Sammy Mahdi: "On a sous les yeux la faillite de l'Europe"

Sammy Mahdi estime que la politique migratoire belge est défaillante. ©Diego Franssens

Confronté à une grève de la faim de sans-papiers, le secrétaire d'État à la Migration Sammy Mahdi refuse d'entrer dans une logique de régularisation collective.

Pamuk le chien paresse dans le couloir, le secrétaire d'État est tiré à quatre épingles et les eaux plates sont dans les verres. C'est parti pour une heure de discussion intense avec Sammy Mahdi, en charge de l'Asile et de la Migration au sein du gouvernement De Croo. La jeune pousse du CD&V entend bousculer une politique qu'il juge défaillante. Et sa fermeté affichée n'a rien à voir avec la percée de l'extrême droite en Flandre, assure-t-il. "Aujourd'hui, le constat, c'est que la migration est mal organisée. 150.000 personnes sont en séjour irrégulier en Belgique. Deux tiers des gens qui font un voyage fou jusque chez nous pour obtenir l'asile reçoivent une réponse négative. Seuls 20% des gens qui reçoivent un ordre de quitter le territoire quittent effectivement la Belgique. Et on n'a pas développé une approche réfléchie de la migration légale. Qu'est-ce que tout cela dit sur notre politique migratoire ? Que le travail n'est pas bien fait."

Interrogé sur sa récente visite du camp de réfugiés de l'île grecque de Lesbos, le trentenaire évoque une "honte absolue". "On a sous les yeux la faillite de l'Europe, poursuit-il. Nos valeurs ne sont pas respectées comme elles devraient l'être. Il y a aussi une frustration: depuis 2015, l'Union européenne a investi 3,3 milliards d'euros en Grèce pour garantir un accueil qui respecte les droits de l'homme et se déroule dans des conditions normales, ce qui veut dire de l'eau, de l'électricité, des sanitaires. Des choses simples. Il y a des travaux pour améliorer les choses, c'est bien, mais je me dis qu'on est en 2021. Six ans pour avancer si peu..."

Screening dès l'arrivée en Europe

Et de développer la vision que la Belgique défend dans le cadre des discussions en cours pour l'élaboration du pacte migratoire européen. "Depuis 2015, on a compris que la migration doit se régler au niveau européen; si on ne le fait pas ensemble, on finit par être perdants ensemble. La Belgique est parmi les pays qui connaissent le plus de migration secondaire et les pays du Sud sont impactés directement par les vagues migratoires. Il faut donc un modèle différent qui garantisse une identification directe des personnes qui arrivent sur le sol européen pour déterminer si elles ont oui ou non une forte chance de bénéficier d'une protection internationale. Deux tiers des personnes qui font une demande d'asile en Europe font souvent un périple immonde qui dure des semaines pour entendre une réponse négative. Il faut éviter qu'elles attendent tant de temps et donc proposer dès leur arrivée une procédure accessible."

"Proportionnellement, la Belgique accueille trois fois plus de demandeurs d'asile que l'Italie."

Ensuite? "Il faut une solidarité partagée entre les pays européens. Proportionnellement, la Belgique accueille trois fois plus de demandeurs d'asile que l'Italie. La Belgique est donc un des premiers pays qui bénéficiera de cette solidarité. Nous jouons notre rôle pendant que d'autres ne font pas ce qu'ils devraient faire." Des pays moins attractifs pour les migrants? "Oui, et des pays dont la politique est de repousser - on connaît l'exemple du Danemark - certains demandeurs d'asile qui ont pourtant un réel besoin de protection. Les pays de l'Est reçoivent énormément d'argent européen pour renforcer leur économie, mais on ne peut pas prendre les avantages de l'UE sans endosser certaines responsabilités. Des sanctions financières sont nécessaires." Sammy Mahdi explique que dans ce débat incessant entre fermeté et souplesse, la Belgique a proposé un système de simulation pour mesurer l'impact de cette solidarité européenne pour chaque État-membre. "Mon souhait est qu'on discute concrètement le plus rapidement possible sur la base de ces chiffres. Je ne peux pas vous les donner, mais je peux vous dire que tous les pays ont intérêt à accepter ce pacte européen."

On évoque l'attitude de la Turquie, et plus récemment celle du Maroc, qui utilisent les migrants pour peser dans leurs relations politiques avec l'Europe. "C'est un signal pour tous ceux qui veulent laisser à d'autres la gestion migratoire; cette politique nous fragilise: on donne des instruments diplomatiques à des pays tiers."

"Un bioingénieur peut se dire 'en Belgique cela prend des mois, aux Pays-Bas, seulement quelques jours, je vais donc aux Pays-Bas'."

La migration est-elle une réponse au vieillissement et donc au rétrécissement de la population active en Belgique, demande-t-on. "Vieillissement ou pas, on a toujours besoin d'une migration économique légale. J'y travaille car la Belgique n'a jamais mené une politique réfléchie là-dessus. Ce n'est pas une question d'être plus strict ou plus soft, il s'agit de renforcer notre marché de l'emploi et de travailler à un système qui n'affaiblisse pas pour autant le marché de l'emploi du pays d'origine. On essaie donc de développer des systèmes de migration circulaire. Des gens peuvent venir finir leurs études ou travailler ici pendant 4-5 ans puis retourner renforcer leur pays d'origine. On est à la recherche de certains profils comme dans le secteur de l'IT. Autre élément: le guichet unique. Aujourd'hui cela prend des semaines pour quelqu'un qui a trouvé un employeur en Belgique. Dans des secteurs concurrentiels, cela nous pose un problème. Un bioingénieur peut se dire 'en Belgique cela prend des mois, aux Pays-Bas, seulement quelques jours, je vais donc aux Pays-Bas'. Cette plateforme digitale - qui a nécessité la signature de 12 ministres - fera en sorte que cela soit plus rapide. Enfin, il y a la migration des étudiants. Aujourd'hui, le jour où la personne est diplômée, elle reçoit du secrétaire d'État à la Migration un ordre de quitter le territoire, sauf si elle a trouvé un boulot le jour-même. C'est complètement stupide. La collectivité paye 12.000 euros par étudiant pour lui dire 'tu n'as pas de boulot donc tu ne sers à rien, dégage', c'est du n'importe quoi, on perd des opportunités. La commission de la Chambre vient de voter une réforme qui donne un an à ces étudiants pour trouver un emploi, je m'en réjouis. On raisonne trop en termes de plus ou moins de migration, il faut une politique réfléchie avec une migration économique sélective et une politique d'asile basée sur le droit international."

Inflexible avec les grévistes de la faim

Des centaines de sans-papiers ont entamé une grève de la faim sur le campus de la VUB, et Sammy Mahdi refuse de négocier avec eux. Pas question pour lui d'entrer dans une logique de régularisation collective. "J'ai été ferme dès le premier jour de cette occupation, car l'histoire nous montre que laisser une marge, un doute, comporte beaucoup de risque. J'ai voulu éviter qu'on aille trop loin, malheureusement certaines associations encouragent ce type d'action. C'est ma grosse inquiétude. Je m'endors et je me réveille avec ces images qu'on m'envoie en masse sur les réseaux sociaux. Il faut éviter que ces gens aillent jusque-là. On a eu un dialogue. Certaines revendications exprimées sont justes. On attend trop longtemps pour avoir une réponse, raison pour laquelle on a renforcé les effectifs de l'Office des étrangers avec un focus sur le traitement des dossiers d'asile."

"Toute personne qui a ignoré un ordre de quitter le territoire ne peut espérer recevoir une réponse positive."

On parle de gens qui sont parfois là depuis des années, travaillent, ont scolarisé leurs enfants. Que leur dit-il? "Qu'une procédure de régularisation individuelle existe. Pour moi, un apatride n'a pas besoin de demander une régularisation et doit bénéficier d'un droit de séjour. Idem dans le cas d'une petite fille qui risque des mutilations génitales dans son pays et qui a droit à une protection internationale. Aujourd'hui, ses parents doivent introduire une demande de régularisation, c'est bizarre, je vais donc sortir ce type de situation des critères. On y travaille. On ne pourra jamais répondre à toutes les demandes, mais on répond à certaines frustrations. Nous avons une approche humaine, mais quand les critères ne sont pas respectés, on doit pouvoir dire 'non'. Toute personne qui a ignoré un ordre de quitter le territoire ne peut espérer recevoir une réponse positive."

Accompagner le retour

Il poursuit. "Il n'y a pas eu de politique vis-à-vis de ces personnes. Chaque année on donne 36.000 ordres de quitter le territoire. Et on ne sait pas s'ils partent ou pas. S'ils sont contrôlés par hasard, ils se retrouvent en centre fermé. "Moi je ne veux pas laisser ces gens se débrouiller seuls, on va essayer de les accompagner; l'idée est de donner un rendez-vous à la personne qui reçoit l'ordre de quitter le territoire dans deux ou trois postes par province chargés d'accompagner le retour." La plupart de ces personnes préfèrent rester ici, même illégalement, glisse-t-on. "Il ne faut plus parler de séjour ou de retour, mais d'intégration ou de réintégration. Si on vient ici, ce n'est pas seulement pour séjourner. Il faut aider les gens qui obtiennent un droit de séjour à s'intégrer et aider les autres à trouver un futur durable dans leur pays. Il y a à cet égard plein de projets remarquables. Des organisations internationales aident ces gens à construire une nouvelle vie dans leur pays. Notre action ne peut se limiter à mettre les gens dans des avions. Le personnel de mes services sera augmenté de 25%, c'est énorme, mais nécessaire pour mener une politique proactive de retour."

Il est temps d'évoquer la proposition visant à introduire les visites domiciliaires pour retrouver les personnes en séjour illégal qui fut recalée durement par Écolo et PS. Quel est le projet, demande-t-on ? Il botte en touche. "Il y a une politique à mener contre l’irrégularité et les gens qui refusent manifestement de collaborer à un retour", dit-il. Le no pasaràn du vice-Premier ministre Écolo Georges Gilkinet, voilà une charge à la symbolique forte, dit-on. "Je comprends les sensibilités qui existent. Je veux changer notre politique migratoire avec mes partenaires de gouvernement." Il n'ira pas plus loin, le gouvernement devant encore peler l'œuf.

On aborde donc diverses promesses gouvernementales comme cet audit de l'Office des étrangers. "On veut un audit de tous les services, non dans le but d'identifier des fautes individuelles, mais d'améliorer la chaîne de traitement des dossiers. L'appel d'offres est lancé et on devrait avoir cet audit d'ici à un an, avant de lancer la digitalisation des administrations, toujours pour accélérer les procédures." Pour la révision de la politique de regroupement familial? Le travail a commencé au cabinet mais n'est pas encore prêt, admet-il. "L'idée est d'harmoniser notre politique avec ce qui est fait dans les pays voisins."

On en vient à la question du CD&V, malmené dans les sondages. La participation à la Vivaldi ne semble guère payante, dit-on à l'ex-candidat à la présidence de son parti. "On a un certain poids politique et j'en suis heureux, dit-il. Il sera important qu'on puisse se montrer. Côté néerlandophone, on a tiré les leçons du gouvernement précédent. Se titiller, c'est une chose, mais se disputer constamment, c'est dommageable." Oui, mais les sondages? "Le parti est en chute depuis bien longtemps, il y a un travail de renouvellement beaucoup plus structurel à mener. Le parti doit se réinventer en retrouvant ses racines. On a souvent été dépendant de ce qui se passait à droite et à gauche, alors que la démocratie chrétienne est une idéologie politique forte qui veut renforcer la responsabilité de chacun. Cette dimension doit être ancrée dans chacune de nos décisions. On doit aller à la recherche des gens qui partagent cette vision."

Revenir aux fondements de la démocratie chrétienne

Ce renouvellement semble cependant peiner à se concrétiser. "On réalise qu'on ne peut plus faire ce qu'on a fait pendant des années; je ne peux qu'espérer une refondation du parti sur certains de nos fondamentaux. L'enjeu climatique en fait partie avec l'idée, par exemple, que nous sommes locataires de la terre. C'est dans nos racines, mais le citoyen ne l'a pas assez entendu. Il y a plusieurs axes sur lesquels on doit travailler. Le personnalisme veut que l'État ne joue pas le premier rôle, au contraire du citoyen, non dans son individualité, mais dans sa relation à l'autre. Au niveau socio-économique également, le combat contre la pauvreté et l'exploitation est hyper important, je pense notamment aux petites pensions. Là-dessus, on doit retrouver nos valeurs."

"Un président de parti a le droit de donner l'avis de son parti. Tout le temps."

Les tirages francophones ne facilitent pas toujours la tâche des partis flamands, lâche-t-on. "A titre personnel, je pense qu'un président de parti a le droit de donner l'avis de son parti. Tout le temps. Un ministre et un député de la majorité ont un accord de gouvernement à respecter. Ces deux positions peuvent coexister. Je n'ai aucun problème à ce que mon président de parti, Bouchez, Magnette ou Lachaert prennent position tant qu'on précise qu'à côté de cela, il y a un accord de gouvernement qu'on respecte."

Le danger n'est-il pas de faire vivre en Flandre ce sentiment que le gouvernement est dirigé par des francophones? "C'est un framing qui va dans un sens comme dans l'autre. Quand le gouvernement s'est installé, côté francophone, on a dit 'les Flamands ont gagné', ils ont tous les postes importants: le Premier, la Justice, l'Intérieur, les Finances, l'Asile et la Migration. Et maintenant, c'est l'inverse, les francophones domineraient à cause d'une discussion ou l'autre entre partis. Je sais ce qui se passe au Conseil des ministres et la vérité, c'est qu'on discute dans les deux langues et qu'on trouve des accords."

Les phrases-clés

  • "On raisonne trop en termes de plus ou moins de migration, il faut une politique réfléchie avec une migration économique sélective et une politique d'asile basée sur le droit international."
  • "Il faut aider les gens qui obtiennent un droit de séjour à s'intégrer et aider les autres à trouver un futur durable dans leur pays."
  • "Notre action ne peut se limiter à mettre les gens dans des avions."
  • "On a tiré les leçons du gouvernement précédent. Se titiller entre partenaires est une chose, mais se disputer constamment, c'est dommageable."

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