interview

Pierre Wunsch, BNB: "Un impôt minimum pour les multinationales peut tout changer"

"Sur tous les fronts, les pièces du puzzle sont réunies pour assurer une reprise économique dynamique", estime le gouverneur de la Banque nationale de Belgique (BNB), Pierre Wunsch. ©Photo News

Le gouverneur de la Banque nationale de Belgique (BNB) partage l’optimisme du FMI cette semaine. Même si l’annonce d’un impôt minimum pour les multinationales est selon lui beaucoup plus importante.

Washington DC était cette semaine l’épicentre du monde financier. Sur le plan virtuel du moins. Parce que, pour la deuxième année consécutive, l’assemblée printanière du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque mondiale (BM), d’ordinaire très courue, se déroulait par voie électronique. Une connexion Internet est même allée jusqu’en Ardenne, où le gouverneur de la BNB, Pierre Wunsch, a suivi les débats depuis son lieu de villégiature. En spectateur attentif, mais aussi à l’occasion, en interlocuteur très concerné par certains thèmes.

Le FMI – le prêteur ultime des pays en difficultés financières, mais aussi une institution de recherches économiques très influente – a présenté une actualisation étonnamment optimiste de ses prévisions de croissance pour l’économie mondiale. Celle-ci croîtrait cette année de 6%, la plus forte hausse en plus de 40 ans et un rebond qui suffirait aussi à combler la chute de l’activité observée l’an dernier en raison de la crise du coronavirus. L’institution monétaire a également fait sensation en plaidant pour une augmentation temporaire des impôts pour les riches et les entreprises qui ont vu leur bénéfice progresser grâce à la crise sanitaire. Dans une interview qu’il nous a accordée, Pierre Wunsch met toutefois en garde contre une interprétation erronée de ce plaidoyer.

"Les restrictions ne doivent plus durer trop longtemps. Sinon, la machine économique menacerait de rompre par manque de perspectives."

Le FMI relève ses prévisions de croissance pour l’économie mondiale tout en soulignant que la reprise, au sortir de la pandémie, sera inégalement répartie. Ainsi, l’Europe fait pâle figure avec une croissance limitée à 4,4% cette année. Cette situation vous préoccupe-t-elle?

Je suis plutôt optimiste pour la résilience de l’économie européenne, qui peut revenir relativement vite à son niveau d’avant la crise pour autant que nous puissions relancer complètement les activités à brève échéance grâce aux vaccinations. Aux États-Unis et en Chine, nous avons déjà vu que l’économie se rétablissait rapidement. Une condition y est toutefois liée: les restrictions ne doivent plus durer trop longtemps. Sinon, la machine économique menacerait de rompre par manque de perspectives, ce qui affecterait la confiance des entrepreneurs et des consommateurs et les inciterait à faire preuve de prudence et à épargner davantage. 

"C’est une crise unique en son genre. Les prévisions se fondent donc en partie sur des intuitions."

Mais si l’on examine les différentes composantes de la demande économique, je suis optimiste. Les ménages ont beaucoup épargné durant les confinements: les Belges ont accru leur bas de laine de 23 milliards d’euros en 2020. Et aujourd’hui, ce montant a encore grimpé à près de 30 milliards. Cela suffit pour booster la consommation durant trois à cinq ans.

Disposez-vous d’indications qui montreraient que les consommateurs vont dépenser allègrement ce surcroît d’épargne, plutôt que de le conserver par précaution?

Il y a naturellement une incertitude sur la destination de cette épargne. C’est une crise unique en son genre. Les prévisions se fondent donc en partie sur des intuitions. Certains évoquent une "consommation de revanche": les citoyens privés de voyages et de restaurants voudraient compenser ces privations en s’en donnant à cœur joie lorsque ces dépenses seront à nouveau permises. Je constate également que le marché immobilier belge est resté très solide, affichant des hausses de prix qui contrastent d’ailleurs avec la contraction de l’économie. Cela indique que nous pouvons espérer voir une partie de l’épargne supplémentaire doper la reprise économique

Lors de l’assouplissement du confinement au troisième trimestre de l’an dernier, nous avions déjà observé une reprise en V en Europe, avec une économie qui tournait à 95% de son niveau de l’année précédente et cela malgré des restrictions persistantes ici et là. 

"La confiance des entrepreneurs et des ménages tient bon et le restera si nous pouvons à nouveau assouplir rapidement."

Outre les ménages, les exportations peuvent également renforcer la demande économique. Or, ces exportations ont le vent en poupe, grâce au solide redressement chinois et aux plans de relance de l’administration américaine de Joe Biden. Enfin, les investissements publics augmenteront également au cours des prochaines années. Pensez au plan de relance européen de 750 milliards d’euros. Sur tous les fronts, les pièces du puzzle sont donc réunies pour assurer une reprise économique dynamique.

Et pourtant, des voix critiques estiment que les pouvoirs publics européens n’en font pas assez pour stimuler la croissance. Surtout par rapport aux États-Unis où le président Biden a concocté des plans de soutien ambitieux, notamment sur le plan des infrastructures, avec l’injection de milliers de milliards de dollars. L’Europe ne joue-t-elle pas "petit bras"?

La réaction américaine ne découle pas seulement de la crise du coronavirus. Elle résulte également en partie du programme de la nouvelle administration qui veut à nouveau jouer un plus grand rôle structurel. Ces plans visent ainsi des domaines où l’Europe est déjà plus avancée, comme une attention plus marquée pour la pauvreté des enfants ou les soins de santé. En Europe, nous avons pu prendre des mesures plus ciblées parce que nous disposons de stabilisateurs automatiques qui fonctionnent mieux. Notre chômage technique nous permet d’offrir une aide ciblée, alors que les pouvoirs publics américains ont aidé tout le monde et ont donc gaspillé des ressources.

Entre-temps, le confinement a encore été renforcé en Belgique et chez nos voisins. Quel en est l’impact sur les perspectives de croissance?

Si le durcissement des restrictions reste limité au mois d’avril, l’impact sera négligeable. La confiance des entrepreneurs et des ménages tient bon et le restera si nous pouvons à nouveau assouplir rapidement

Le FMI signale encore que les investisseurs prennent beaucoup de risques et que les bourses sont surévaluées. Partagez-vous cette crainte?

Si les gens sont convaincus que les taux d’intérêt resteront extrêmement bas encore de nombreuses années, la théorie veut que cela se traduise par des valorisations d’actions pratiquement illimitées (parce que les bénéfices futurs des entreprises sont plus attrayants que des intérêts quasi nuls, NDLR). Ce raisonnement vaut aussi pour les prix des logements. Combinez cela avec un niveau d’endettement élevé dans l’économie et une remontée des taux d’intérêt relativement limitée aura proportionnellement un impact négatif important sur la valorisation des actions et d’autres actifs. 

"Faire payer les riches n’est pas une solution. Nous devons réduire le déficit budgétaire structurel qui s’est accru."

Il est quasi inévitable que les prix des actifs aillent au-devant de fortes fluctuations. Cela commencera aux États-Unis et se propagera en Europe. À la BCE, nous avons déjà signalé notre refus d’une contamination par le biais d’une remontée des taux américains: nous avons donc augmenté nos achats de titres de la dette pour contrôler la hausse des taux. La normalisation de notre politique monétaire sera déterminée exclusivement par ce que nous observons dans l’économie réelle, et non par les  mouvements sur le marché financier.

Une autre grande question se pose: comment allons-nous payer la facture de la pandémie? Le FMI plaide pour une hausse temporaire des impôts pour les riches et les entreprises dont les bénéfices ont fortement progressé grâce à la crise. Elle le justifie en partie comme acte de solidarité "symbolique". Qu’en pensez-vous?

Je ne suis pas contre les symboles – j’ai moi-même fait réduire mon salaire de 10% parce que la crise du coronavirus nous rend plus pauvres. Nous nous tromperions cependant en traduisant le message du FMI par "les riches paieront la crise et, pour le reste, rien ne doit changer". Faire payer les riches n’est pas une solution. Nous devons réduire le déficit budgétaire structurel qui s’est accru.

En outre, nous payons déjà beaucoup d’impôts en Belgique, tant sur le travail que sur le capital. Même si nous imposons le capital de manière très déséquilibrée. Ainsi, nous subsidions d’un côté l’épargne-pension par le biais d’une réduction d’impôts, alors qu’un investisseur en obligations d’État doit payer un précompte mobilier sur un coupon d’intérêts qui actuellement rapporte moins que l’inflation et est donc déficitaire. Les plus-values ne sont pas imposées. Le gouvernement étudie actuellement une réforme fiscale. J’espère en tout cas que nous imposerons le capital de manière plus équilibrée. 

"Le gouvernement étudie actuellement une réforme fiscale. J’espère en tout cas que nous imposerons le capital de manière plus équilibrée."

Est-ce un plaidoyer pour une taxe sur les plus-values?

Je préfère ne pas me prononcer à ce sujet, parce qu’il s’agit d’une décision purement politique.  D’ailleurs, la discussion sur une taxe symbolique des riches est beaucoup moins importante à mes yeux que celle sur un impôt minimum pour les multinationales que les États-Unis ont relancé cette semaine. L’OCDE travaille déjà depuis des années sur une imposition plus équitable des multinationales qui parfois ne paient pratiquement pas d’impôts. À présent, un accord est devenu soudainement possible sur la question. Cela peut tout changer.

Dans quel sens? Cela résoudrait-il les problèmes budgétaires?

À court terme, cette mesure ne ferait pas augmenter énormément les recettes fiscales tirées de l’impôt des sociétés. Mais cela peut changer la perception. La réalité est que ces impôts sont en baisse depuis des décennies parce que les pays se livrent entre eux à une concurrence en octroyant des avantages fiscaux aux multinationales. Nous sommes nombreux à ne pas comprendre que de grandes entreprises bénéficiaires paient peu ou pas d’impôts. Cela crée le sentiment que le système est injuste, ce qui complique la tâche des gouvernants qui cherchent à mener une politique fiscale équilibrée sans que les gens remettent en cause son équité. Par ailleurs, les autorités pourraient progressivement élargir le champ d’application: on commencerait avec les 100 plus grandes multinationales, et puis on viserait le top 1.000. Ce qui en accroîtrait déjà l’impact.

Les phrases clés

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  • Le gouvernement étudie actuellement une réforme fiscale. J’espère en tout cas que nous imposerons le capital de manière plus équilibrée.
  • Nous sommes nombreux à ne pas comprendre que de grandes entreprises bénéficiaires paient peu ou pas d’impôts. Cela crée le sentiment que le système est injuste, ce qui complique la tâche des gouvernants qui cherchent à mener une politique fiscale équilibrée.

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