interview

Thierry Bodson: "On arrose tout le monde, ce n'est politiquement pas défendable"

Le président ad intérim de la FGTB, Thierry Bodson, est peu optimiste quant aux chances de parvenir à des accords avec le patronat pour favoriser la relance. ©Tim Dirven

Figure wallonne de la FGTB, son nouveau président Thierry Bodson a quelques idées pour ancrer le syndicat dans le débat post-crise covid. Entretien.

"Le capitalisme nuit gravement à la santé", l’affiche frappe qui entre dans le bureau de la rue Haute. Sous ce message, Thierry Bodson a toujours le nez dans un dossier quand il nous lance, sans lever les yeux, le "bonjour" d’usage.

Une petite séance photo plus tard, le nouveau patron de la FGTB, propulsé après l’étrange affaire Vertenueil, s’installe pour répondre aux questions de L’Écho. Derrière nous, un lecteur VHS posé sur un poste de télévision à tube cathodique semble là pour toujours. "Je ne le vois même plus", nous dira notre hôte en riant. Anachronisme dans les locaux d’une vieille dame, certes, mais l’ex-dirigeant wallon du syndicat a quelques idées pour ancrer la FGTB dans le débat post-crise covid.

On vous dit parfois plus radical que votre prédécesseur. À tort ou à raison?

On me présente comme plus radical, mais je ne suis pas sûr que ce soit le cas. J'ai quelques images qui me collent à la peau. D'une part, le combat sans pitié que j'ai mené contre les exclusions des chômeurs. D'autre part, la façon dont j'ai participé à certaines luttes essentielles, notamment mon engagement dans la problématique des sans-papiers. Sur ces thèmes, il est vrai que j'ai parfois été assez radical, mais ce n'est pas une marque de fabrique. J'ai peut-être aussi le verbe un peu haut quand je m’exprime en public.

Maintenant que la pandémie s’éloigne, quel est le message de la FGTB?

La crise a démontré que ce que nous défendions - tous les outils de solidarité, que ce soit la sécurité sociale, les soins de santé, le rôle de l’État, les services publics - est essentiel. Or, ces dix dernières années, et même avant, les budgets des services publics et autres n’ont souvent été que des variables d’ajustement. Après la crise de 2008, nous avions déjà eu cette réflexion. Nos délégués estiment que cette fois, on ne peut pas rater l'occasion de changer les choses.

Concrètement, que prônez-vous?

Nous soutenons que l’État ne doit pas seulement avoir un rôle résiduaire, mais bien un rôle régulateur. En matière d'économie, il faut envisager de renationaliser certains secteurs. Quand on parle de l'énergie ou des transports notamment, on peut se demander quelle est la plus-value de la privatisation pour les consommateurs et les travailleurs.

"En matière d'économie, il faut envisager de renationaliser certains secteurs."

Quant à la question des recettes, je constate qu'il y a pas mal d'économistes dont les thèses commencent doucement à se rapprocher des nôtres. Au bout de son raisonnement, Bruno Colmant dit notamment qu'il faudra un jour ou l'autre se poser la question du remboursement de la dette. Est-ce qu'une bonne fois pour toutes, les gouvernements vont avoir le courage politique d’en effacer une partie ? Cela permettrait notamment d'envisager tout à fait différemment les marges budgétaires...

Vous plaidez aussi pour une réforme fiscale. La crise est-elle un déclencheur ?

On n'a pas le choix. Est-ce que ce serait immoral d’un peu taxer les revenus du capital plutôt que de revenir avec des mesures de réductions de dépenses?

Au-delà des revenus du capital, doit-on taxer le patrimoine ?

Si l’objectif est de trouver des recettes nouvelles, les revenus du capital doivent être taxés. Agir sur les flux est plus efficace que sur le stock. Mais dans un autre temps, il faudra également taxer ce stock. Les études convergent vers l’idée que les inégalités s’accentuent plutôt en raison des inégalités de patrimoines que de revenus.

Est-ce que patrons et syndicats peuvent parvenir à dégager de vastes accords pour la relance?

Au vu des positions du monde patronal, je vois mal les possibilités d'y arriver facilement. Leurs propositions vont dans le même sens que ce qui se passait dans le monde d’avant : plus de flexibilité, d'heures supplémentaires, de salaires non soumis à cotisations … J'ai du mal à comprendre la logique de ces demandes de flexibilité alors qu'on annonce 150.000 demandeurs d'emploi supplémentaires. Par ailleurs, les mesures réclamées sont systématiquement linéaires. On parle aujourd'hui de réduire, voire d'exonérer, les cotisations ONSS pour les dix premiers engagements. Mais toutes les entreprises n'ont pas besoin de cela!

Combien de temps peut-on discuter avant d’avoir un plan de relance cohérent?

Pour un pacte social, il faudra le temps qu’il faut. En attendant, des mesures d’urgence doivent être prises. Dans celles décidées jusqu’ici, il y a environ 2,5 milliards pour les travailleurs et 11 milliards pour les entreprises. Pas mal de gens disent que les mesures devraient être davantage orientées vers la demande et moins vers l’offre.

Le chèque consommation, c'est une bonne mesure?

Je serai bien content de retourner au restaurant, mais je n’ai pas besoin des 250 euros pour le faire. Qu’on donne plutôt 500 ou 600 euros à des gens qui n’y seraient pas allés sans ça. Actuellement, on arrose tout le monde, c’est mauvais budgétairement et politiquement pas défendable.

Pendant les années du gouvernement Michel, la population a parfois mal perçu les actions de grève. Quelle est votre position par rapport à la popularité du mouvement social ?

Sur les grèves et leur perception par la population, j'entends la remarque. Mais le problème est le suivant : quand on a, soit un gouvernement comme celui qu'on a connu, soit un monde patronal raide, comme c'est encore le cas pour le moment, la seule façon de faire bouger les choses, c'est de faire mal au capital. Il faut appeler un chat, un chat.

"Face à un monde patronal raide, comme c'est encore le cas pour le moment, la seule façon de faire bouger les choses, c'est de faire mal au capital."

Parlons politique,  est-il normal, selon vous, que le PTB soit exclu des discussions fédérales ?

À titre personnel, ce qui me dérange, c’est que ce type de décision continue d’entretenir l’image que gauche radicale et extrême droite, c’est pareil. La gauche radicale mérite certaines critiques et je ne suis pas un aficionado du PTB, mais il est inadmissible de mettre les deux sur un pied d’égalité. Venir dire que le racisme qu’on retrouve d’un côté et pas de l’autre, c’est un détail, ça me sidère. Reconnaissons qu’il y a d’un côté l’idée de partager les richesses, d’améliorer la situation des plus malheureux, ce qui est loin d’être le cas de l’autre.

Le Belang a en partie fait campagne à gauche…

Il a adapté son programme, mais en disant qu’il le ferait très bien sans les syndicats et les mutuelles, histoire qu’on ne puisse pas vérifier. On veut éliminer les contre-pouvoirs.

Il y a tout de même un soupçon de totalitarisme à l’égard de l’extrême gauche. Que fera-t-elle du pouvoir s’il elle l’obtient ?

Oui, c’est possible, mais c’est un mauvais message de la mettre sur un pied d’égalité avec l’extrême droite. Mais je le dis, les moyens du PTB pour arriver à ses objectifs ne sont pas bons.

Quelle coalition fédérale serait idéale pour vous? Avec ou sans la N-VA?

La difficulté avec la N-VA, c’est que c’est LE parti, contrairement au Vld ou au MR, qui ne défend pas le caractère fédéral de la Sécu, du droit du travail, etc. Il y a là un point de départ antinomique, car en coalition, la N-VA va avancer immanquablement dans cette direction. Sur le reste, on jugera sur pièce. Oui ou non va-t-on réfléchir à la l’annulation de la dette, à sortir des doctrines budgétaires européennes et travailler sur les recettes ?

Et si rien n'avance, il faudra des élections anticipées ?

On n’a pas vraiment ce débat à la FGTB. Mais mon impression est qu’à un moment, si on sort de la crise sanitaire, les citoyens vont commencer à se lasser et à se dire qu’il vaut mieux revoter que de continuer un an de plus sans gouvernement.

"Si on sort de la crise sanitaire, les citoyens vont commencer à se lasser et à se dire qu’il vaut mieux revoter que de continuer un an de plus sans gouvernement."

En tant que régionaliste wallon, qu’attendez-vous de la réforme de l’État qui s’annonce ?

Rien. On sort d’une crise grave dont les effets vont sans doute se faire sentir jusqu’en 2023-2024. Je n’ai pas l’impression que les citoyens attendent cela et que c’est leur rendre service que d’entrer dans une septième réforme de l’État ! Immanquablement, on risque de toucher à des fondamentaux de la FGTB. Par contre, si cela devient inévitable, il faudra se préparer. On va entendre que les soins de santé doivent aller aux Régions. Et ça, c’est mauvais.

Pourquoi?

Avec un outil de solidarité décomposé, l’assiette sera moins large et l’assurance moins bonne. Il y aura des concurrences entre Régions. Que va-t-on faire avec Bruxelles, en pointe sur certains soins ? Un accord de coopération ? C’est retourner dans des discussions de boutiquiers.

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