analyse

Voilà plus de 420 jours que la Belgique joue au jeu de l'oie politique

Le 20 juillet 2020, le roi Philippe a chargé Bart De Wever et Paul Magnette de dégager une coalition reposant sur une large majorité. Voilà des mois que le président de la N-VA demandait de pouvoir prendre l'initiative. ©Photo News

Avec le tandem De Wever / Magnette, voilà que la piste mariant PS et N-VA est rouverte. N'avait-elle pas été barrée à maintes reprises? Est-on reparti pour le long même tour, ou la donne a-t-elle changé?

C’était il y a plus d’un an, presque une éternité déjà. Le 26 mai 2019, la Belgique se rendait aux urnes. Du côté des entités fédérées, malgré quelques lenteurs et détours, des gouvernements ont fini par éclore, entre juillet et octobre. En revanche, côté fédéral, cela patine toujours.

Ce lundi 20 juillet – 2020 donc –, le Roi a sorti une énième carte de sa manche, en confiant une mission conjointe aux patrons de la N-VA et du PS, Bart De Wever et Paul Magnette. Mission dont il se dit toujours qu’elle est périlleuse. Succès non garanti. Comment en est-on arrivé là? L’Echo retrace pour vous les grandes étapes de ce douloureux processus de (non-)formation.

1. La piste PS/N-VA.

Cela ne traîne pas. Le 30 mai 2019, le Palais dégaine son premier duo d’informateurs, chargeant Didier Reynders (MR) et Johan Vande Lanotte (sp.a) de déminer le terrain. Leur rapport prône la formation d’une alliance entre les deux principaux partis du pays, les nationalistes au Nord et les socialistes au Sud. Mais tout reste à faire.

Le 7 octobre 2019, Didier Reynders et Johan Vande Lanotte vont faire rapport au Roi. ©BELGA

Suite logique, le 8 octobre, le roi Philippe lâche deux préformateurs dans la nature. Qui ne préformeront rien du tout. Après quatre semaines, Geert Bourgeois (N-VA) et Rudy Demotte (PS) demandent à être déchargés de leur mission. Parce qu’à ce moment-là, celle-ci frise l’impossible. N-VA et PS sont difficilement conciliables. "Les divergences de fond entre le PS et la N-VA sont telles qu’elles ne permettent pas d’engager une phase suivante bâtie autour de ces deux partis."

2. L’heure de l’arc-en-ciel.

Désormais, le Palais se montrera un brin plus prudent dans ses appellations. Il ne sera plus question de former, mais d’informer. Et le nouvel informateur, c’est Paul Magnette, lancé en piste le 5 novembre 2019. Officiellement, le président du PS discute avec dix partis, en ce compris, donc, la N-VA. Dans les faits, le cœur et les notes de Paul Magnette tendent vers un arc-en-ciel rassemblant socialistes, libéraux et écologistes, éventuellement élargi à la famille démocrate-chrétienne.

Le 7 novembre 2019, le formateur Paul Magnette indique qu'il s'intéressera d'abord au contenu, avant d'envisager la composition de la coalition. ©Tim Dirven

Sauf qu’il est tout sauf évident, pour le CD&V et l’Open Vld, d’y aller sans les nationalistes, avec qui ils sont embarqués au sein du gouvernement flamand. Pour ne rien arranger, Paul Magnette froisse le CD&V, en organisant sans lui une réunion rouge, bleue et verte. Tout cela tourne court. La note Magnette est jugée trop à gauche et la N-VA maintient la pression. Avec la finesse qui peut le caractériser, Bart De Wever déclare qu’il faudra beaucoup de "dentifrice flamand" pour faire chasser, dans la bouche de Paul Magnette, le "goût de sa bouillie arc-en-ciel". Le président du PS passe la main.

3. Et pourquoi pas Vivaldi?

Le 10 décembre, un nouveau duo entre en scène. Joachim Coens, le tout frais président du CD&V, élu quatre jours plus tôt. Et Georges-Louis Bouchez, le pas tellement plus ancien patron du MR. Puisque la coalition bourguignonne, mêlant PS et N-VA, est barrée et que l’arc-en-ciel a du plomb dans l’aile, le tandem poursuit l’exploration en vue d’un arc-en-ciel élargi au CD&V et rebaptisé, marketing politique oblige, coalition Vivaldi.

À cette époque, fin décembre 2019, le duo Bouchez/Coens assure chercher la solution "au centre". ©Tim Dirven

Las, le CD&V n’est toujours pas disposé à lâcher la N-VA. Et l’idée lézarde les troupes de l’Open Vld, lancé dans sa campagne présidentielle. La Vivaldi offrirait le 16, rue de la Loi aux libéraux flamands? Mais qui s’y installerait: Gwendolyn Rutten ou Alexander De Croo?  De quoi générer un peu de tirage chez les bleus. Mais pas autant que la question de laisser la N-VA au bord du chemin; les critiques envers la présidente sortante, Gwendolyn Rutten, se font de plus en plus entendre.

L’horizon de la Vivaldi se bouchant, le tandem se remet à chasser un axe PS-N-VA. On en est là quand le Palais crée la surprise, en coupant court à la mission cornaquée par le CD&V et le MR.

4. Jamais sans la N-VA!

Surprise! Le 31 janvier 2020, le Roi lance le CD&V Koen Geens dans l’arène, sans réellement coller d’étiquette sur son profil de mission. La petite histoire raconte que cette nomination a surpris, et agacé, au CD&V, puisqu’elle a brutalement mis fin à l’exploration menée par le président Joachim Coens. La petite histoire veut aussi qu’à un moment, Koen Geens ait failli basculer en faveur de la Vivaldi. Mais le CD&V est plus coriace que cela. Et il le réaffirme haut et fort, au cas où quelqu’un en doutait encore. Ce sera avec la N-VA. "Vivaldi est un compositeur", ramasse le président. Sous-entendu: pas une coalition envisageable.

Le 6 février 2020, la mission de Koen Geens est prolongée par le Roi. ©Tim Dirven

Ce qui ne transforme toutefois pas l’essai de Koen Geens. Lequel rend son tablier au bout de deux semaines, sans que le schmilblick ait réellement avancé. Le PS ayant rappelé une énième fois qu’il ne voulait pas entendre parler de la N-VA.

5. Super Sophie et les pouvoirs spéciaux.

Nous voici le 19 février 2020. La manche du Roi contient encore quelques cartes – ici, il sort le président de la Chambre et la présidente du Sénat. Deux libéraux, qui ont de la bouteille: Patrick Dewael (Open Vld) et Sabine Laruelle (MR). Un attelage assez vite rattrapé par le coronavirus qui déboule en Europe.

Le voilà, le gouvernement Wilmès, soutenu de l'extérieur par sept partis - quoique la N-VA n'ait pas voté la confiance - et doté, pour six mois, de pouvoirs spéciaux. ©Photo News

Dans un premier temps, à la mi-mars, émerge l’idée d’un gouvernement temporaire, alliant socialistes, libéraux, démocrates-chrétiens et nationalistes. Feuille de route: gérer la crise du Covid. Un concept qui fait long feu. Le président du PS, Paul Magnette, est confronté à une fronde interne; l’idée de s’associer à la N-VA, ne fût-ce que temporairement, ne passe guère.

Le même jour, le 15 mars, un accord est conclu entre dix partis. Le gouvernement Wilmès, jusqu’ici en affaires courantes et minoritaire, bénéficie du soutien d’une majorité parlementaire et est doté des pouvoirs spéciaux pour six mois.  

6. Une bonne vieille tripartite?

Alors que la Belgique déconfine petit à petit, les négociations politiques font de même. De façon informelle, dans un premier temps. Le 19 mai 2020, les présidents socialistes prennent l’initiative. Conner Rousseau (sp.a) et Paul Magnette (PS) consultent les partis soutenant le gouvernement Wilmès. Le 15 juin, ils remettent leur rapport listant différant scénarios possibles. Dont le plus appuyé est une tripartite classique, réunissant socialistes, libéraux et démocrates-chrétiens. Ils suggèrent que Sophie Wilmès en personne reprenne la main – prématuré, balaiera le MR.

En mai 2020, les socialistes Magnette et Rousseau prennent l'initiative. ©Photo News

7. Comme les Rois mages.

Démarche informelle toujours, le 17 juin, les présidents des partis formant le squelette de l’exécutif Wilmès décident de se lancer – allez savoir pourquoi, le surnom "Rois mages" leur tombera dessus. Il y a là Joachim Coens (CD&V) et Georges-Louis Bouchez (MR), qui ont déjà œuvré de concert. Plus intéressant, on y pointe également Egbert Lachaert. Parce que oui, l’Open Vld a fini par se choisir un nouveau président le 22 mai. De quoi clarifier la position des libéraux flamands, Egbert Lachaert s’étant montré plutôt réticent à l’idée de former un arc-en-ciel ou une Vivaldi sans la N-VA.

Ce brouillard-là étant levé, les Rois mages tentent une nouvelle stratégie. PS et N-VA, cela n’a rien donné; PS sans la N-VA, cela a échoué; pourquoi dès lors ne pas tester la N-VA, mais sans le PS? C’est ce derrière quoi ils courent: la suédoise, à laquelle on rallie le sp.a côté flamand et le cdH côté francophone. Au petit jeu des drapeaux, cet attelage-ci se nomme coalition Arizona.

Lachaert/Coens/Bouchez, soit les Rois mages chargés de suivre la bonne étoile fédérale. Qui leur échappera, PS et N-VA ayant finalement décidé de se parler, éclipsant ainsi le trio Open Vld/CD&V/MR. ©Photo News

L’affaire n’est pas si simple. Parce qu’elle implique notamment de diviser la famille socialiste, qui n’est pas franchement enthousiaste à cette idée. Et de ramener le cdH aux côtés du MR – entre les deux, l’ambiance n’est pas au top, le premier soupçonnant le second de vouloir le phagocyter. À cela s'ajoute une série de chantages portant sur la proposition de loi IVG.

Mais qu’importe. La page se tourne quand, le 14 juillet, Paul Magnette annonce que, finalement, le PS est prêt à négocier avec la N-VA. Ce qui ne fait pas forcément l’affaire des Rois mages, qui se mettent en retrait, demandent aux socialistes et aux nationalistes de clarifier leur position et de leur faire rapport.

8. Bart De Wever entre en scène.

Le 20 juillet, le Palais met fin aux initiatives informelles. Le Roi confie à Bart De Wever (N-VA) et Paul Magnette (PS) une mission. À savoir "prendre les initiatives nécessaires permettant la mise en place d’un gouvernement qui s’appuie sur une large majorité au parlement". Et voilà que l’on explore à nouveau la voie PS/N-VA. Comme un air de déjà-vu.

Un faux retour à la case départ

Il faut dire qu’il y a de quoi perdre le fil, si pas l’intérêt. Plus d’un an ponctué de déclarations tonitruantes si pas contradictoires, de fausses avancées et de vrais retours en arrière, ou de retournements parfois douteux d’un point de vue scénaristique.

Cela étant, il est bon de le rappeler. La situation est loin d’être simple – le serait-elle, que le tout serait emballé, pesé depuis longtemps. Et l’été 2020 ressemble peu à celui qui l’a précédé. Tentons une mise au point.

La donne est complexe, pose Pascal Delwit, politologue à l’ULB, en guise de préambule. Parce qu’à la Chambre, Vlaams Belang (18) et PTB (12) pèsent 30 sièges. "Trouver une majorité sans eux revient à rassembler 76 sièges sur 120, ce qui est objectivement ardu au vu des visions sociales très différentes qui existent et de la fragmentation du paysage politique." De quoi définir la clef centrale du scrutin de mai 2019: une majorité n’est pas envisageable avec l’absence simultanée de la N-VA et du PS.

Cela étant, la difficulté n’explique pas tout. "Ce qui est frappant, et terrible, c’est la lenteur avec laquelle cela se déroule, pointe Vincent Laborderie, politologue à l’UCLouvain. On a commencé par perdre du temps en attendant les majorités régionales, dont la formation a déjà été ralentie par les discussions avec le Vlaams Belang, le PTB ou l’épisode du coquelicot. Après, tout le monde s’habitue à ce que cela prenne des mois, en l’absence de pression extérieure. Et à force de ne rien faire, on se trouve des excuses pour attendre encore, à coups d’échéances. Il faut laisser passer l’élection au PS, au MR, au Vld. Puis il y a le Covid." Ajoutez à cela que les partis formant le gouvernement Wilmès, MR, CD&V et Open Vld, ne sont pas malheureux dans ce temps long où ils sont plutôt bien servis. Ce qui n’aide pas à instiller un sentiment d’urgence.

Un ralenti géant accentué par le temps pris par certains acteurs à changer leur fusil d’épaule. Ainsi a-t-il fallu attendre le 20 juillet 2020 pour que le Palais confie une mission à Bart De Wever en personne, qui le réclamait pourtant depuis des mois. Ironique: éviter celui dont on pouvait craindre qu’il ne joue la carte de la paralysie a mené à une autre forme de paralysie. Ceci encore. Même si elle n’est pas plus évidente à mettre en place qu’une majorité sans la N-VA, cela a également pris plus d’un an pour que soit envisagée une coalition sans le PS. Alors que la donne électorale a plutôt tendance à limiter les options: avec PS et N-VA; avec PS et sans N-VA; avec N-VA et sans PS.

Erreur de perspective

Après, si l’on explore à nouveau la voie mariant PS et N-VA, il ne faut pas pour autant hurler au retour à la case départ. "Ce serait commettre une erreur de perspective", avance Pascal Delwit. Parce que tant le PS que la N-VA ont évolué. S’ils pouvaient tous deux, durant l’été 2019, envisager l’opposition au fédéral, opérant une sorte de repli régional, le cru 2020 est venu chambouler cette certitude. "Pour la N-VA, des élections anticipées constitueraient le pire des scénarios." Ce serait risquer de perdre la couronne de premier parti de Flandre au profit du Vlaams Belang. Au PS aussi, elles risqueraient de faire mal. "Le parti est attaqué par le PTB sur son électorat populaire et par Ecolo du côté des classes moyennes."

Plus marquant: les partis ne sont pas les seuls à avoir changé. Tout le cadre de pensée a été chamboulé par une crise sanitaire, une crise sociale qui s’annonce et un renversement de l’horizon socioéconomique. Alors qu’en 2019 il n’était question que de résorption du déficit, voilà qu’en 2020, on parle de plan de relance. "Et pour les socialistes, il est intenable de refuser le pouvoir et de laisser la droite orienter la relance", relève Vincent Laborderie. Ajoutons enfin qu’il serait trompeur de ne scruter que le PS et la N-VA, qui ne pèsent jamais que 45 sièges à eux deux. Ce serait oublier les autres acteurs, qui tentent eux aussi de ramener un trophée ou l’autre. Et à la tête desquels on trouve pas mal de jeunes présidents, pour qui poser des gestes de rupture n’a rien d’évident.

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