interview

Tinne Van der Straeten: "Réaliser le green deal est une responsabilité essentielle de ce gouvernement"

Le plan de relance va permettre d'utiliser l'énergie comme catalyseur pour aller plus vite dans la transition verte, estime Tinne van der Straeten.

Le mot d'ordre de la ministre de l'Énergie, Tinne Van der Straeten? Rester focalisée, et ne pas se laisser distraire de ses gros dossiers par "l'humeur du jour".

Jeudi, 16 heures. La ministre de l’Énergie nous reçoit dans son bureau de la Tour des Finances. Le matin même, elle a signé avec son homologue danois un accord sur une interconnexion électrique permettant d’importer en Belgique l’électricité des parcs éoliens danois. "Quelle journée! Je suis très heureuse d’avoir signé cet accord. Mon collègue danois et moi nous sommes parlé pour la première fois mi-décembre, et en un mois et demi, nous avons abouti."

Bien sûr, beaucoup d’étapes sont encore à franchir avant que cette ligne à haute tension sous-marine devienne réalité. Mais, pour la ministre Groen, c’est une manière concrète d’avancer sur sa feuille de route. "L’accord de gouvernement me donne pour tâches d’accélérer le développement de la deuxième zone dans l’éolien offshore, de voir s’il y a davantage de possibilités dans nos eaux territoriales, mais aussi de développer les interconnexions, pour profiter de ce qui se passe dans les pays voisins", lance-t-elle, enthousiaste. Consciente des enjeux, elle poursuit. "Certes, une interconnexion, cela va dans les deux sens, et si par exemple, il y a un problème avec le nucléaire français, cela peut nous impacter. Mais l’après-nucléaire suppose des importations d’électricité, il ne faut pas le cacher." 

Faire de la Mer du Nord une grande centrale d’énergie renouvelable, créer des interconnexions via des hubs énergétiques, autant de projets que Tinne Van der Straeten entend mener à bien et sans perdre de temps. Le ton est donné.

"Je veux rester focalisée. Si on ne fait pas attention, on se perd vite dans l'humeur du jour, alors que les défis sont grands et les timings serrés."

On l'interroge tout de même sur la leçon qu’elle a tirée de ses quatre premiers mois comme ministre fédérale de l’Énergie. Un secteur qu’elle connaît - elle a œuvré des années comme avocate spécialisée et comme parlementaire. "Il faut rester fidèle aux dossiers, et focalisée. Si on ne fait pas attention, on se perd vite dans l’humeur du jour, alors que les défis sont grands et les timings serrés: le CRM, la sortie du nucléaire, l’offshore, la norme énergétique… C’est le message que je fais passer à l’équipe: focus, focus, focus, avec une politique axée sur les chiffres et les analyses."

Êtes-vous dans les conditions pour rester focalisée et avancer, alors que l’énergie est devenue un des grands thèmes de débat?

Absolument. Déjà, il y a l’accord gouvernemental, qui commence à se concrétiser, avec notamment le plan de relance, qui est avant tout vert et digital. Le contexte est là aussi: 2020 était une des années les plus chaudes de l’histoire. Pendant que toute une série d’acteurs combattent la pandémie, il y a une équipe qui prépare la relance. C’est une tâche très importante, notamment pour moi, parce que l'énergie a toujours été un catalyseur. Chaque changement important de société a été accompagné de gros investissements dans l’énergie. Au XIXe siècle, il y a eu la révolution industrielle. Au XXIe, il y aura le green deal. Réaliser ce green deal est une responsabilité historique pour ce gouvernement.

"Chaque changement important de société a été accompagné de gros investissements dans l'énergie. Au XIXe siècle, il y a eu la révolution industrielle. Au XXIe, il y aura le green deal."

Une part importante des moyens du plan de relance va à l’énergie. Mais beaucoup de projets étaient déjà sur la table, comme les interconnexions ou le développement de l’offshore. Qu’est-ce qui n’aurait pas pu être réalisé sans les fonds européens?

Prenez le hub énergétique en mer du Nord. C’est un upgrade du projet de prise électrique en mer. Et surtout, les fonds européens nous permettent de l’accélérer. Un autre aspect important du plan de relance, c’est la dorsale hydrogène. On parle beaucoup d’hydrogène. Mais, avec ce plan de relance, cela va devenir concret.

Justement, cet engouement pour l’hydrogène n’est-il pas dangereux? N’est-ce pas, comme les voitures électriques, une pseudo-solution miracle pour laisser croire aux gens qu’ils vont pouvoir continuer comme avant?

Il y a certainement des pièges, mais surtout des opportunités. Une chose qui n’est pas discutée dans les sujets liés à l’hydrogène vert, c’est son utilisation pour remplacer l’hydrogène gris qui sert de matière première à l’industrie, notamment chimique. Pour moi, c’est ça le plus important. Cela va permettre à l’industrie de réaliser sa transition. Et pour éviter les pièges, je veux travailler de manière modulaire, et voir dans quels clusters industriels on peut avancer. Je pense à Anvers, mais aussi à Liège et Charleroi. Ce projet de dorsale hydrogène est porté par Fluxys, qui a un plan modulaire, étape par étape, là où il y a une demande et un marché. Je ne veux pas de grands travaux inutiles comme on en a vus dans les années 1950 et 60, où des ponts ont été construits sans les autoroutes qui passaient en dessous. Il faut des investissements dans les infrastructures avec un effet levier, mais dans des projets réalistes. 

"Remplacer l'hydrogène gris qui sert de matière première à l'industrie par de l'hydrogène vert va permettre à l'industrie de réaliser sa transition."

Pour transporter l’hydrogène, il faut adapter le réseau de gaz. Mais, à ce stade, impossible d’en estimer le coût. Quand va-t-on disposer d’une estimation?

Le fait que ce projet est entré dans le plan de relance va objectiver les choses. Les fonds européens stipulent qu’il faut fixer les montants en 2022, et réaliser les projets d’ici 2025. Et je compte sur Fluxys comme sur Elia pour qu’ils nous présentent des projets qui ont une plus-value pour notre économie et pour les consommateurs.

L’industrie est-elle prête à accepter cette révolution de l’hydrogène?

Une grande étude réalisée par le gouvernement flamand, main dans la main avec les industriels, a été présentée en novembre dernier. L’importation d’hydrogène fait partie de la feuille de route pour arriver à la transition dans différents secteurs industriels comme l’acier et la chimie. L’industrie est vraiment demandeuse, mais a besoin d’un cadre régulatoire, légal et politique stable. Il faut en finir avec les "stop and go" qu’on a connus dans la politique énergétique ces 20 dernières années, pour permettre aux industriels d’investir.

L’hydrogène utilisé comme matière première dans l’industrie sera-t-il en partie fabriqué à l’étranger?

Oui. On va, dans le plan de relance, lancer un appel d’offres pour des projets de production en Belgique. Mais en même temps, il y a aussi des projets d’importations importantes d’hydrogène vert, venant de pays très ensoleillés, mais à un horizon plus lointain. Et je ne m’oppose pas à ces importations.

La crise du coronavirus n’a-t-elle pas relégué au second plan la transition écologique?

On peut soit retourner au "business as usual", soit utiliser la crise comme tremplin pour aller plus vite. Pour moi, c’est clair, il faut choisir la deuxième option. Mais les entreprises doivent faire face à plusieurs défis. Le plan de relance, soutenu par l’Europe, doit les aider à réaliser les investissements nécessaires. Et je suis très fière que notre plan de relance belge, côté fédéral, compte 56% d’investissements verts, alors que l’Europe en imposait 37%. On a poussé pour aller plus loin dans la transition.

Un dossier urgent, c’est celui du CRM, le système de soutien qui doit veiller à ce qu’on ait suffisamment de centrales au gaz pour sortir du nucléaire. Est-on toujours dans le calendrier prévu, avec un arrêté ministériel qui détermine l’ampleur des besoins le 31 mars?

Oui, c’est prévu pour le 31 mars, avec une petite sortie de secours - un délai supplémentaire d’un mois si tous les arrêtés n’étaient pas prêts à cette date. Ensuite, il y aura la préqualification des projets en juin et les premières enchères en octobre, et une décision de la Commission européenne qui, j’espère, va tomber autour de l’été. Le timing est serré mais faisable.

Et du côté des porteurs de projets? On sait qu’un s’est retiré. Avez-vous une vue sur ceux qui restent?

Le gestionnaire de réseau Elia ne communique pas sur des dossiers individuels, mais il compte toujours sur un volume de projets de 9,8 GW. C’est trois fois plus que nécessaire, ce qui me satisfait, parce que la concurrence va jouer, et j’espère que cela va avoir un impact sur les coûts.

"Nous avons trois fois plus de projets de centrales au gaz que nécessaire, ce qui devrait faire jouer la concurrence."

La presse se focalise toujours sur les centrales au gaz. D’autres technologies vont-elles pouvoir se faire une place?

Oui, grâce au design du système. Après l’enchère d’octobre 2021, il y aura une deuxième enchère en octobre 2024, un an avant la fermeture du nucléaire. Elle sera réservée à des technologies comme le stockage, les batteries ou la gestion de la demande. Et elle va porter sur un gros volume: plus de 1 GW, 1,5 GW peut-être. On parle ici de plus petites capacités, qui se construisent déjà. Regardez Google à Saint-Ghislain, qui va remplacer des générateurs diesel par des batteries. On aura aussi besoin de ces technologies pour assurer la stabilité du réseau.

Il y a eu beaucoup de divergences entre le régulateur, la Creg et le gestionnaire de réseau Elia sur ce dossier. Quels sont les rapports entre ces deux acteurs aujourd’hui?

Je trouve, in fine, que ces rapports sont bons. Certes, ça ne doit pas être une grande bande d’amis, chacun a ses compétences et ses vues. Il n’est pas anormal qu’il y ait des discussions sur la nécessité du mécanisme et le volume nécessaire: c’est une décision importante, avec de grosses conséquences sur la sécurité d’approvisionnement et les prix de l’électricité.

L’absence de président à la tête de la Creg complique-t-elle la situation?

Il est primordial d’avoir un régulateur fort, et tout le comité de direction doit être renommé. Mais le fait qu’il y ait une direction ad interim à l’heure actuelle n’a pas d’impact sur la qualité du travail réalisé. Je m’oppose fermement à toute suspicion du contraire.

Pour la présidence de la Creg, comptez-vous redémarrer la procédure de zéro?

Nous avons posé la question au service public fédéral compétent et nous attendons la réponse. Ce sera discuté au sein du gouvernement.

La sortie du nucléaire a été décidée en 2003. Pourquoi rien, ou presque, n’a-t-il été fait dans l’intervalle?

Une politique hésitante a été menée depuis 20 ans et nous avons perdu énormément de temps, faute de volonté politique claire. Aujourd’hui, cette volonté existe, et l’accord du gouvernement est clair. Nous respecterons la sortie du nucléaire et son calendrier. Il faut aussi rappeler que, sortie ou pas, cinq des sept réacteurs belges fermeront. Nous avons donc, dans tous les cas, besoin du CRM. Cela n’a pas été préparé lors des 20 dernières années, ce qui me contraint à une course contre la montre. On va mener, dans l’urgence, la plus grande transformation de notre système énergétique depuis 20 ans.

Après la Seconde Guerre mondiale, nous avons opté pour le nucléaire, qui nous a beaucoup apporté. Aujourd’hui, ces infrastructures sont vieilles, ne peuvent parfois plus être mises aux normes et sont peu flexibles. Elles n’auront plus leur place dans un système énergétique décentralisé, flexible et renouvelable.

"Mon job est d'exécuter l'accord gouvernemental dans son entièreté, et ma couleur politique ne joue pas."

En tant que ministre verte, pourriez-vous survivre au plan B, la prolongation de deux réacteurs?

J’étais présente quand l’accord gouvernemental a été négocié et je le connais en long, en large et en travers. Mon job aujourd’hui est de l’exécuter dans son entièreté, et ma couleur politique ne joue pas. J’ajoute qu’il serait irresponsable de ne pas avoir de sortie de secours. On ne peut pas jouer avec la sécurité d’approvisionnement.

Comment avez-vous interprété les déclarations d’Engie en novembre sur l’arrêt des projets liés à la prolongation des centrales? 

Je suis restée concentrée. La politique énergétique est décidée par les responsables politiques, via des lois, pas via des accords bilatéraux comme le souhaitait initialement Engie. Je suis bien consciente de tout ce qui doit être préparé pour pouvoir prolonger des réacteurs. Mais, pour les centrales au gaz, je constate que de nombreux acteurs sont en train de demander leurs permis sans savoir s’ils gagneront l’enchère. Ils prennent donc un risque. À Engie de décider s’il veut prendre le risque d’investir dans la prolongation du nucléaire ou pas. Si je me base sur leur communication officielle, les deux options restent sur la table. J’ai aussi entendu qu’Engie avait compris que l’on comptait exécuter l’accord du gouvernement. C’est un groupe qui veut s’inscrire dans la transition énergétique, et nous avons besoin de lui et de tous les autres acteurs du secteur.

"À Engie de décider s'il veut prendre le risque d'investir dans la prolongation du nucléaire ou pas."

Avez-vous avancé sur le dossier des provisions nucléaires?

J’ai écrit à la Commission des provisions nucléaires pour demander une proposition d’amélioration de la loi. Je pense que tout le monde sait qu’il faut améliorer le cadre légal, vu l’importance des sommes en jeu et des responsabilités. J’attends une réponse pour la fin février.

Où en sont les procédures pour légaliser la prolongation de Doel 1 et 2?

L’étude environnementale est en bonne voie. Et nous organiserons cette année l’enquête publique nécessaire, pour enchaîner avec les textes légaux en 2022.

Cette consultation se fera-t-elle vraiment dans un rayon de 1.000 km?

Oui. Quand la prolongation a été votée, le gouvernement n’a pas jugé ces études nécessaires et n’a rien prévu dans l’éventualité où cette prolongation serait soumise à la législation européenne. Pour ne pas perdre de temps et éviter tout problème, on se base directement sur la directive, en l’appliquant de manière très large. Le rayon de 1.000 km s’explique par l’éventualité d’un accident et des citoyens potentiellement impactés. On ne doit jamais oublier que le nucléaire s’accompagne de risques et de coûts importants.

Vous devez aussi vous assurer que la facture d’électricité ne va pas augmenter. Comment allez-vous procéder?

Pour moi, il y a deux aspects qui vont de pair: la part fédérale dans la facture qui doit baisser, et la norme énergétique. Nous travaillerons en parallèle sur ces deux points. Je vais proposer des pistes concrètes au gouvernement autour du mois de septembre pour pouvoir aboutir en novembre 2021. Ce qui est sûr, c’est qu’une partie des postes de la facture sera supportée par le budget de l’État.

"Pour que la facture d'électricité n'augmente pas, il faudra qu'une partie des postes de cette facture soit supportée par le budget de l'État."

Les objectifs 2020 en matière de renouvelable n’ont pas été atteints par la Belgique. Seul l’éolien offshore fait partie de vos compétences. Que comptez-vous faire?

À partir de 2021, j’atteindrai mon objectif. Et nous accélérons tout ce qui est offshore et interconnexions.

Kristof Calvo a annoncé lundi son départ comme chef de file des députés Groen à la Chambre. Dans quel état est aujourd’hui le parti?

C’est certain que Kristof me manquera, et il manquera au parti. Mais il reste parlementaire, et son travail pour les Verts néerlandais va lui permettre de continuer à apporter de grandes idées et à inspirer le parti.

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