Yves Leterme "Je n'ai pas de regrets"

Le Premier ministre démissionnaire s’apprête à démarrer une nouvelle carrière à l’OCDE. Yves Leterme s’en va le coeur léger.

Yves Leterme a été nommé officiellement vendredi secrétaire-général adjoint de l’OCDE. Deux jours plus tôt, l’annonce de son probable départ pour Paris avait fait l’effet d’une bombe alors que le pays est toujours dans l’attente d’un nouveau gouvernement. Le Premier ministre en affaires courantes est donc aujourd’hui doublement démissionnaire.

Avec nous, il revient sur les derniers événements et sur les étapes qui ont jalonné sa carrière politique. Un parcours qui a été parsemé d’embûches. Sur son visage se lit d’ailleurs un certain soulagement…

  • Vous êtes content de tourner la page?

Je suis satisfait. Je me sens comme un étudiant qui termine ses études et est prêt à prendre une nouvelle direction. Bien évidemment, je dois encore travailler sur le budget, sur le dossier bancaire. Pendant quatre ans, il s’est passé beaucoup de choses, le sauvetage des banques, deux accords sociaux, la présidence européenne, la guerre en Libye, la crise de la zone euro. Et ce n’est pas encore fini… Les affaires courantes demandent encore beaucoup de concentration. Le travail reste intense. Mais les questions pratiques en rapport avec mon départ à l’OCDE occupent aussi mon attention. Je vais devoir trouver un appartement à Paris, m’entretenir avec mes futurs collègues. Le stress est toujours là, mais c’est un stress positif.

  • La politique belge use-t-elle les hommes?

Non, je me sens bien. J’ai eu un accident de santé début 2008, j’y ai survécu. Je n’ai pas eu assez de temps pour entretenir ma condition physique. Mais je suis très satisfait de mon parcours. À part bourgmestre, député permanent et gouverneur, j’ai tout fait en politique belge: conseiller communal, échevin, député, sénateur, chef de groupe, vice-premier, premier ministre.

Naturellement, la politique demande énormément. Mais mentalement, j’ai toujours du répondant. Et il en a fallu durant les 459 jours de crise…

  • Vous avez des regrets?

Je n’ai pas de regrets fondamentaux. À part celui de n’avoir pu imprimer ma vision des choses. Mais en Belgique, avec l’éparpillement des voix et la complexité du pays,

Je me sens comme un étudiant qui termine ses études et est prêt à prendre une nouvelle direction.

Yves Leterme

aucun homme politique ne peut le faire. Elio Di Rupo non plus n’arrivera pas à mettre en place sa vision idéale de la société. Tout comme Alexander De Croo ou Bart De Wever. Celui qui débute en politique avec l’ambition de réaliser 100 % de son programme ferait mieux de chercher autre chose.

  • Avez-vous dit "oui" à Angel Gurria parce que vous aviez la certitude que la Belgique disposera d’un gouvernement de plein exercice d’ici la fin de l’année?

Je n’ai pas de garantie, mais je crois qu’il y a tout l’espace pour y parvenir. Avec la scission de BHV, c’est un cap très important qui a été passé. Pour utiliser une métaphore cycliste, je crois qu’ils ont dépassé le Tourmalet, mais qu’il y a encore des virages difficiles, un peu de pluie, du vent de face. On a pu constater qu’il y a la volonté de faire un accord de gouvernement. Mais il faudra maintenant travailler pour aboutir. Personnellement, je suis prêt à tout faire jusqu’à la dernière seconde pour rendre plus facile le démarrage d’un nouveau gouvernement.

  • Vous partez donc rassuré?

Oui. De toute façon je n’allais pas partir dans le chaos, sans qu’il y ait de garantie d’avoir un gouvernement. Jamais…

  • Pourquoi avoir choisi l’OCDE?

Pour le contenu du travail. Si j’avais été quelqu’un qui vise la gloire et l’argent, j’aurais pu dire oui à d’autres possibilités. Wouter Beke m’a notamment demandé si je serais partant pour un poste de vice-premier CD & V dans le prochain gouvernement. J’ai dit non. Vous savez, quand j’étais petit, je rêvais de deux choses: gagner le Tour de France et faire une carrière internationale. Gagner le Tour de France, ça devient difficile, il y a beaucoup de concurrence, il faudrait que ma condition physique soit meilleure… (sourires). Par contre, j’ai aujourd’hui 50 ans, c’est le moment où jamais pour commencer une carrière internationale.

Maintenant que j’ai déjà fréquenté les sommets de la politique belge, et même européenne, je peux privilégier le contenu.

  • L’OCDE est souvent taxée de néolibérale. C’est aussi un challenge pour vous, qui vous inscrivez un peu plus à gauche?

Oui. Mais je disposerais de compétences spécifiques à l’économie européenne qui me conviennent bien: le travail, la formation, la sécurité sociale, l’assurance-maladie, la gouvernance sociale, les PME. Je suis persuadé que la manière dont notre pays a pu résister mieux que d’autres à la crise a trait au bon fonctionnement des stabilisateurs économiques, et au bon fonctionnement de la sécurité sociale.

L’OCDE est une organisation qui, faute de pouvoirs contraignants, a beaucoup d’autorité. Elle est bien placée pour influencer l’évolution de l’économie mondiale, ce qui est nécessaire. Mais, selon moi, à deux conditions. Un: que l’on essaye de repositionner l’organisation en relations avec les Bric’s, qui sont des puissances économiques en devenir. Deux: que l’OCDE continue à fonctionner de manière indépendante.

L’organisation a été fondée à une époque où le libre-échange était quasiment une religion. On y a ajouté le développement durable, la composante sociale, il faut se concentrer maintenant sur la régulation des marchés financiers. Ce sont deux challenges très importants.

  • Vous arrêtez définitivement la politique?

Je reste militant et disponible pour mon parti. Dans les semaines qui viennent, nous déciderons si je reste dans le conseil communal d’Ypres, ou pas. Mais ma première ambition est de mener à bien ma mission à l’OCDE. Pas seulement pour deux ans, mais pour une longue période…

  • Pour le CD & V, votre départ, qui suit celui d’Inge Vervotte, va être un coup dur…

Il serait prétentieux de dire que mon départ va influencer l’avenir du parti. Mais ce serait irréaliste de dire que cela ne va pas influencer… Inge et moi avons tous les deux été champions en voix de préférence, cela changera la donne. Mais nul n’est irremplaçable. Le parti va se reprendre, Paris n’est pas loin, et si on a besoin de moi, je verrai…

Cela étant dit, d’autres personnalités vont être mises en avant, prendre du poids, y compris électoral j’espère… C’est à Wouter (Beke) de décider. Je lui ai bien glissé quelques idées. J’ai mis en avant des personnes prêtes à prendre la relève.

  • Vous quittez donc votre parti le cœur léger…

J’assume la responsabilité de ce qui s’est passé en juin2010. Nous avions alors perdu. Mais je suis aussi celui qui a amené le parti à la table des négociations actuelles.

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