interview

Thierry Bodson (FGTB) : "Une Vivaldi? Pas nécessairement mieux qu'une alliance PS-N-VA"

Dans 13 jours, Thierry Bodson prendra à temps plein la tête de la FGTB. ©BELGA

À quelques jours de son élection à la tête de la FGTB, Thierry Bodson revient sur le blocage politique au Fédéral et fixe des lignes rouges à l'approche de la rentrée sociale.

Mettre la main sur Thierry Bodson cette semaine ne fut pas une mince affaire. Il faut reconnaître que l’homme est fort occupé. Avant de nous recevoir jeudi soir dans son bureau namurois, le leader syndical s'époumonait encore devant l’Élysette pour reprocher au gouvernement wallon "un manque de concertation sociale". 

Depuis l’éviction de Robert Vertenueil en juin, Bodson cumule les fonctions de président ad interim de la FGTB et de secrétaire général de l’interrégionale wallonne. "Heureusement, c’est bientôt fini ", lâche-t-il. 

"On sait que la plupart - j’espère toutes - les structures vont adhérer à ma présidence, donc il n’y a pas beaucoup de suspense."

Dans une dizaine de jours, le Liégeois devrait en effet être élu à la tête du syndicat et céder son mandat wallon à Jean-François Tamellini.  "On ne va pas jouer à cache-cache. On sait que la plupart - j’espère toutes - les structures vont adhérer à ma présidence, donc il n’y a pas beaucoup de suspense." Au moins, c'est clair.

Négociations fédérales

Avant d'aborder les questions sociales, penchons-nous un instant sur les développements politiques des dernières semaines. Pour rappel, alors que les socialistes refusaient de prendre langue avec la N-VA, Thierry Bodson était l’un des rares à plaider pour une ouverture des discussions. "On jugera sur pièce", disait-il.  

"A la FGTB, on dit clairement que, par principe, échanger de l’institutionnel contre du social ce n’est pas bon !"

Fin juillet, une initiative en ce sens était enfin lancée. Malgré des progrès, l'essai des préformateurs Bart De Wever (N-VA) et Paul Magnette (PS) s'est soldé par un échec. Leur note de départ, partiellement dévoilée, comprenait des avancées sociales en l’échange d’un nouveau round institutionnel. Un avis là-dessus? « A la FGTB, on dit clairement que, par principe, échanger de l’institutionnel contre du social ce n’est pas bon ! Si on fait de l’institutionnel, on va immanquablement toucher à des outils de solidarité entre les gens, on va aller gratter sur le droit du travail, la Sécu, la fiscalité, même sur la justice. Or on est à l’os et dans ce qui doit vraiment, pour nous, rester fédéral ».

Deuxième problème majeur : "Une réforme de l’Etat, c’est un contrat à durée indéterminée, c’est pour toujours. Un refinancement de la Sécu par exemple, c’est bon pour une législature et ensuite le gouvernement suivant peut revenir dessus. Ici, on voulait donc échanger un CDI contre un CDD, c'était un mauvais deal".

Désormais, c’est de toute façon de l’histoire ancienne. L'alliance PS-N-VA s'éloigne, tandis que la Vivaldi revient à l'avant-scène, sous la houlette du président des libéraux flamands, Egbert Lachaert. L'émergence de cette coalition serait-elle préférable?

« Ce ne serait pas nécessairement mieux. Avec Lachaert, c’est apparemment plus compliqué de mettre du social à l'agenda", souffle-t-il, sans pour autant se montrer surpris. "C'est un peu dans l'ADN de l'Open Vld, s'ils doivent lâcher quelque chose sur le social, ils viendront ensuite avec leur vieille rengaine en réclamant plus de flexibilité et une réforme fiscale, à l'opposé de celle qu'on préconise."

"Le MR et l'Open Vld ont un positionnement idéologique beaucoup plus comparable qu’auparavant."

On l'a compris, Thierry Bodson ne porte pas les libéraux flamands dans son coeur. Et leurs homologues du MR, il en pense quoi? "On a toujours tendance à croire dans l’espace politique francophone que c’est un peu moins pire quand on parle du MR que quand on évoque l'Open Vld. Mais, depuis le gouvernement Michel, les libéraux ont de moins en moins d’accents sociaux, il y a clairement eu un coup de barre à droite. Les deux partis ont un positionnement idéologique beaucoup plus comparable qu’auparavant", juge-t-il.

Comme son prédécesseur Robert Vertenueil a été évincé après avoir rencontré le dirigeant du MR, Georges-Louis Bouchez, on lui demande, candide, s'il accepterait une entrevue similaire. "Le problème n'était pas qu'il ait discuté avec un responsable politique libéral, mais le fait que cette rencontre ait eu lieu au siège de la FGTB, en présence de médias et avec des déclarations communes", rappelle Thierry Bodson. Pour le reste, "on doit pouvoir parler avec tout le monde", assure-t-il.

Rentrée sociale

Fermons le chapitre politique et passons aux questions sociales. Avec l'élection de son président le 10 septembre, le syndicat rouge sera "en ordre de marche" et prêt à entamer des discussions, potentiellement houleuses, avec le banc patronal.  Il faut dire que les sujets ne manqueront pas dans les prochains mois, avec en point d'orgue la négociation d’un nouvel accord interprofessionnel (AIP 2021-2022).  

Cet accord-cadre, applicable à l’ensemble du secteur privé, dessine l’évolution salariale pour les deux ans à venir. Du moins, quand accord il y a. En 2019, le projet conclu entre les partenaires sociaux au sein du Groupe des 10 (G10) avait finalement été rejeté par les instances de la FGTB.  

Bis repetita l'année prochaine ? Le boss du syndicat se veut optimiste. "D’habitude quand on est dans une année d’AIP, le monde patronal, au départ de Pieter Timmermans, passe l’été à baliser l'accord en exposant chaque jour ses exigences et ses revendications dans la presse. Cette fois, c’est plus calme. Je n’ai vu que très peu de déclarations. Est-ce que cela veut dire qu’il y a une autre approche ? Je peux l’imaginer, donc partons de là…” 

Pour parvenir à un deal, il va toutefois falloir que "chacun sorte de sa zone de confort", assène Thierry Bodson, assurant que la volonté d'aboutir est bien réelle du côté de la FGTB.

Mais qu’attend-il précisément de cet AIP? "Il devra absolument servir à améliorer de manière significative le salaire minimum. En tout cas, il ne faudra pas nous demander d’accepter 10 centimes en plus comme ce fut le cas dans le passé, sinon ça risque d’être très compliqué dès le départ."

"L'accord interprofessionnel devra absolument servir à améliorer de manière significative le salaire horaire minimum. Et il ne faudra pas nous demander d’accepter 10 centimes en plus."

D'accord, mais les employeurs auront aussi des demandes, ose-t-on, notamment sur les questions de flexibilité...En la matière, certains travailleurs semblent d'ailleurs aussi intéressés. "Il y a certainement moyen de trouver des accords répondant à certaines demandes, ou besoins des travailleurs, mais alors on veut d'abord discuter de la réduction collective du temps de travail. Car s'il y en a une, la demande sera probablement différente."

Vous le savez, une réduction collective du temps de travail, c'est une ligne rouge pour les patrons... "Oui et il faudra qu'ils apprennent que nous en avons aussi!" Bon, le cadre est posé, les discussions s'annoncent musclées.

Pour autant, le dirigeant syndical insiste: les partenaires sociaux sont conscients qu'ils ont "tout intérêt à trouver des accords sur les questions socio-économiques au sein du Groupe des 10". Quand on lui fait remarquer que le gouvernement fédéral ne prend pas toujours en compte les avis du G10, sa réponse fuse: "C'est une grave erreur, car si les gouvernements passent, les interlocuteurs sociaux restent."

Syndicalisme 2.0

Pas de doute, les négociations sociales des prochains mois risquent de connaître quelques pics de tension. A la FGTB, on regrette par exemple déjà que les patrons aient "refusé de découpler la discussion sur la répartition de l'enveloppe bien-être de celle sur l'AIP". Le syndicat n'exclut d'ailleurs pas des actions la semaine du 21 septembre. Mais ces actions, grèves, manifestations, est-ce vraiment l'avenir du syndicalisme? N'est-il pas temps de changer de logiciel?

"Si on veut changer les choses, il faut faire mal à ceux qui ont le patrimoine."

"Une réflexion est entamée à la FGTB. Une chose est certaine: les terrains d'action et les endroits de combat ne sont plus exclusivement sur les lieux de travail. On ne fait plus évoluer la société uniquement à partir de ceux-ci", analyse Thierry Bodson. Renforcer les synergies avec le monde associatif constituera d'ailleurs un aspect important de son futur mandat. Pour autant, le Liégeois prévient: pas question de renoncer aux grèves!

"Je ne pense pas être un vieux dinosaure quand je dis qu'il y a encore un rapport capital-travail qui existe chez nous, des inégalités dans la répartition des richesses et une accumulation de patrimoine dans le monde. Si on veut changer les choses, il faut faire mal à ceux qui ont le patrimoine. Or, faire mal, je suis désolé, mais c’est bloquer les outils de production." En bref: la FGTB est prête à évoluer, pas à revenir sur certains de ses fondamentaux...

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