interview

Philippe De Backer (Open Vld): "L’impression est que rien n’a été fait. C’est regrettable"

"Tout le monde se focalise sur ce qui va mal." Le ministre fédéral Philippe De Backer (Open Vld) défend la lutte belge contre le coronavirus.

Cela fait 555 jours que Philippe De Backer a annoncé qu’il mettait fin à sa carrière politique, mais il est toujours ministre. Il a promis de rester jusqu’à la mise en place d’un nouveau gouvernement et ce dernier se fait attendre. Pendant la crise du coronavirus, le ministre de l’Agenda numérique, des Télécommunications et de la Poste fut d’abord un observateur. Mais ses compétences se sont élargies au fur et à mesure que la crise prenait de l’ampleur. Avec sa task force, il est devenu responsable de la mise en place de la stratégie de testing, de la recherche de matériel de protection et du soutien au traçage des contacts. "La petite ligne qui décrit mes fonctions est aujourd’hui plus longue que mon titre de ministre", réagit-il en riant.

De Backer – qui se comporte davantage comme un administrateur qu’un adepte de la politique des grands mots – a pu s’éclater pendant la crise. "Ma décision est sans appel : je quitte la politique. Je me fiche de ces petits jeux et je fais ce qui doit être fait". Sa formation scientifique – docteur en biotechnologie – fut un atout dans l’accomplissement de sa mission. "Cela aide à comprendre immédiatement quand une personne en face de vous dit des choses insensées, par exemple que tous les Belges devraient être testés chaque semaine", poursuit-il en riant. Même si selon lui, il ne faut pas trop s’inquiéter de ce type de réaction: "If you mix science and politics, you get politics".

Nous pensions avoir un répit jusqu’à l’automne, mais la seconde vague nous tombe dessus dès à présent. L’élargissement de la bulle à 15 personnes fut-il le pas de trop?

Ce serait trop facile. En réalité, cela dépend toujours d’une combinaison de facteurs. Dans la situation actuelle, certaines personnes sont revenues de vacances, le respect des mesures d’hygiène s’est relâché et le nombre de contacts sociaux a beaucoup augmenté. Certaines familles ont organisé de grandes fêtes de mariage ou d’autres rencontres et les règles n’ont pas toujours été respectées. Si tout le monde avait suivi les recommandations, le virus ne se serait pas propagé aussi rapidement.

Un autre handicap de notre pays, c’est qu’il est fortement urbanisé, avec une densité de population très élevée. On peut vivre à Arlon et travailler à Ostende – façon de parler bien sûr! Si l’on compare la Belgique avec le Royaume-Uni – où Leicester a connu un rebond – on constate qu’il est facile de mettre cette ville en quarantaine, car elle est entourée de champs. C’est beaucoup plus difficile chez nous. Où s’arrête la ville d’Anvers? Quelles sont ses limites? Ekeren? Brasschaat?

Le monde politique n’est-il pas en partie responsable? Par exemple, le traçage des contacts n’est toujours pas opérationnel et il n’est toujours pas possible de joindre tous ceux qui ont été en contact avec des personnes infectées.

Nous avions espéré que l’été nous apporterait un peu de répit, mais ce ne fut pas le cas. C’est pourquoi nous devons aujourd’hui remplacer les pneus de la Formule 1 pendant que nous sommes en train de rouler. C’est vrai que nous avons perdu du temps à cause d’une stupide discussion sur la répartition des compétences. J’ai commencé à analyser le rôle potentiel d’une app dans le traçage des contacts. Il est très vite apparu que ce rôle était limité et que le contact tracing classique restait plus efficace. Mais les régions pensaient sur cette base que nous devions faire des enquêtes sur les contacts. Or, nous n’y étions pas autorisés. Le Conseil d’État est très clair: c’est une compétence régionale. De plus, seules les Régions ont accès à toutes les données personnelles qui se trouvent derrière les résultats des tests de l’institut Sciensano. La complexité de notre pays ne nous a pas aidés sur ce point. Mais bon, le système fonctionne aujourd’hui.

Vous le pensez vraiment? Par exemple, on ne compte plus les témoignages de personnes ayant été contactées trop tard.

Un retard peut s’expliquer de différentes manières. On peut perdre du temps lors du transport depuis le cabinet du médecin traitant ou entre les laboratoires, par exemple parce qu’il y a trop de tests. Nous avons fixé des délais, ce qui nous a permis de gagner du temps. Sciensano envoyait les informations sur les personnes positives une seule fois par jour aux personnes chargées du tracing. Aujourd’hui, cela a lieu plusieurs fois par jour. Mais bien entendu, il reste encore quelques petites choses à améliorer. Près de 85% des personnes contactées répondent au téléphone. Pour les 15% restants, il faut se rendre à domicile. Près de la moitié nous laissent entrer. Donc nous passons encore à côté de près 5 à 6% de personnes. Là aussi, il y a encore de la marge. Mais pour moi le principal c’est que les case managers régionaux accélèrent l’analyse des clusters et la détection des sources de contamination. Ils doivent identifier comment les personnes ont été contaminées.

Les Régions n’ont pas encore commencé…

C’est en effet un problème difficile à résoudre. On ne trouve pas facilement des médecins qui peuvent le faire. Les Régions devront donc se montrer créatives. Le temps presse.

Le tracing a aussi pris du retard à cause des problèmes liés au respect de la vie privée. Ont-ils été résolus?

On ne peut pas galvauder la question du respect de la vie privée et je suis un grand défenseur de la directive européenne RGPD. Mais nous traversons une crise sanitaire sans précédent et dans ce cas précis, certaines exceptions sont prévues. Le respect de la vie privée ne peut pas être un obstacle lorsque des vies sont en jeu. Il s’agit de santé publique, donc il faut pouvoir demander où les citoyens contaminés se sont rendus, et avec qui. Lors du lancement de ces enquêtes, tout cela a été soudainement remis en question. Je n’ai jamais compris pourquoi. L’autorité de contrôle du respect des données a toujours été très claire là-dessus. Tant qu’il s’agit d’une infrastructure temporaire, beaucoup de choses sont possibles. Lorsque la crise sera terminée, toutes ces données devront disparaître.

"Le respect de la vie privée ne peut pas être un obstacle lorsque des vies sont en jeu."

Avec le nombre de personnes contaminées qui ne cesse d’augmenter, on s’inquiète également que les tests ne soient pas plus rapides. Où en est la situation aujourd’hui?

Au moment où je vous parle, nous réalisons près de 22.000 tests par jour, ce qui nous place parmi les meilleurs d’Europe, mais nous devrons faire encore mieux. Selon l’institut Sciensano, nous devrions être prêts à réaliser 50.000 tests – voire même 70.000 tests certains jours – d’ici l’automne, au moment où la grippe saisonnière déferlera. D’ici là, les laboratoires pourront absorber jusqu’à 40.000 tests par jour, mais le reste devra être pris en charge par les pouvoirs publics. Nous sommes en train de chercher des locaux pour installer des centres de tests dans les quartiers. Nous comptons acheter nous-mêmes des machines et les produits chimiques pour réaliser les tests. C’est une énorme opération logistique où nous voulons entre autres mobiliser plus d’étudiants et de personnel soignant pour alléger le travail des généralistes.

À cause notamment des problèmes liés à l’enquête sur les contacts, notre pays souffre aujourd’hui d’une image catastrophique. Est-ce justifié selon vous?

Les Pays-Bas sont plus ou moins confrontés aux mêmes problèmes que nous, mais le débat y est mené de manière plus factuelle et j’en suis même un peu jaloux. Ici, tout est toujours très émotionnel. Nous devons constamment faire face à une volée de critiques, car tout le monde se focalise sur ce qui va mal. Les médias ont zoomé sur la pénurie de matériel de protection. Et qu’est-ce qu’il en reste? À part le sentiment que le monde politique est incompétent? Mais c’est facile à dire: je suis allé expliquer devant la Chambre que nous avions reçu 3 millions de masques non conformes. Nous ne les avons pas distribués et la santé des Belges n’a jamais été mise en danger. Je pense que nous avons bien réagi. Mais certains nous ont qualifiés ‘d’idiots incompétents’. "Fine". Tout le monde prend des gifles en temps de crise. La seule manière de résister, c’est d’être transparent.

Pendant la première vague, nos hôpitaux ont bien résisté. Après les problèmes rencontrés au début de la crise, tous les résidents des maisons de repos ont été testés et en deux semaines nous avons pu prendre livraison d’importantes commandes de matériel de protection. Nous avons aujourd’hui des millions de masques en réserve et il n’y aura donc plus de pénuries. Je trouve que ce n’est pas si mal, mais l’impression subsiste que rien n’a été fait. C’est regrettable.

Cela ne devrait pas vous étonner vu que les politiciens ne cessent de se pointer du doigt et de rejeter la faute sur l’autre...

(Il soupire). Les personnes compétentes qui sont armées des meilleures intentions se retrouvent enlisées dans le système. Par conséquent, vous pourrez peut-être fonctionner à plus de 100% de vos capacités, mais jamais aux 200% qui sont nécessaires pendant une crise. Neuf ministres en charge de la santé, ce n’est pas tenable. À cause de la complexité de ce pays, il est facile d’ouvrir son parapluie. Il y a des personnes – que ce soit des fonctionnaires ou des politiciens – que nous n’avons jamais vues.

"À cause de la complexité de ce pays, il est facile d’ouvrir son parapluie. Il y a des personnes que nous n’avons jamais vues."

En plus de la structure très complexe de l’État, l’absence de gouvernement fédéral aggrave encore la situation. Dans cette crise, tout le monde se trouve dans l’opposition alors que le pays a besoin d’urgence d’un gouvernement pour s’occuper du marché de l’emploi et de la fiscalité. Et trouver une réponse aux problèmes qui sont apparus pendant cette crise. Un simple plan de relance ne suffira pas. Cela ne devrait pourtant pas être si difficile de réconcilier la gauche et la droite. Faisons un deal sur les réformes et les investissements qui sont indispensables, par exemple dans les soins de santé, l’innovation et la digitalisation. Car une chose est sûre : nous ne pouvons pas continuer ainsi.

En fait, pourquoi quittez-vous la politique?

J’ai été parlementaire européen et ministre fédéral et je considère que ce sont les deux plus beaux mandats dont on puisse rêver. Mais je me suis posé la question de savoir ce que je souhaitais faire pendant les vingt prochaines années et ma conclusion, c’est que j’ai envie de repartir dans le secteur privé. Je pourrais continuer dans la politique, mais je souhaite avoir plus de liberté et pouvoir l’utiliser. J’en ai eu l’occasion pendant cette crise: avec la task force, j’ai créé une start-up en une semaine. Je vais donc continuer à créer des start-ups et des entreprises dans le secteur privé.

Parce que cela n’est plus possible à cause de notre politique paralysée et dominée par des jeux de stratego?

(Il approuve de la tête). Mais je ne suis ni dégoûté ni rancunier. Je n’ai aucun regret, car si je devais recommencer, je le referais. J’ai pu construire des éoliennes en mer et j’ai participé au déploiement de la 5G en Belgique. Mais aujourd’hui, il est temps de passer à autre chose.

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