tribune

Qu’est-ce qu’un objet acquis au Congo de manière illégitime, M. Dermine?

Député fédéral PTB.

Tous les objets acquis durant la période coloniale, tant celle de Léopold II (1885 à 1908) que celle qui a suivi (1908 à 1960), sont des objets "mal acquis" qui doivent être restitués aux autorités congolaises.

 Ce 20 juillet 2021, L’Écho a publié sous le titre "L’heure de la restitution d’objets spoliés au Congo est venue", une opinion du secrétaire d’État PS Thomas Dermine, consacrée à la restitution par les autorités de notre pays d’objets issus de l’ancienne colonie belge.

Les déclarations de M. Dermine sur cette restitution peuvent sembler prendre une tournure véritablement décoloniale. Ainsi, il affirme que "les objets acquis par nos ancêtres de façon illégitime ne nous appartiennent pas. Ils ne sont pas à nous. Ils appartiennent au peuple congolais. Point final."

Décision ambiguë

Certes, le gouvernement Vivaldi et son secrétaire d’État ont été mis sous pression par les mouvements décoloniaux qui dénoncent fermement depuis des années la possession par la Belgique de biens et de restes humains accaparés durant la colonisation du Congo, du Rwanda et du Burundi. D’autant que le mouvement et les débats sur la restitution sont sur les rails dans d’autres pays tels la France, l’Allemagne et les Pays-Bas. Il leur fallait réagir, en cela, c’est bien une victoire, avoir réussi à faire réagir le gouvernement. Mais la décision gouvernementale n’est pas sans ambiguïté.

La présence de ces restes humains en Belgique montre l’atrocité de la colonisation, à l’instar de la dent de Patrice Lumumba brandie comme un trophée de chasse.

Observons d’abord que la restitution des restes humains est complètement occultée, pas un mot. Les enquêtes du journaliste Michel Bouffioux, notamment, indiquent que "plusieurs centaines de crânes, des squelettes, des ossements divers, des fœtus ont été 'collectés' par des Belges pendant l’époque coloniale en Afrique centrale, principalement au Congo. Une partie de ces 'collections' conservées Bruxelles appartient à un temps où des scientifiques égarés contribuèrent à nourrir l’idéologie raciste."

La présence de ces restes humains en Belgique montre l’atrocité de la colonisation, à l’instar de la dent de Patrice Lumumba brandie comme un trophée de chasse par le commissaire belge ayant participé à la découpe du corps du Premier ministre assassiné. Il n’est donc pas anodin de ne pas mentionner ces macabres collections.

Le gouvernement impose des critères à la restitution

En ce qui concerne les objets issus de la colonisation, le gouvernement et son secrétaire d’État ont fixé des conditions à leur restitution, conditions qui se cachent derrière le fameux mot "illégitime". Mais posons-nous la question: qu’est-ce qu’un objet acquis de manière "illégitime"?

Marco Van Hees. ©Photo News

Parler d’objets acquis de manière illégitime, c’est comme si la colonisation pouvait avoir le moindre caractère légitime, comme si elle n’avait été imposée par la force et la violence que dans certains cas. D’ailleurs, le directeur de l’AfricaMuseum (musée de Tervuren), Guido Gryseels, qui semble se faire le relais du gouvernement, déclare qu’une minorité d’œuvres du musée ont été spoliées.

Or, les biens avaient des propriétaires, ils appartenaient à des personnes. Comme les territoires colonisés, ils n’ont pas été découverts, ils existaient, des gens y vivaient. M. Dermine évoque des "actes de violence et de cruauté" commis dans l’État indépendant du Congo et des "souffrances et des humiliations" causées au Congo belge comme s’ils étaient des excès de ces périodes. Or, ces violences étaient un des fondements de l’exploitation coloniale.

Quand M. Dermine impose ses catégorisations et ses conditions à la restitution, ne peut-on pas y voir un reste de réflexe colonial?

Dans ce cadre, il nous semble qu’il faut considérer que tous les objets acquis durant la période coloniale, tant celle de Léopold II (1885 à 1908) que celle qui a suivi (1908 à 1960), sont des objets « mal acquis » qui doivent être restitués aux autorités congolaises puisqu’aucun des objets n’a été pris dans le cadre de relations d’égal à égal, puisque tous proviennent d’une période durant laquelle la Belgique avait instauré un système criminel de domination, d’exploitation, de pillage.

C’est ainsi qu’on peut décoloniser, en reconnaissant les crimes commis et en restituant inconditionnellement les biens pillés durant la colonisation. Et aussi, en agissant de manière d’égal à égal. Car en somme, quand M. Dermine impose ses catégorisations et ses conditions à la restitution, ne peut-on pas y voir un reste de réflexe colonial?

Par Marco Van Hees, député fédéral PTB, membre de la commission spéciale "Congo - Passé colonial" de la Chambre

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