interview

Wouter Beke fait des appels du pied au cdH

©Brecht Van Maele

Le président du CD&V veut embarquer le cdH au Fédéral et écarte l’idée d’un nouveau round institutionnel. Il met aussi en garde le mouvement climat contre le risque de récupération.

C’est une semaine éprouvante que vient de vivre le président du CD&V Wouter Beke. Il vient de perdre une ministre en place depuis dix ans, Joke Schauvliege, balayée par la tornade climatique qui agite les grandes villes du pays.

Qu’est-ce qui vous a poussé à finalement laisser tomber votre ministre Joke Schauvliege?
Pour ma part, Joke pouvait rester jusqu’au 26 mai. Mais pouvait-elle encore fonctionner correctement dans ces conditions? C’est une femme de grande classe. Au-delà des caricatures qui ont été véhiculées à son sujet, Joke a réalisé un certain nombre de choses en matière de climat, mais elle ne dispose pas de tous les leviers. Jamais on n’a acquis davantage de zones naturelles que sous cette législature. Les émissions de gaz à effet de serre ont diminué de 17%. Depuis l’an 2000, les émissions de particules fines ont été ramenées de 4.500 à 2.000 tonnes. Joke a aussi demandé des efforts énormes aux agriculteurs. Certains dossiers, comme le "Betonstop" ou la simplification du permis pour les éoliennes, doivent encore être finalisés. La question était celle-ci: va-t-on rester dans la caricature jusqu’au 26 mai, ou va-t-on au contraire, comme l’a dit Hilde Crevits, reculer pour mieux sauter?

"Le mot complot est exagéré et Joke s’est excusée. Elle a voulu dire que d’autres groupements veulent confisquer les manifestations, bien qu’elles partent d’intentions louables. On le voit avec le PTB par exemple."

Elle a quand même parlé de complot…
Le mot complot est exagéré et Joke s’est excusée. Elle a voulu dire que d’autres groupements veulent confisquer les manifestations, bien qu’elles partent d’intentions louables. On le voit avec le PTB par exemple. Je suis allé discuter avec les jeunes dans la rue: ils me parlent du plastique et des voitures qui ne sont pas assez vertes. Ils ne mènent pas un combat contre une personne en particulier. Mais d’autres tentent de confisquer ce mouvement bien intentionné avec des motivations partisanes. On a vu la même chose avec le débat sur la migration qui a été confisqué par l’extrême droite.

Vous ne vous sentez pas pris au piège par des mouvements et organisations, comme les scouts, le MOC ou la Ligue des familles, qui font partie de votre pilier, et qui se sont retrouvés dans la rue pour le climat? Ça vous a quand même coûté un ministre…
Ce qui me dérange, c’est quand on dit qu’on n’a rien fait. Le premier ministre flamand qui a vraiment fait quelque chose pour l’environnement, c’est Theo Kelchtermans (CD&V) dans les années 1990. Savez-vous qu’en 2020, la consommation énergétique de tous les ménages du Limbourg sera neutre en carbone? Qui a dit qu’il fallait verdir le parc de voitures de société? Qui a proposé de réduire la TVA pour la rénovation? C’est nous. Les choses deviennent problématiques lorsque la rationalité doit céder face à l’émotion et la caricature.

"La société civile organisée doit être consciente qu’on ne pourra avancer que de manière concertée. La société civile non organisée, ce sont les gilets jaunes par exemple, qui laissent les syndicats dans une grande perplexité."

Vous voulez dire que vos "amis" doivent veiller à ne pas se laisser récupérer?
Si je prends l’initiative "Hart boven hard", on y trouve de très bonnes choses. Mais on y trouve aussi quelques personnes d’extrême gauche qui ont un autre agenda. La société civile organisée doit être consciente qu’on ne pourra avancer que de manière concertée. La société civile non organisée, ce sont les gilets jaunes par exemple, qui laissent les syndicats dans une grande perplexité. Entre les fondamentalistes et les négationnistes climatiques, il y a les participationnistes climatiques qui cherchent et œuvrent pour des solutions concertées. La lutte contre le changement climatique se fera ensemble ou ne se fera pas.

C’est un avertissement que vous lancez?
Vous pouvez le formuler ainsi.

Si c’était à refaire, vous ne monteriez plus dans un gouvernement fédéral sans le cdH?
Si cela avait dépendu de moi, le cdH aurait déjà été dans le gouvernement fédéral en 2014. Et aujourd’hui, si cela dépend de moi, j’aimerais beaucoup avoir le cdH à la table de négociation en 2019.

"Maxime Prévot a opéré des choix très clairs. À Namur, il gouverne sans les socialistes depuis sept ans."

Vous connaissez Maxime Prévot personnellement?
Oui. Nous entretenons une relation chaleureuse et très amicale. J’ai invité Maxime Prévot en 2017 à venir prendre la parole à notre université du Ceder (le pendant flamand du Cepess, le bureau d’étude du cdH, NDLR), qui marque traditionnellement notre rentrée politique après l’été. Cela faisait des années, sinon des décennies, qu’une grosse pointure du cdH n’avait plus participé à un événement aussi important du CD&V.

Comment le percevez-vous politiquement?
Maxime Prévot est quelqu’un qui a opéré des choix très clairs. À Namur, il gouverne sans les socialistes depuis sept ans. À la Région, il a rompu avec le PS en 2017.

Vous soutenez cette rupture avec le PS?
C’est le choix qui a été fait par le cdH. Mais dès 2014, j’avais acquis la conviction que pour les ménages et les entreprises, il fallait miser sur l’emploi, un tax shift et le rétablissement de notre position concurrentielle. À l’époque, le cdH avait fait un autre choix. Mais au final, la Wallonie s’est retrouvée avec une coalition orange bleue.

Wouter Beke ©Brecht Van Maele

Est-il envisageable d’avancer au cours de la prochaine législature vers une nouvelle réforme de l’État?
D’abord, pour une réforme de l’État, il faut une majorité des deux tiers. En posant cette exigence comme un préalable à la formation d’un gouvernement, on envoie une invitation explicite au PS. Ensuite, la sixième réforme de l’État n’est pas un aboutissement. Nous avons des idées pour aller plus loin. Dès 2011, j’ai dit qu’on aurait pu aller plus loin dans les soins de santé. Mais conditionner la formation d’un gouvernement à cette exigence, c’est soit le blocage, soit le PS à la table des négociations.

La stratégie de la N-VA est de constituer rapidement une majorité en Flandre et de laisser ensuite aller les choses au Fédéral. Comment comptez-vous y répondre?
On verra comment les choses se présenteront après le passage aux urnes le 26 mai. Je suis un régionaliste, c’est-à-dire que chaque niveau de pouvoir a son autonomie mais pas pour bloquer les autres niveaux. Les Flamands n’ont rien à gagner à rendre le pays ingouvernable. Lorsqu’il y a blocage, c’est l’économie qui trinque en premier. Or le centre de gravité économique du pays se situe en Flandre. En 2011, après avoir négocié pendant un an sur le communautaire, ce sont les entrepreneurs et financiers flamands qui sont venus siffler la fin de la récréation.

Le patron de l’ACV Marc Leemans n’a pas caché son désaccord avec la politique menée par le gouvernement. Le CD&V est-il encore un parti de ‘standen’?
La réponse est dans votre question.

Pouvez-vous expliciter, puisque c’est le sujet de votre thèse de doctorat?
D’un parti regroupant des intérêts, le CVP est devenu après la guerre un parti regroupant des membres qui se regroupent autour d’un programme. Le parti n’est plus l’addition de différents intérêts. Notre programme, c’est le modèle rhénan qui s’articule autour d’un marché du travail performant et une protection sociale très large. La valeur ajoutée générée par un travailleur flamand est pratiquement le double de celle de son collègue allemand. On ne va pas maintenir cela en adoptant la semaine des 30 heures ou en diminuant l’âge du départ à la retraite ni en limitant les allocations de chômage dans le temps.

Comment comptez-vous faire alors?
Pour la prochaine législature, nous voulons créer autant de nouveaux emplois qu’au cours de la législature écoulée, soit 237.000. Or en Flandre, nous avons atteint un niveau de chômage frictionnel, c’est-à-dire proche du plein-emploi. Si on veut augmenter le taux d’emploi, il faudra sortir un certain nombre de gens de l’inactivité. Je pense d’abord aux malades de longue durée et aux bénéficiaires du revenu d’intégration. Il faut aussi une meilleure collaboration entre les Régions. Philippe Muyters envoie le VDAB chercher des informaticiens aux Maroc. Là-dessus, Maxime Prévot a raison: c’est à la Wallonie de fournir ces informaticiens en améliorant son enseignement. Ce sera tout bénéfice pour l’emploi et la croissance en Wallonie, pour les dépenses de chômage du Fédéral et donc forcément aussi pour la Flandre.

Quid de l’idée de la FEB d’abandonner l’indexation automatique et de limiter les allocations de chômage dans le temps?
Nous n’y croyons pas. Ce ne sont pas des recettes miracle. Cela risque au contraire de gripper la concertation sociale. Nous plaidons pour le maintien d’un mécanisme d’indexation mais de l’assortir d’une norme salariale pour éviter les dérapages. C’est ça le modèle rhénan.

Certains voudraient se débarrasser de la concertation centralisée et laisser la liberté de négociation salariale dans chaque secteur.
C’est prendre le risque de voir les salaires déraper dans certains secteurs forts au détriment de la solidarité avec les secteurs plus faibles. Les écarts de revenus vont s’accroître, ce qui n’est bon ni pour l’économie ni pour la cohésion sociale.

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