Ingénieure de gestion, consultante et chroniqueuse

Nous avons failli à notre devoir de raconter la vérité, en plus de l’expliquer. Or les non-dits créent des courts-circuits, des rejets, des combats.

Connaissez-vous le vieil adage qui dit que « l'important, ce n'est pas la destination, mais le chemin » ? Pas notre nouveau gouvernement, visiblement. En multipliant indéfiniment la prise de mesures liberticides sans débat préalable au Parlement et sans annonce à la hauteur de leur symbolique, il semble croire que seule compte la finalité d’une décision.

Sarah Halfin. ©doc

Erreur fatale. C’est uniquement par un usage subtil des mots que l’humain peut adhérer avec dignité à un destin commun. C’est seulement par la voie du débat qu’un jeune peut prendre conscience de la richesse de sa propre pensée. C’est précisément par l’écoute que l’on fait sienne une décision.

Pas de temps pour du blabla


En minimisant l’importance de ces étapes fondamentales, nos hommes politiques sous-entendent insidieusement, jour après jour, qu’ils savent mieux que nous ce qui est bon pour nous. Avec comme corollaire l’idée qu’il est préférable de se passer de nous. Outre le fait de négliger à tort la force de l’intelligence collective, ils considèrent la parole elle-même comme non-essentielle. Nous sommes en crise, pas de temps pour du blabla, pas vrai ? Alors la culture, n’y pensez même pas…

C’est sans doute involontaire de leur part, mais l’incompétence ne peut pas servir plus longtemps d’excuse. Si la rhétorique n’est pas le fort des membres du gouvernement, leur premier réflexe aurait dû être de s’entourer de spécialistes de la dialectique et de chercheurs en sciences humaines et comportementales.

"Le Belge a prouvé qu’on pouvait lui faire confiance dès lors qu’il comprenait le cadre au sein duquel raisonner."
Ingénieure de gestion, consultante et chroniqueuse
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Parce que le devoir d’un démocrate éclairé est de ne recourir à l’interdit et à la menace qu’en dernier recours. Parce qu’en tant qu’Européens instruits, ils devraient avoir une foi inébranlable dans le pouvoir des mots. Parce que le Belge a prouvé qu’on pouvait lui faire confiance dès lors qu’il comprenait le cadre au sein duquel raisonner.

Aristote, Nietzsche, Harari, … voici quelques anonymes parmi d’autres qui ont souligné à leurs heures l’importance du récit. De fait, il est établi que l’Homme a deux besoins fondamentaux : un besoin de connaissance (la vérité brute) et un besoin de narration (la vérité racontée). Pourquoi laisser l’art de manier le récit aux seuls extrêmes ? N’a-t-on tiré aucune leçon des quatre années de règne de Trump et de la percée menaçante de la mouvance complotiste ?

Paresse et orgueil

Ne méprisons pas ceux qui croient en l’existence d’une intentionnalité derrière les événements récents de l’Histoire. Nous avons notre part de responsabilité dans l’attachement qu’ils ont à leurs croyances. Nous avons failli à notre devoir de raconter la vérité, en plus de l’expliquer. Nous avons pêché par paresse et par orgueil. Pourquoi s’embarrasser de belles formules, voici les chiffres et les mesures à suivre.

"Le rôle premier du politique est de mettre en mots les valeurs et l’horizon commun vers lequel nous nous dirigeons conjointement."
Sarah Halfin
Ingénieure de gestion, consultante et chroniqueuse

Sauf que … la vérité brute n’est pas vecteur de sens. Et le rôle premier du politique est de mettre en mots les valeurs et l’horizon commun vers lequel nous nous dirigeons conjointement. Il est de leur devoir de nous faire ressentir le monde. Je renvoie notamment nos dirigeants à l’usage du discours épidictique, cette forme d’art oratoire grec capable de toucher les auditeurs dans leur chair.

Se passer d’annoncer solennellement l’extension de mesures légales contraignantes avec appui sur un récit fédérateur imagé, c’est grave. Ne pas se prononcer sur le phénomène de délation massif qui a sévi en Belgique avant les fêtes de fin d’année, c’est tendancieux. Nous retirer le droit de nous exprimer par le biais d’une manifestation de plus de cent personnes, c’est dramatique.

Est-il vraiment nécessaire de rappeler que dans le contrat social pensé par Rousseau en 1762, l’homme consent à perdre sa liberté naturelle quand il entre en société sous la stricte condition de gagner en échange en liberté civile et politique ?

Une brèche ouverte

Le silence est la voie royale de l’obscurantisme. Une brèche a été ouverte… La gouvernance actuelle s’apparente presque à de la pensée magique. Vous savez, cette croyance qu’ont les enfants qu’en claquant des doigts (ou en pleurant), ils vont recevoir à manger instantanément (autrement dit, que la nourriture va leur tomber du ciel).

"Il est grand temps d’en finir avec cette rhétorique archaïque, infantilisante et court-termiste indigne de notre nation."
Sarah Halfin
Ingénieure de gestion, consultante et chroniqueuse

Or, il y a un chemin tangible à emprunter en démocratie. Dans le monde civilisé des grands, un raisonnement précède l’action et une réflexion prévoit ses aboutissants. C’est une chose de fermer les frontières, c’en est une autre de le faire sans expliciter la moindre stratégie sous-jacente d’un tel acte. Après tout, pourquoi rouvriraient-elles dans un mois? Sous quelles conditions? Qu’est-ce qui aura changé dans le monde d’ici là (sinon la présence accrue du variant redouté)? Sans parler du fait que la Commission européenne elle-même a prié la Belgique de justifier clairement ces mesures plus restrictives que recommandé.

Les non-dits créent des courts-circuits, des rejets, des combats. Parce que sans débat, on combat. Or, combattre (étymologiquement « se battre contre ») nourrit les scissions, quand débattre (« se battre avec intensité ») vise à élever la société dans son ensemble.

La forme empruntée par le nouveau gouvernement enlaidit le fonds de ce qui se joue. Il est grand temps d’en finir avec cette rhétorique archaïque, infantilisante et court-termiste indigne de notre nation. La finalité première de toute prise de parole est la prise de parole elle-même. Ignorer cette vérité profonde, c’est la dérive ultime de l’idéologie utilitariste qui pense pouvoir peser l’utilité de chacun de nos gestes. Déjà que la vie a été vidée de sa substance, j’implore nos dirigeants de se ressaisir et d’épargner l’humanité qui caractérise notre essence.

Sarah Halfin
Ingénieure de gestion, consultante et chroniqueuse

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