interview

Sophie Wilmès: "Le MR ne doit pas changer son logiciel"

©Saskia Vanderstichele

Sophie Wilmès est confiante malgré les critiques. Selon la ministre MR du Budget, la Belgique a ses chances d’obtenir un peu de clémence budgétaire auprès de la Commission européenne. Elle s’avance aussi dans l’analyse du recul de son parti aux dernières élections.

Les phrases clés

"Certains députés de la majorité se sentent mal informés des décisions de leur propre parti."

"On nous enferme dans une dialectique travail-fiscalité-entreprise."

"Didier Reynders tête de liste à la Région fait partie des options."

Elle n’a pas trop de quoi se plaindre, Sophie Wilmès. La ministre fédérale du Budget sort de ces élections communales avec une progression en sièges sur la liste francophone de Rhode-Saint-Genèse. Et une progression en voix de préférence – 2.000 voix à la troisième place – qui, si elle est un peu faible compte tenu de son statut de ministre, n’en demeure pas moins réelle. Elle peut donc dire qu’elle a gagné, mais ne peut nier les difficultés de son parti, le MR, dans les grandes villes wallonnes et à Bruxelles. On lui a demandé ce qu’elle en pensait mais, avant, on va un peu discuter budget pour la mettre à l’aise. Elle le dit elle-même, sa prudence est celle d’un Sioux, en particulier lorsqu’il s’agit de sortir de ses compétences exécutives.

Et ça tombe plutôt bien parce que cela secoue un peu au niveau du budget. Alors qu’elle nous recevait vendredi midi dans son bureau moderniste logé au bas de la Tour des Finances à Bruxelles, la ministre attendait toujours le fameux courrier de la Commission européenne.

Qualifié à tort de recalage du projet budgétaire de la Belgique pour 2019, ce document fera état des interrogations européennes. La Commission en a car la Belgique ne remplit pas les conditions du Pacte de stabilité. L’équipe de Jean-Claude Juncker ne pouvait pas ne pas l’épingler. Madame Wilmès rassure. "C’est vrai qu’au sens des règles européennes stricto sensu, qui nous contraignent à parvenir à une réduction de 0,6% du solde structurel, nous n’y sommes pas", admet-elle.

Explication: la Belgique a réduit son déficit structurel, c’est-à-dire effets de conjoncture non compris, de 0,2% du PIB. En deux ans, cela fait une réduction de 0,4% au lieu de 1,2%, ce qui n’est pas terrible. "C’est une décision que nous assumons, on avait annoncé la couleur en avril, il n’y a donc pas de surprise de rentrée pour la Commission européenne. C’est un fait nous n’avons pas ces 0,6% mais quand la Commission nous analyse, elle nous analyse de manière globale. Elle met le respect de la règle en regard des mesures de soutien à l’économie et à la pérennité des finances publiques. Je parle des réformes structurelles de simplification de l’impôt de sociétés, d’assouplissement du marché du travail, du tax shift et au niveau des finances publiques, de la réforme des pensions."

En plus, ajoute-t-elle,  la Commission sait "d’où l’on vient". Soit d’un déficit à 3% de PIB. "Nous avons divisé le déficit par trois et entamé une diminution de la dette, nous allons donc être considérés de manière totalement différente par rapport à un pays qui n’aurait pas obtenu ces résultats."

Selon le député CD&V Hendrik Bogaert, le prochain gouvernement devra faire mieux en matière budgétaire.

Réfute-t-elle, en d’autres termes, l’idée que la Belgique figure parmi les mauvais élèves européens en la matière? lui demande-t-on. "Je ne réfute jamais rien avant que la Commission ne donne son avis, je vous l’ai dit, je suis d’une nature prudente." Elle ajoute que la Belgique est bien placée pour demander un peu de souplesse de la part de l’Union européenne et que, d’après les contacts du gouvernement, notre pays est éligible aux dispositions de clémence budgétaire prévues par les traités.

De députés mal informés

Si tout ne va pas si mal, comment expliquer alors les critiques qui viennent de la majorité fédérale? La N-VA admet volontiers que le budget est le "point noir" du gouvernement Michel. Et le député fédéral Hendrik Bogaert (CD & V) dit ouvertement qu’il espère que le prochain gouvernement fera mieux que celui-ci.

Que leur dit-elle à ces gentils partenaires de majorité? Elle inspire et poursuit: "Je dis à mes partenaires que je respecte beaucoup que personne ne fait un budget seul. Un budget, c’est la consécration de discussions gouvernementales où tout le monde est à la table, où tout le monde a des demandes individuelles et particulières, et où, ensemble, on décide de ce qu’on fait et comment on le fait avec les conséquences budgétaires qui s’imposent. Il n’y a donc de surprise pour personne. Et qu’un parlementaire ou l’autre se sente moins bien informé sur les décisions qui ont été prises par son propre parti, je peux l’entendre et le concevoir, mais le budget est le résultat de décisions collectives. Il est bon de le rappeler de temps en temps."

Tac au tac. Et l’équilibre en 2020, faut-il encore y croire? Sophie Wilmès sait également botter en touche: "Entre maintenant et 2020, il y aura des élections. Je n’ai aucun problème à rester à la barre, mais on va quand même d’abord demander à la population ce qu’elle en pense. Il appartiendra à l’exécutif suivant de préparer le budget 2020." Circulez.

Le MR n’a pas payé son alliance avec la N-VA, selon Sophie Wilmès.

On circule et la remercierait presque pour la perche. Les élections de 2019, transition rêvée pour entamer la partie "de l’état du MR après l’épisode communal de dimanche". On n’a pas le temps de finir la question qu’elle balise, qu’elle recadre. "Une erreur fondamentale serait de dire qu’il n’y a que le MR qui recule. Le MR se tasse beaucoup moins que d’autres comme le PS". Et le cdH? "Tous les partis traditionnels stagnent ou reculent, est-ce que cela suffit dans l’analyse? Certainement pas."

Elle développe donc ce qui, pour elle, est un facteur essentiel des difficultés électorales de son parti "dans les grandes villes où on a du mal à faire passer notre message". "Le problème n’est pas dans le logiciel du MR, dans la boussole du MR, il n’est pas dans le positionnement intrinsèque de nos valeurs libérales. Vraiment pas, dit-elle. La difficulté viendrait plutôt de la manière dont on pourrait ne pas suffisamment mettre en lumière certains aspects qui sont très prégnants dans la vie des gens."

Là, on admet, elle nous perd un peu dans le phrasé, la ministre. Ça ne lui a pas échappé et elle reprend d’un "Je m’explique" couvrant notre "c’est-à-dire?". "Les libéraux sont attachés à la liberté, à faire en sorte que chaque individu puisse s’épanouir en tant qu’acteur de sa vie. Avec une notion importante: la valeur travail comme moteur d’émancipation personnelle et d’émancipation sociale. Pourquoi? Quand beaucoup de gens sont au travail, on crée une dynamique économique qui va permettre de porter les personnes qui sont en difficulté. C’est un système qui est porteur personnellement et collectivement. Mais lorsqu’on parle du travail, on ne peut pas se limiter à l’aspect fiscalité, etc. On doit penser à ce qu’il y a autour. Comment je vais au travail, le temps que je perds en y allant, le stress que cela génère, la relation entre vie professionnelle et vie privée. Quels sont les équilibres? La santé, le cadre de vie, etc. Ces points d’attention sont extrêmement importants pour notre parti, mais j’ai l’impression qu’on nous enferme dans une dialectique travail-fiscalité-entreprises… Cela fait effectivement partie de notre ADN, mais ce n’est pas tout notre ADN."

©Saskia Vanderstichele

Une question d’image

On est piqué au vif. "On"? Encore une ministre qui va s’en prendre aux médias, soupçonne-t-on. Minute, le parti n’est-il pas au moins un peu responsable de cette image apparemment tronquée? "C’est une question d’image extérieure et, en effet, on ne peut pas se trouver devant un signal en estimant que ça ne peut être que la faute des autres, sinon on est très mal parti dans l’analyse (on respire). Il faut réfléchir, se demander ce qu’on projette et se demander comment projeter mieux. L’idée n’est pas de se dire que les libéraux s’occupent de ci ou de ça, les libéraux ont tout cela dans leur programme et dans leur ADN, mais est-ce qu’on le met suffisamment en avant? C’est pour moi une des explications-clés que je placerai en priorité à l’occasion de nos débats internes qui s’annoncent très intéressants."

Elle a un exemple en tête et ne tarde pas à le livrer. "Durant cette campagne électorale, c’est la première fois que j’ai autant de questions sur les matières environnementales, dit-elle. Est-ce que cela explique tout, je n’en sais rien, mais à nouveau… Qui porte au niveau européen le combat contre l’utilisation unique du plastique? C’est Frédérique Ries, une libérale. Je ne suis pas certaine que les gens sont conscients que ce type de combat est celui du MR. Nous avons besoin d’ouvrir ces champs d’intérêt, de les mettre en avant plutôt que se demander s’il faut être à droite où à gauche."

Message reçu, mais est-ce que le MR n’a pas aussi payé sa proximité avec la N-VA? "Nous sommes aux responsabilités au Fédéral avec la N-VA et nous n’avons pas à rougir des résultats que nous avons engrangés", réplique-t-elle avant de s’en prendre à cette "dialectique MR-N-VA" effaçant Open VLD et CD&V du paysage côté francophone.

La ministre ne dit pas non à une tête de liste fédérale pour les élections de l’an prochain.

On objecte que durant la campagne, on a vu des mandataires MR surfer sur l’éventuel succès des idées de la N-VA dans l’électorat francophone. On cite Georges-Louis Bouchez s’affichant avec Theo Francken ou encore Didier Reynders semblant souhaiter gouverner Bruxelles avec les nationalistes. "Je ne suis pas convaincue que l’explication doit se trouver là, vraiment pas, assure Sophie Wilmès. Je n’étais pas dans les rues de Mons, Liège ou Namur mais à Rhode-Saint-Genèse. Dans une commune comme celle-là où la liste d’Union des francophones fait presque 70% des voix et gagne deux sièges, vous pensez bien que si cela avait été un enjeu, le MR à l’intérieur de cette liste aurait sous-performé, ce qui n’est pas du tout le cas. Le MR a pris un siège alors que DéFI, qui joue beaucoup sur cette dialectique, a perdu son échevinat. Je ne suis pas convaincue, non."

Il n’empêche, est-il souhaitable que le MR soit à nouveau le seul francophone dans le prochain gouvernement? "Ça, c’est une tout autre question", dit-elle.

On réplique que lors du "deuxième tour" de ces élections communales, celui de la constitution des majorités, le MR a souffert de son isolement politique et s’est fait éjecter dans beaucoup d’endroits. Elle est d’accord. "Le PS a expliqué que partout où c’était possible, il mettrait le MR dehors et c’est exactement ce qui s’est passé. Une des difficultés du PS, c’est ce qui se passe à sa gauche et au PTB. Les socialistes doivent entrer dans une dynamique ancrée à gauche, c’est plus simple à défendre puisqu’ils sont attaqués sur leur gauche. C’est leur stratégie politique. Cela dit, c’est très important de rester en capacité de monter en majorité."

Regret francophone

Question majorités, les résultats libéraux en périphérie bruxelloise sont pour le moins contrastés. Là, Sophie Wilmès s’anime. Elle préside le MR dans ces communes à facilités.

À Linkebeek, Damien Thiéry a été minorisé et à Crainhem, MR est DéFI sont, ensemble, mis dans l’opposition. "Le MR reste le premier parti de la périphérie, le MR a plutôt tendance à progresser. Mais mon plus grand regret, c’est la division des francophones, déplore-t-elle. À Wemmel, ils s’étaient divisés dès 2012 et on a eu une défense plus que chèvre-choutiste des facilités par le bourgmestre actuel. À Crainhem aujourd’hui, Madame Cardon (ex-bourgmestre cdH) a décidé, pour des raisons qui m’échappent encore totalement, de casser l’Union des francophones. Madame Cardon, toujours dans une dynamique particulière, s’allie avec Kraainem Unie qui, lui aussi, a perdu les élections, en nous expliquant qu’ils souhaitent mettre le communautaire au frigo. C’est d’une naïveté confondante. En plus, il tente de faire croire aux gens que ce sont les élus communaux qui créent des problèmes communautaires dans leur commune. C’est totalement faux! On l’a vu avec l’action unilatérale d’une ministre flamande sur l’envoi des convocations électorales en néerlandais uniquement. L’erreur de Madame Cardon est gigantesque. À Rhode, ce n’est pas pour rien qu’on gagne des sièges, beaucoup de néerlandophones votent pour nous car notre gestion ne fait justement pas de différence entre néerlandophones et francophones."

On souffle un bon coup et on attaque le volet ambitions personnelles. Le dernier, en général. Sophie Wilmès envisage-t-elle de tirer la liste MR pour les élections fédérales à Bruxelles? La place de Didier Reynders. Elle ne répond pas non, mais ceci: "Il faut faire ce travail d’analyse, voir comment on se positionne, affiner les programmes et, une fois que ce sera fait, on sera en mesure de dire qui est au meilleur endroit."

Boris Dilliès, son voisin ucclois, voit déjà Didier Reynders candidat à la Région bruxelloise, ce qui libère une tête de liste à la Chambre. "Il ne faut pas mettre la charrue avant les bœufs, faisons les choses dans le bon ordre. Boris Dilliès n’a pas été le seul à s’exprimer. Quand un élu explique que Didier Reynders a toute sa place à la tête de la Région bruxelloise, il n’a pas tort. Il est notre chef de file bruxellois, cela fait partie des options possibles."

Dernière question: Sophie Wilmès est-elle d’accord pour dire que Didier Reynders ne s’est pas suffisamment impliqué dans cette campagne? "Je ne fais pas de constats de ce type et certainement pas comme cela. Cela n’apporte rien. Nous avons reçu un signal, il faut maintenant l’entendre avec lucidité pour préparer l’avenir."

Quarante minutes chrono. Le prochain rendez-vous frappe déjà à la porte.

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