion sur l’opportunité de faire entrer un 4e opérateur sur le marché belge.

J'ajoute qu'il y a aussi une dimension sociale importante dans ce dossier. L'internet c'est un droit de base, il faut prévoir des formules pour les personnes qui connaissent des difficultés financières.

Pourquoi faites-vous de la politique? Quel est votre moteur?

Je suis nommée à l'université de Gand, j'aurais pu rester là et attendre tranquillement la pension. Mais depuis 20 ans, je n'ai pas arrêté d'élargir mes horizons. Au départ, j'étais focalisée sur les techniques de la médecine de reproduction et puis je me suis intéressée aux aspects éthiques de la médecine, puis à ceux de la science.

Je me suis penchée sur les effets de l'environnement sur la santé, en particulier les perturbateurs endocriniens, et c'est comme ça que je suis devenue écologiste. C'est là que j'ai compris l’importance de la politique, en particulier européenne: c'est elle qui décide si tel produit est permis ou pas, elle influence la vie de centaines de millions de personnes.

"Je n'avais plus de secret, plus de culpabilité. Je suis sortie de ma prison personnelle et ça m'a donné une énergie dingue."

Et vous avez franchi le pas...

Oui, en 2014. Croyez-moi ou pas, je n'ai pas d'ambition personnelle, je vois mon engagement politique et mon mandat actuel comme un devoir moral. J'ai certaines capacités à faire bouger les choses et je veux les mettre au service du bien commun. C'est mon éducation et c'est mon expérience personnelle. Vous connaissez mon histoire (transgenre, Petra De Sutter a fait son coming out public en 2014, NDLR). Cela m'a fait voir la vie différemment. Cela m'a libérée, ce fut comme un "reset", une renaissance. Je n'avais plus de secret, plus de culpabilité. Je suis sortie de ma prison personnelle et ça m'a donné une énergie dingue.

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