Récit d'une folle journée qui a vu le gouvernement tomber

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Le Premier a proposé de remettre les clefs du pays au Parlement. Sans convaincre l’opposition, qui a brandi une motion de méfiance. Michel en a aussitôt tiré les conséquences. Direction le palais. Récit d’une journée un peu folle.

Que faire face à un panneau "chemin sans issue"? Jouer celui qui n’a rien vu, poursuivre sa route, se retrouver coincé dans un cul-de-sac et devoir opérer un pénible demi-tour. Ou bien revoir ses plans et changer de route. C’est ce qu’a fait Charles Michel ce mardi après-midi à la Chambre.

Le Premier ministre, à la tête d’un gouvernement minoritaire parce qu’amputé de la N-VA, n’a pu que le constater: se profilait à l’horizon une impasse politique. Son orange-bleue qui se refusait à demander la confiance de la Chambre, parce que cela revenait à se faire hara-kiri. L’opposition qui se refusait à poser la question de la méfiance, afin qu’on ne puisse surtout pas l’accuser d’avoir déclenché la crise. Et au milieu, une N-VA entre arrogance et combativité, demandant un prix exorbitant pour son soutien à des textes (budget 2019 ou le "deal" pour l’emploi bouclé l’été dernier) qu’elle a pourtant portés et déjà partiellement approuvés.

Bref, Charles Michel était coincé. Et s’il réussissait à se sortir du piège de la confiance ce mardi, un autre écueil se dessinait déjà avec le vote du budget 2019, programmé jeudi à la Chambre – un carnage assuré.

À 17 heures, Charles Michel propose

Alors Charles Michel bifurque.

Il est 17 heures; il monte à la tribune de la Chambre.

Que répond-il aux longues interpellations de l’opposition sur la situation politique dans laquelle la Belgique a encore réussi à se mettre? Ceci.

"J’ai pris la décision de soumettre au Parlement un budget de douzièmes provisoires."
Charles Michel (MR)
Premier ministre

Le Premier jette d’abord son budget 2019 aux orties. "J’ai pris la décision de soumettre au Parlement un budget de douzièmes provisoires." Douzièmes provisoires? Oui, faute de "vrai" budget et afin d’assurer la continuité de l’État, 2019 se déroulera sur la même base budgétaire que le cru 2018, découpée en douze tranches. Autrement dit, pas question de dépenser plus que l’an passé saucissonné – ce qui limite forcément la capacité à lancer des initiatives nouvelles. Mais ce faisant, Charles Michel "tire un trait" et tourne, plus que symboliquement, le dos à la N-VA.

Entre les élections anticipées, garantie d’un immobilisme fédéral d’une année, et la formation d’une nouvelle majorité, irréaliste en si peu de temps, il existe une troisième voie, argumente Charles Michel. Celle d’un gouvernement minoritaire. "Ce n’est pas une tradition en Belgique, mais bien dans de nombreux pays en Europe." Avec une date de péremption claire: la mi-avril, lorsque les Chambres seront dissoutes pour la tenue des élections de mai 2019.

Mais avec quel programme? Charles Michel esquisse une feuille de route, "non exhaustive et ouverte", faite des urgences belges et internationales du moment. Pouvoir d’achat en tête, avec l’exécution de la vague 2019 du tax shift initié en 2015 – "36 euros par mois pour les bas et moyens salaires". Avec la négociation salariale à venir, et la concrétisation de l’enveloppe bien-être (354 millions d’euros). Avec les soins de santé, et un débat à mener sur le coût de l’énergie. Avec les métiers en pénurie, les fins de carrière et la pénibilité. Si elle presse, ce n’est pourtant pas la seule priorité, liste encore le Premier en sursis. Sécurité, avec notamment l’engagement de policiers. Urgence climatique. Scène internationale, avec un Brexit qui pointe le bout de son nez et un siège au Conseil de sécurité des Nations unies à occuper.

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Vous remarquerez que la liste est la moins polémique possible, laissant ostensiblement de côté la dégressivité accrue des allocations de chômage. Et afin d’assurer que la coopération avec le Parlement soit autre chose qu’un vœu pieu, Charles Michel propose une méthode de travail, remettant quelque part les clefs du pays entre les mains de la Chambre. Le principal moteur législatif? La Chambre! Les projets de lois déjà déposés par Michel? Retirés, amendés ou votés, au choix! Les arrêtés royaux que peut prendre l’exécutif? Soumis aux parlementaires en même temps que l’avis du Conseil d’État! Les projets pensés par ce gouvernement minoritaire mais toujours de plein exercice? Soumis à la conférence des présidents, rassemblant les chefs de groupe à la Chambre! Les positions internationales de cette drôle d’orange-bleue? Dictées par le Parlement, à l’instar du "mandat" qui avait été délivré au Premier en partance pour Marrakech!

Voilà. En trois quarts d’heure, le Premier a donné tout ce qu’il pouvait. "Impossible d’aller plus loin", glisse-t-on dans son entourage. Louant la "primauté du Parlement", l’homme met toutes ses forces dans la bataille, pointant ce "chemin étroit mais possible". "Je mesure bien que ce gouvernement ne dispose pas de majorité, ni de confiance à la Chambre. Mais cette confiance, nous pouvons la construire, en travaillant ensemble, dans l’intérêt de nos concitoyens. Je lance un appel concret: mettons-nous à table." Voilà donc le plan de sortie de crise du Premier: une période de quatre mois de "supers affaires courantes", avec la Chambre à la manœuvre, mais doublée d’un gouvernement en plein exercice, législatif et exécutif effectuant une valse inédite permettant à la Belgique de rester la plus fonctionnelle possible. Un plan préalablement validé par un conseil des ministres restreint, convoqué à 13 heures.

À 17h45, l’opposition dispose

La suite s’écrit sans reprendre son souffle – du moins en façade. Constatant que Charles Michel n’a pas fait mine de demander la confiance, comme le lui suggérait pourtant la Chambre dans le cadre d’une partie endiablée de "Zwarte Piet", le chef de groupe socialiste Ahmed Laaouej demande une interruption de séance. Elle doit durer une demi-heure, elle prendra presque deux heures. L’opposition revient, avec une motion de défiance. Elle trouve la proposition trop vague, attend de Charles Michel qu’il pose des "actes concrets". Le tout dans les 48 heures, avant que cette motion ne soit soumise au vote. De son côté, l’Open Vld semble renâcler; sur les réseaux sociaux, sa présidente Gwendolyn Rutten rappelle son attachement au budget et au "jobs deal". Au sein de l’orange-bleue, tout le monde ne partage visiblement pas l’espoir enthousiaste du patron – pas entièrement, en tout cas.

À 19h45, Charles Michel jette l’éponge

"J’ai compris, mon appel n’a pas convaincu. Je pars chez le Roi présenter ma démission."
Charles Michel (MR)
Premier ministre

Les travées du Parlement se remplissent à nouveau. L’opposition veut reprendre les choses là où elles étaient? Expliquer qu’avec cette motion, ils déposent une sorte d’ultimatum, laissant tout de même au Premier l’opportunité de convaincre? Charles Michel prend les devants, et le protocole est formel: priorité au gouvernement. "J’ai compris: mon appel n’a pas convaincu. Je n’ai, à ce stade, pas été entendu." Plus de grand discours; adieu suédoise, adieu orange-bleue, il s’en va présenter sa démission au Roi. Pour Charles Michel, cette motion est vécue comme une fin de non-recevoir. Si l’opposition était disposée à négocier, elle aurait suggéré de se mettre à table, quitte à dégainer une motion plus tard, après avoir vu de quel bois se chauffait ce Premier transformé. Au lieu de quoi elle dégaine aussitôt. Pour le Premier, pas question de négocier avec une arme sur la tempe. Direction le Palais.

Charles Michel démissionne

À 21h05, le Roi tient sa décision en suspens

Le rideau tombe sur ce mardi. Le Roi tient sa décision en suspens. Et mercredi, à la Chambre, on parlera de douzièmes provisoires. Entre autres.

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