interview

"Pour le CD&V et l'Open Vld, le pire serait des élections anticipées"

©Saskia Vanderstichele

La Belgique est-elle en train de vivre la pire crise politique de toutes celles qu’elle a connues? Le politologue de l’UCL Vincent Laborderie se veut moins alarmiste que certains observateurs. Les fuites récentes des notes de travail de l’informateur Paul Magnette ne l’inquiètent pas plus que cela. Pour lui, le président socialiste a de bonnes chances de réussir. Éclairage.

Sommes-nous dans une crise à la gravité inédite comme l’estime le constitutionnaliste Marc Uyttendaele?
Non. On saura à quel point la crise était grave dans quelques mois. Durant la crise de 2010-2011, on avait quelque chose à dénouer: une réforme de l’État. Il y avait un consensus au sein des partis flamands selon lequel non seulement il fallait faire une réforme de l’État, mais que sans elle, il n’y aurait pas de gouvernement. Aujourd’hui, ce consensus n’existe pas. On est dans une crise qui est profonde et réelle, mais qui touche moins à l’institutionnel. On est dans l’idée d’une réflexion institutionnelle qui se fera jusqu’à l’horizon 2024. On est dans une crise comparable à d’autres en Europe, comme en Espagne où l’éparpillement des voix fait qu’il est plus difficile de former un gouvernement.

Il n’y a pas de consensus en Flandre pour lier la formation du gouvernement à une réforme de l’État.

Si ce n’est que le bloc nationaliste est proche des 50% en Flandre.
Ensemble, N-VA et Belang ont quatre sièges de plus qu’en 2010. Alors effectivement, ils ont presque une majorité mais dans un seul groupe linguistique. Si on raisonne au niveau fédéral, ce que fait Paul Magnette en ce moment, seuls 30% des députés sont nationalistes, il y en a donc 70 qui ne le sont pas. Par contre, si on aborde les choses de manière confédérale, on insiste sur l’idée qu’il faut forcément une majorité dans chaque groupe linguistique. Pour moi, on n’a pas le choix, il faut choisir la première option.

N’y a-t-il pas un risque nouveau de voir la N-VA et le Belang s’associer?
La question est de savoir ce qu’ils peuvent faire. Ils ne peuvent rien faire, même avec une majorité dans le groupe linguistique flamand, tant qu’on trouve une majorité à la Chambre pour faire un gouvernement… Ils ne peuvent pas bloquer la Belgique.

En montant avec le PS, la N-VA ouvrirait un boulevard au Vlaams Belang.

La Belgique n’est donc pas menacée?
Non. En Catalogne, les indépendantistes sont majoritaires, et ils n’arrivent à rien pour une raison principale: il n’y a pas une majorité de Catalans qui veulent l’indépendance. Pour aller plus loin, il faut que la population soit d’accord. En Flandre, ce n’est pas le cas non plus. Tout au plus les nationalistes peuvent-ils faire du "nation building" en réformant l’enseignement, la culture flamande et en espérant que dans une génération, les Flamands voudront l’indépendance.

Quelles sont les chances de Paul Magnette d’exclure la N-VA?
Sa méthode est très bonne. Il est sorti de la logique "avec ou sans N-VA" au profit d’une logique d’union nationale, sur l’idée d’un arc-en-ciel renforcé par le CD&V et le cdH. Ce qu’il en restera à l’arrivée, je ne sais pas, mais on est bien au-delà du ballon d’essai. Il a évacué le confédéralisme, ce qui isole la N-VA. Mais il doit avoir quelque chose d’assez ambitieux pour attirer CD&V et Open Vld.

La N-VA est très mal prise depuis les élections.

La N-VA a-t-elle déjà choisi l’opposition, comme l’affirme Bart Sommers?
Je crois que oui. La N-VA est très mal prise depuis les élections. Elle a négocié des semaines avec le Belang, ce qui l’a légitimé. Du coup, ses radicaux se demandent pourquoi encore voter N-VA. L’opposition paraît plus confortable dans ce contexte. Si elle ne monte pas au pouvoir, il y a deux possibilités. Soit la formation d’un gouvernement est impossible et la Belgique ne fonctionne plus, ce qui légitime son discours. Soit il y a un gouvernement arc-en-ciel que l’on peut pilonner depuis l’opposition. Par contre, si la N-VA monte avec le PS, elle ouvre un boulevard au Vlaams Belang.

Quel est l’intérêt du CD&V et de l’Open Vld de monter sans la N-VA?
Leur scénario idéal, c’est d’aller avec la N-VA mais il est assez clair que la N-VA n’ira pas. Pour eux, il y a trois options depuis le début: un gouvernement PS-N-VA, un arc-en-ciel élargi ou une crise et de nouvelles élections. Si l’option 1 disparaît, je pense qu’ils ont intérêt à faire un gouvernement. La pire option serait d’aller aux élections. Après, le CD&V et surtout le Vld vont être très durs en négociations. Il sera très difficile de se passer du Vld, sous peine d’avoir un gouvernement très minoritaire au nord et très à gauche, ce qui serait compliqué en Flandre et pour le MR.

Les francophones sont restés sur l’idée que toute évolution institutionnelle mène à moins de Belgique.

Les francophones sont-ils prêts à cette discussion institutionnelle qui se prépare?
Non. Personne ne réfléchit. Peut-être au PS mais on n’en sait rien. La façon dont Magnette annonce cette réflexion laisse penser qu’on peut réfléchir à la modernisation de l’État sans la N-VA. Les partis francophones sont restés sur l’idée que toute évolution institutionnelle mène à moins de Belgique. Mais on peut réfléchir à la manière dont la Belgique fonctionne, en se disant que si elle fonctionne bien, elle n’éclatera pas. La liste des articles à réviser de la Constitution est limitée, une grande réforme ne se fera pas sous cette législature.

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