interview

Raoul Hedebouw (PTB): "Pour nous, les salaires ne sont pas le problème, mais la solution"

Raoul Hedebouw, député fédéral et porte-parole du Parti du travail de Belgique (PTB).

Lundi, un mouvement de grève réclamera plus de souplesse sur la hausse des salaires. Le PTB soutient. Et dézingue la politique de relance des gouvernements en place.

L'impact de la grève intersectorielle de lundi sera sans doute limité par le carcan sanitaire qui vient d'être resserré. Pour les défilés syndicaux, il faudra donc repasser. Mais cela n'entame en rien le volontarisme de l'opposition PTB qui demande encore et toujours au gouvernement de plaider pour un assouplissement de la norme salariale de 0,4%, défendue par les représentants patronaux. Raoul Hedebouw, député fédéral et figure de proue d'un parti en plein essor, n'en démord pas alors qu'il s'installe sous un fanion PTB dans un petit local de la Chambre. Pourtant, sa proposition de loi, signée avec Marc Goblet (PS) et visant à rendre cette norme indicative, n'a que très peu de chance d'aboutir. Alors, show politique?

"Nous sommes confrontés à une Vivaldi qui entérine, à mon grand regret, la loi de 1996, dit-il. Au PTB, nous avons toujours combattu ce texte car nous estimons que mettre en concurrence, de manière structurelle, les travailleurs des Pays-Bas, de France, d'Allemagne et de Belgique, ce n'est pas la solution. Tous les patronats des pays environnants utilisent les mêmes arguments idéologiques pour compresser les salaires. Pour nous, les salaires ne sont pas le problème, mais la solution, car ils améliorent les conditions de vie des gens et soutiennent la consommation". Et de voir un mouvement social se dessiner. "À notre opposition de principe à la loi de 1996 se greffe un véritable mouvement de la base des travailleurs. Un effet majeur de cette crise est le retour d'une fierté de classe. Qui fait tourner la société? Pendant des années, on nous a dit que c'était les capitaines d'industrie et les actionnaires, mais d'où vient la source de richesse ? Du travail. Les origines de la richesse sont le travail et les ressources naturelles", déclame-t-il en citant Marx.

Rapport de forces

Raoul Hedebouw ne s'en cache pas, il est là pour parler "macro" et a donc quitté son costume de showman des réseaux sociaux pour une posture plus intello. Il poursuit: "Le rapport de forces est en train de se mettre en place. Plein de gens, y compris parmi les indépendants, sont en train de se demander pourquoi on impose un plafond d'augmentation des salaires de 0,4% à tout le monde". On réplique qu'avec l'indexation automatique, la hausse des salaires dépassera les 3%. "Cette indexation est un acquis et je la défends", s'agace-t-il, sans pour autant se départir de son sourire.

Dans sa proposition, on note que le PTB ne parle plus de tuer la loi de 96, mais seulement de rendre la norme indicative. Un renoncement? "Un compromis que le PTB peut et veut faire", assure Hedebouw.

D'accord, mais cette norme résulte tout de même d'un calcul technique du Conseil central de l'économie pour préserver la compétitivité, ose-t-on. Il s'agite. "C'est le résultat d'une analyse teintée idéologiquement. On décide que la concurrence avec les pays voisins est le critère et on l'impose. Cela veut dire qu'on ne peut pas tenir compte de réalités sectorielles différentes. On est face à une loi intrusive, qui casse la dynamique de marché et impose un prix. C'est antilibéral à mort."

"La loi de 96 est intrusive, casse la dynamique de marché et impose un prix. Finalement, c'est antilibéral à mort."

OK, mais une grève en pleine crise sanitaire, c'est vraiment responsable, ça? "La grève contribuera à ce que le virus circule moins. De ce côté, on ne peut que soutenir les organisations syndicales (rires). Plus sérieusement, je sens que les lignes commencent à bouger, notamment quand le président d'un parti du gouvernement (Paul Magnette, PS, NDLR) affirme qu'il soutient à 200% la grève. Il y a un fléchissement." Le vice-Premier socialiste, Pierre-Yves Dermagne, en charge du Travail doit se mouiller ? "Si des circulaires passent pour rendre la norme indicative, c'est bien, mais il devra y avoir un combat ultérieur sur la loi. On ne peut pas applaudir les travailleurs héros un jour, et ensuite ne rien leur rendre", lâche-t-il.

On essaye de l'interrompre, mais le voilà déjà parti dans une diatribe sur "le grand patronat, qui se trouve sur la défensive car il sent que la base démocratique et sociale pour imposer ce 0,4% n’existe pas". Il conclut: "Un rapport de forces s'établit au niveau du salariat et des petits indépendants. Il y a là une convergence intéressante".

Indépendants et PTB

Voilà qui nous amène à la nouveauté du moment. Des indépendants frapperaient à la porte du PTB. En chiffres, cela donne quoi, demande-t-on à son porte-voix. "J'ai eu environ 35 entrevues avec des secteurs qu'on aurait spontanément moins rencontrés. Une vraie dynamique est en train de naître. Et le constat est le suivant: c'est de nouveau aux petits qu'on va faire payer cette crise. En fait, ce que Marc Raisière (patron de Belfius, NLDR) a dit tout haut, c'est ce qu'une grande partie de l'élite économique pense tout bas. Cette crise servira à assainir le tissu économique." N'est-ce pas le propre de chaque crise? Hedebouw répond du tac au tac: "C'est le propre de chaque crise du capitalisme, que les petits se fassent manger par les grands". L'animal politique est relancé: "Les banques sont un mécanisme de l'assainissement que veut Raisière. Je trouve que les conditions qu'elles imposent en matière de crédit sont scandaleuses. Pour moi, il faut geler les faillites vu les circonstances exceptionnelles. Les libéraux de la Vivaldi disent que la PRJ va tout résoudre. Mais, c'est faux. Georges-Louis Bouchez dit même parfois que la faillite permet d'apprendre. Dans quel monde vit-on? On parle ici de gens frappés de plein fouet par une crise économique dont ils ne sont pas responsables".

Quasi sans reprendre son souffle, le Liégeois embraye sur les aides publiques aux entreprises. "Le taux de remplacement par rapport aux chiffres d'affaires et aux frais fixes est d'environ 50% en Wallonie et à Bruxelles, alors qu'il atteint environ 90% au Luxembourg. Il sera de 80% en France comme en Flandre, s'indigne-t-il. On devrait donner des aides offrant un remplacement de l'ordre de 80 à 90%". Radin l'État? "Complètement. Il l'est avec les petites entreprises, pas avec les grandes. Quand il a fallu sortir 200 ou 300 millions pour Brussels Airlines, là il n'y avait pas trop de problème."

"40% des clusters sont dans le monde des entreprises et c’est tabou rue de la Loi. On ne parle pas de ce qui se passe derrière les murs des entreprises."

Même discours sur le chômage temporaire qui, selon lui, n'encourage pas au respect de la quarantaine. "On aurait dû assurer un taux de remplacement de 100% en cas de quarantaine. Aujourd’hui, on invite les gens à faire des choix entre une quarantaine et la perte de 30% de revenus. Ça ne va pas."

On en vient à la gestion de crise. "Il n’y a pas de solution miracle. Ma critique porte sur deux points. D’abord sur cette cacophonie politique qui est indécente. Ensuite, sur le fait de voir la responsabilité fondamentale de la situation non chez les politiques mais du côté des citoyens. Il y a aussi la question des robinets. Quels sont ceux qu’on ouvre et qu’on ferme? 40% des clusters sont dans le monde des entreprises et c’est tabou rue de la Loi. Les inspections doivent augmenter."

Quelle autre solution prône le PTB pour accélérer la vaccination par exemple? "Le péché originel, c'est cette dépendance vis-à-vis de trois ou quatre multinationales. En cas de pandémie, on doit pouvoir libérer les brevets", dit-il en rappelant sa formation de biologiste. "Il faut permettre à qui veut de produire les vaccins. 57% de la capacité mondiale de production est non utilisée, car elle est logée dans des entreprises qui n’ont pas les brevets. Comment peut-on l’accepter?" Et de fustiger la passivité du gouvernement qui, constate-t-il, semble ne pouvoir faire que se plaindre des problèmes de livraison.

On place que ces entreprises du privé ont développé ces vaccins à une vitesse inédite. "Pfizer a racheté BioNtech. Voilà ce qui s’est passé: BioNtech a reçu beaucoup de subsides de l’État allemand, a innové avec ce vaccin ARN messager, mais les risques sont pour les contribuables. Ensuite, les États achètent le vaccin à un prix quasiment imposé et s’il devait y avoir des problèmes, ce serait aussi pour l’État. Les risques pour la collectivité et les bénéfices pour Pfizer. C’est l’antithèse du marché libre, en fait."

Public-public SVP

Sur la stratégie de relance économique, le PTB n'est pas avare de critiques non plus. "On débloque des fonds, OK, mais où vont-ils ? Dermine (secrétaire d'État PS à la relance, NDLR) se prononce très peu sur le sujet. En l’espace de trois ou quatre mois, on a été chercher plein de projets qui étaient dans les tiroirs. Ce qu’on va découvrir, ce sont des partenariats public-privé. Pourquoi ne pas faire de l’investissement public-public? Di Rupo choisit PWC comme consultant pour structurer le plan de relance wallon. Une entreprise citée dans les Luxleaks, qui a aidé d’autres entreprises à faire de l’optimisation fiscale, Caterpillar à placer son argent en Suisse, etc. Mon cœur à gauche est inquiet."

"On fait croire que le privé est à la base du dynamisme de l’économie, c’est faux."

Pour les communistes, "on doit prendre des mesures contra-cycliques à partir de l’État. Certainement pour des secteurs structurants comme l’énergie verte. Je propose des investissements publics dans l’éolien, le solaire, l’hydrogène. Ce sont des grands travaux que seul l’État peut prendre en charge", martèle-t-il. "On fait croire que le privé est à la base du dynamisme de l’économie, c’est faux." On l'arrête: l’activité privée construit aussi la prospérité. "Mais je suis un défenseur des PME, des petits producteurs. Mon problème, ce sont les entreprises structurantes, celles qui sont 'too big to fail', celles qui, quand elles partent en cacahuète, c’est nous qui payons!"

"J'attends un changement de paradigme dans les partis de la gauche traditionnelle."

On en arrive à la stratégie du parti. Pas de pouvoir avant d'atteindre les 50%? Alors que l'offre politique à gauche dispose d'un poids certain, rassembler tout cela ne permettrait-il pas d'obtenir plus et plus vite? "J’attends un changement de paradigme dans les partis de la gauche traditionnelle. Les grandes multinationales, les grands acteurs, s’ils voyaient un gouvernement de front populaire arriver, ils mobiliseraient de suite leur force économique. Il faut donc pouvoir compter sur les autres partis pour une vraie rupture", assène-t-il. Une rengaine toujours d'actualité dans le chef du PTB. Et de lâcher: "Le marché libre ne peut pas résoudre les problèmes sanitaires, écologiques et sociaux du monde".

"Le modèle chinois n'est vraiment pas mon modèle."

Avant de conclure, un dernier petit round international. Hedebouw l'assure: le PTB soutient le député Ecolo Samuel Cogolati, sanctionné cette semaine par la Chine pour avoir déposé une motion dénonçant le "génocide" des Ouïghours, peuple musulman du nord-ouest du pays. Le PTB s’est abstenu de voter cette motion. Gêne? "On désapprouve les faits (rapportés dans cette région de Chine, NDLR), mais j’ai des questions sur le terme de génocide qu’on ne doit pas utiliser à la légère. Mon problème, c’est ce camp que les USA nous demandent de choisir. Le Premier ministre indien appelle officiellement à réprimer les musulmans, les mettre dans des camps, pourquoi rien contre l’Inde? Car l’Inde fait partie de nos alliés. Je n’aime pas cela.  Et le modèle chinois n’est vraiment pas mon modèle, j’ai plus que des questions sur cette libéralisation, ces nouveaux milliardaires qui arrivent, etc."

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