Universités et hautes écoles se disputent leur territoire

Avec une coupole, des pôles et des interpôles, la réforme entend simplifier le paysage universitaire. ©RV DOC

Le projet de réforme de l’enseignement supérieur est sous la loupe du Conseil d’État. L’orientation du plan n’apaise pas les craintes de l’UCL et l’ULB, les universités francophones les plus réputées.

Quel est le sens de la réforme du paysage universitaire, concoctée par le ministre Jean-Claude Marcourt (PS)? Officiellement, il s’agit de rassembler tous les établissements sous une même bannière, afin de réduire les coûts et d’améliorer la visibilité internationale.

 

 

Express

La réforme du paysage universitaire, concoctée par le ministre Jean-Claude Marcourt (PS), continue de susciter pas mal de critiques. Le ministre a-t-il voulu favoriser certaines villes (dont Mons et Liège), au détriment de Bruxelles? Et affaiblir le "pilier chrétien"?

Dans le même temps, une autre guéguerre secoue les universités, avec l'arrivée de Vlerick sur le territoire bruxellois qui est loin de plaire à sa concurrente Solvay.

 

En pratique, le bel objectif paraît bien illusoire. À cause d’un défaut de construction: les deux piliers les plus forts de l’enseignement supérieur en Communauté française, l’ULB et l’UCL, les seuls à même de soutenir un édifice plus ambitieux, sortiront vraisemblablement affaiblis de la réforme. Le gouvernement a ainsi agi à l’inverse de ce qu’il avait été adopté pour le Plan Marshall et les pôles de compétitivité, soigneusement sélectionnés, eux, comme les secteurs les plus porteurs pour l’économie wallonne.

"Réforme de bourgmestres"

"Nous avons ici une réforme de bourgmestres", soupire un acteur du monde universitaire. Traduction: il fallait conforter la ville du ministre, Liège (ce qui était déjà le cas et tout à fait légitimement dans le découpage antérieur en trois académies) et offrir des perspectives à Mons, dont le bourgmestre empêché rêve d’une vraie université complète. Au passage, Jean-Claude Marcourt utilise habilement l’échec du projet d’intégration de Namur dans le giron de l’UCL, pour offrir un pôle universitaire au bourgmestre namurois Maxime Prevot (cdH)…

Au passage aussi, soulignent plusieurs interlocuteurs, il égratigne le pilier chrétien, celui qui avait le mieux réussi à diversifier géographiquement ses implantations. Cela ne déplaît pas forcément à tout le monde au PS. Et cela explique sans doute la montée au créneau du cdH, pour contrer la réforme.

La réforme de l’enseignement supérieur

La réforme de l’enseignement supérieur, initiée par le ministre Jean-Claude Marcourt (PS), vise à créer une coupole unique de l’enseignement supérieur (l’ARES, pour Académie de Recherche et d’Enseignement Supérieur), afin de rendre le paysage plus cohérent et lui donner une visibilité internationale plus offensive. "Il faut sortir des logiques de concurrences pour privilégier les collaborations et les synergies entre institutions, au-delà des clivages historiques et philosophiques", explique Marcourt.

En 2005, une première réforme avait déjà clarifié le paysage en trois académies, construites autour des trois universités complètes, à savoir l’ULB, l’UCL et l’Ulg. L’intégration de tous les établissements dans ce découpage qu’on peut appeler philosophique ne s’est cependant pas faite sans heurts. D’où l’idée de Marcourt d’opter plutôt pour un découpage géographique.

Sous la coupole unique de l’ARES, il y aura 5 pôles territoriaux: Brabant wallon, Bruxelles, Hainaut, Liège et Namur-Luxembourg. Ces pôles regrouperont tous les établissements d’enseignement supérieur de leur territoire. Ils ont pour mission de favoriser les collaborations, la mobilité du personnel et des étudiants, le partage d’infrastructures et de services etc.

Quand un établissement veut ouvrir une nouvelle filière de formation, il devra obtenir une habilitation de l’ARES. Le projet de décret stipule que toute nouvelle habilitation impliquera une coorganisation et une codiplômation entre plusieurs établissements du pôle. Ceci afin de ne pas multiplier les formations concurrentes et proches les unes et des autres.

Le découpage géographique aurait pu exclure l’UCL de Bruxelles. La négociation politique a atténué ce risque, en créant trois "zones académiques interpôles": Bruxelles-Brabant wallon; Liège-Namur-Luxembourg et Hainaut (ce pôle provincial forme donc un interpôle avec lui-même, c’est sans doute une subtilité de la politique wallonne).

Ces coupoles, pôles et zones interpôles doivent officiellement constituer "une simplification administrative".

 

Les négociations politiques ont alors conduit à la création d’interpôles, ce qui permet, de facto, à l’UCL de rester présente sur le terrain bruxellois. Elle ne fait pas mystère de son souhait de collaborer plus étroitement avec l’Ichec (gestion), Marie-Haps (interprétariat) et l’Ihecs (communication). "Nous ne sommes finalement ni vraiment dans une logique philosophique, ni vraiment dans une logique territoriale", constate un administrateur d’université.

Cette formule hybride pourrait s’avérer néfaste pour l’ULB, qu’on voit mal investir le Brabant wallon et dont l’extension à Charleroi se retrouve dans le pôle hennuyer. "Le biopôle de Charleroi pourrait bien être une victime collatérale de la réforme, souligne un observateur. Ni l’ULB ni l’Université de Mons ne vont avoir envie d’y investir." Si effectivement, il s’agit d’une "réforme de bourgmestres", ce dossier permettra peut-être de voir qui, du bourgmestre de Mons ou de Charleroi, dirige vraiment le PS…

Peur de la concurrence

Interrogé par "La Libre", le professeur d’économie Vincent Vandenberghe (UCL) pointe un autre postulat de départ bancal dans la réforme Marcourt: l’idée selon laquelle la concurrence est forcément stérile et destructrice. "Nous nous apprêtons à emprunter le chemin inverse à celui désormais privilégié dans la majorité des pays voisins, notamment en France, en Norvège ou encore en Autriche. Des pays aspirent à toujours plus d’autonomie et de concurrence pour et entre leurs établissements d’enseignement supérieur, dit-il. Ce n’est pas parce que le financement de notre enseignement supérieur est public qu’il ne peut y avoir d’émulation entre les unifs. Une concurrence bien paramétrée constitue un gage de qualité. Un bénéfice que Jean-Claude Marcourt ne semble visiblement pas percevoir."

Ces universités forment, en outre, des jeunes adultes qui devront ensuite s’insérer dans un monde professionnel de plus en plus concurrentiel.

Là où il risque d’y avoir concurrence, c’est pour attirer les étudiants et les financements. La logique voudrait que les cinq pôles soient traités de manière similaire pour le partage des enveloppes. Dans une Communauté française qui ne sera jamais très riche, cela risque de se faire au détriment des universités complètes. Celles dont, justement, la réputation aurait pu (aurait dû?) porter la réforme.

C.D.C.

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