reportage

"Utilisez le web! Les policiers nous répondent qu’ils n’y ont pas accès"

©REUTERS

Ils ont permis de localiser Nizar Trabelsi, suspecté de fomenter une attaque suicide contre la base de Kleine-Brogel. Ils ont facilité le démantèlement de la bande qui avait volé pour 37 millions d’euros de diamants sur le tarmac de Bruxelles-National. Ce sont eux qu’on appelle pour localiser un détenu en fuite. Eux? Les 7 membres de la Cellule Justice de l’opérateur de téléphonie mobile Base.

On comprendra aisément pourquoi ils refusent d’être identifiés. "Je suis le chauve qui rigole tout le temps, appelez-moi Batman", entame le responsable de la cellule. Va pour Batman, alors!

3.000 demandes par mois

Batman connaît la boutique comme le fond de sa poche. Il est là depuis le début, en 1999. La tâche essentielle de la Cellule Justice? Répondre aux – nombreuses – demandes des forces de l’ordre pour localiser des gens ou les mettre sur écoute (une interception). La Cellule Justice de Base traite en moyenne 3.000 demandes par mois.

"On peut réduire la dette des opérateurs en dressant des réquisitoires plus ciblés."
"Batman"
Responsable de la cellule justice chez Base

"Au départ, on devait louer du matériel chez Siemens. ça coûtait 400 euros par jour. Ce matériel, on devait le plugger sur des antennes afin de pouvoir procéder à des écoutes. Mais chaque fois que la cible bougeait, c’était fini", s’amuse Batman.

Les six personnes qui, sous son contrôle, travaillent pour la Cellule Justice de Base sont joignables 7 jours sur 7, 24 heures sur 24. Et la nuit, le téléphone sonne plus souvent qu’à son tour. L’essentiel des demandes des forces de l’ordre porte sur l’historique d’un numéro de GSM (48,23% des demandes). Remonter les numéros qui ont appelé la cible et les numéros appelés par la cible. L’autre grosse part du gâteau (32,06%) porte sur les interceptions, les mises sur écoute. Précisons d’entrée de jeu que les opérateurs de téléphonie mobile ne réalisent pas les écoutes eux-mêmes. Ils ne sont que les exécutants techniques de la demande. Tout est envoyé vers une chambre d’écoute de la police. "Nous ne voyons et nous n’entendons rien et c’est bien mieux comme ça", explique Batman.

On l’aura compris, les services des opérateurs de téléphonie mobile sont très sollicités par la Justice. Et, jusqu’il y a peu, Mobistar et Base s’opposaient à l’Etat belge concernant des factures impayées. Vers la mi-octobre, le Conseil des ministres a validé une proposition de transaction avec les deux opérateurs précités. L’arrangement porte sur un montant de 9 millions d’euros accordé à Mobistar et de 14 millions octroyé à Base.

©Laurie Dieffembacq

"Depuis 2012, pour des raisons budgétaires, l’Etat ne nous payait plus ce qu’il nous devait", explique Batman. L’arriéré de l’Etat vis-à-vis de Base portait sur un montant de 18,5 millions d’euros. Une somme à laquelle il aurait encore fallu ajouter les intérêts en cas de condamnation par un tribunal. In fine, face à la menace d’une condamnation, l’Etat a préféré transiger. Concernant Base, l’arriéré portait sur 102.000 requêtes.

Base est un opérateur particulièrement sollicité. D’après des chiffres fournis par l’opérateur lui-même, il a, en 2014, géré 38% des demandes venues des services de police (contre 25% pour Belgacom, 30% pour Mobistar et 5% pour Telenet). Comment expliquer cette tendance? Les criminels préféreraient-ils le réseau de Base? Pas vraiment. "Historiquement, Base a une forte base de cartes prépayées et nous sommes le premier opérateur à Bruxelles", explique François Bailly, le porte-parole de l’opérateur. Ceci explique cela.

Pas James Bond

Pour des raisons évidentes, Batman refusera de dévoiler le détail des requêtes et les coulisses des tâches effectuées. La Cellule Justice ayant une obligation de confidentialité, n’entre pas dans les locaux qui veut; il faut d’abord montrer patte blanche et badge adéquat. "On ne fait pas de triangulation, ce n’est pas comme dans les séries télévisées ou dans un James Bond", prévient Batman. Il n’empêche. A l’heure de localiser un fuyard ou une personne ayant appelé les services de secours, l’opérateur peut faire parler les pylônes GSM. Cela permet de donner un aperçu de la zone où se trouve la personne recherchée. "Une zone de quelques centaines de mètres en ville, quelques kilomètres à la campagne", précise Batman.

La Cellule Justice de l’opérateur de téléphonie mobile Base traite en moyenne 3.000 demandes par mois. Il s’agit essentiellement de mises sur écoute et de "faire parler" des numéros de GSM.

Pour la Justice, la facture est souvent lourde. Il existe quelques moyens très simples de l’alléger, mais les services de police ne sont pas assez équipés. Peu de connexions internet et fax pour les magistrats.

Pour remédier à la situation, les opérateurs de téléphonie mobile ont commencé à donner des formations aux magistrats et aux enquêteurs.

Pour que l’opérateur agisse, il faut que l’affaire soit à l’instruction. En l’occurrence, Base ne fera parler son réseau que s’il en reçoit la demande par le biais d’un magistrat. Mais les affaires tournent. En 2014, l’opérateur a traité 33.663 requêtes. Pour l’année en cours, il est déjà question de 23.571 requêtes.

Bien entendu, ces services sont payants et facturés à l’Etat. C’est peut-être ici que le bât blesse et que les autorités agissent parfois en dépit du bon sens (technologique).

Car s’il rechigne à payer les factures dues, l’Etat pourrait facilement faire baisser la note. Et ce qui suit pourrait en faire sourire certains. Et pleurer les autres.

Projet Tank

En 2003, un système de tarification a été introduit. La première mouture comprenait les tarifs pour 8 services. Tout le reste étant considéré comme "others". Pour ces services-là, le coût devait être validé par les inspecteurs des Finances qui se sont rapidement déclarés incompétents, explique Batman. Ce qui a rapidement débouché sur une gentille anarchie en la matière. En décembre 2005, la tarification a été étendue à 16 services. En 2011, un arrêté royal a prévu une réduction de 50% de certains tarifs. Un an plus tard, à la demande de Johan Vande Lanotte et d’Annemie Turtelboom (respectivement ministres de l’Economie et de la Justice à l’époque), l’IBPT, le régulateur des télécoms, a réalisé une étude pour savoir si les tarifs appliqués étaient corrects. Avant même d’avoir les résultats de l’étude en question, un nouvel arrêté royal (31 janvier 2013) a été pris pour décider de réduire de 50% les tarifs qui n’avaient pas été impactés par la première mesure de réduction. Il n’empêche, ces dernières années, on l’a vu, l’Etat s’est fait tirer l’oreille pour délier les cordons de la bourse. Et pourtant, lors de notre visite à la Cellule Justice de Base, on nous a expliqué que la facture pouvait facilement être revue à la baisse.

©Laurie Dieffembacq

Depuis 2011, le projet Tank est sur la table. Sans entrer dans le détail, ce système prévoit un traitement automatique et accéléré des demandes de mises sur écoute ou de localisation. Du côté des opérateurs, la plateforme est en place depuis 2011, mais du côté de la Justice, les moyens manquent et rien ne bouge. Même si, souligne Batman, "il y a eu du mouvement depuis que Koen Geens est arrivé à la Justice". Du mouvement, certes, mais il reste du pain sur la planche.

"Souvent, la police nous demande de faire des recherches sur un numéro, mais le numéro en question n’est pas chez nous", explique un membre de l’équipe de Batman. En réalité, un site (www.1399.be) permet de vérifier de quel opérateur dépend tel numéro. Au lieu de demander aux trois opérateurs de travailler sur le même numéro, les policiers pourraient trouver le bon opérateur en introduisant le numéro sur le site en question. "Mais quand on leur dit d’utiliser le web, les policiers nous répondent qu’ils n’y ont pas accès", explique-t-on chez Base. Oui, oui, vous lisez bien.

Ceci, ajouté au fait que dans la plupart des cas, les magistrats envoient les réquisitoires par fax, cela laisse encore des possibilités pour la marge de progression. Et, hélas, une belle longueur d’avance aux criminels de tout bord. Pour remédier à cela, et faire diminuer la facture pour l’Etat, les trois opérateurs ont commencé à donner des formations aux magistrats et aux enquêteurs qui, nous assure-t-on, sont ravis. "On peut réduire la dette des opérateurs en dressant des réquisitoires plus ciblés", assure Batman. A condition de laisser tomber les fax une fois pour toutes et de connecter au web les commissariats qui ne le seraient pas encore!

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