interview

Zakia Khattabi: "Avec Didier Reynders Premier ministre, on serait dans une autre Belgique"

©Brecht Van Maele

De la gestion environnementale à celle de la migration en passant par les débats sur l'IVG, la coprésidente d'Ecolo tient une longue liste de griefs contre le gouvernement. Mais "pas de MR bashing", assure-t-elle: dans son parti, on reste constructif. Pour Zakia Khattabi, la collaboration est possible tant que la technocratie ne l'emporte pas sur le débat public.

 

Elle n’a pas encore touché à son jus d’orange – pressé main, ça va sans dire – que, déjà, elle veut passer à l’attaque. Il est 9h, ce jeudi matin, dans la petite cour d’une charmante enseigne healthy food d’Ixelles – on n’écrira pas "bobo" sous peine de se faire fusiller – que déjà la coprésidente d’Ecolo, Zakia Khattabi, est pressée d’en découdre.

On sait que l’exécutif est plongé dans ses calculs budgétaires, et tant sur le fond que sur la forme, cela ne lui plaît pas. "On est en train d’assister à la technocratisation la plus complète de la politique belge et singulièrement des matières budgétaires. On a des gens qui font du budget pour faire du budget, c’est une sorte de fin en soit. C’est une discussion technique avant tout pour coller aux critères de l’Europe. Mais quel est le projet sociétal du gouvernement pour nos enfants? Rien. Nada. Pas de vision, quoi qu’ils prétendent. Maggie De Block nous annonce la fin des remboursements de certains soins pour les plus de 65 ans. Mais ils ont relevé l’âge de la pension, le nombre de burn out et d’invalides augmente. Ils prennent des mesures de court terme pour renflouer les caisses. On gestionnarise le débat public. Il faut arrêter les marchandages et s’inscrire dans le long terme. Mais cela, apparemment, ils n’en sont pas capables."

Elle poursuit: "Touring nous annonce l’explosion des embouteillages et on ne fait rien en termes de mobilité. Cette inaction coûte aux entreprises mais d’ici 10 à 15 ans le prochain trou dans les soins de santé sera lié à l’environnement, à la qualité de l’air. C’est du court termisme qui ne tient pas compte des évolutions de notre société. La qualité de l’air c’est 1.200 morts en Belgique. On ne répond pas à ces enjeux sur les voitures de société par exemple."

©Brecht Van Maele

"Dépoussiérer la politique"

On lui demande quels choix elle poserait, elle, à la place du gouvernement. "Dépoussiérons la politique belge. Il y a des alternatives, nous mettons sur la table un plan tandem depuis des années, l’Espagne a choisi de taxer les banques pour refinancer la sécu. Je ne dis pas qu’il faut mener des politiques comme en Espagne, je dis que nous devons sortir du conservatisme de ce gouvernement. J’invite Charles Michel à donner un signal à notre jeunesse, aux parents… un signal sur leur qualité de vie. Il se félicite du bulletin de l’Europe, mais qu’est ce que cela change au quotidien des gens? Les verts sont constructifs. Je rappelle que nous sommes les premiers à avoir déposé un plan d’investissement. Nous demandons un changement culturel qui prenne en compte les enjeux environnementaux."

On lui rappelle qu’au cours de la législature l’opposition a joué durement avec le gouvernement – ne rechignant pas, à l’occasion, devant l’invective. Elle s’offusque: "On fait notre travail démocratique. Les écologistes ont été les premiers à soutenir le pacte d’investissement, Gilles Vandenburre a mis le congé parental pour les indépendants sur la table, il a été suivi par le gouvernement. Muriel Gerkens et Denis Ducarme ont également travaillé ensemble. Quand il faut être constructif, nous le sommes". MR et Ecolo pourraient-ils dès lors envisager de pousser plus avant ces collaborations ponctuelles, qui sait dans une future coalition? "La question c’est de travailler pour la Belgique. Les libéraux ont accepté de travailler avec nous. J’applaudis l’exonération fiscale pour le premier engagement, ça, c’est vraiment une bonne mesure. Je ne parle pas pour les autres partis d’opposition, mais Ecolo reste loin de l’invective."

"Un gouvernement guidé par la communication"

Pourtant, le Premier ministre ainsi que le président du cdH Benoît Lutgen ont, au moment de l’affaire Mawda, dénoncé "la trumpisation de l’opposition écologiste".

"Moi-même, philosophiquement, je suis une libérale."

Elle soupire: "Je vois aujourd’hui que Charles Michel dit du bien de Trump à l’occasion du sommet de l’Otan. Si c’est ça être Trump, je veux bien être Trump. Franchement, c’est du n’importe quoi. Ce gouvernement se laisse guider par la comm’ et surfe d’un sujet à l’autre."

On insiste quand même: n’a-t-elle pas été un pas trop loin en pointant la responsabilité du gouvernement dans la mort de Mawda? "J’ai fait un communiqué de cinq lignes sans parler de la police, pas un mot. Et sur la politique migratoire, j’ai dit qu’on était dans un climat tel que les policiers sont sous pression et qu’on risque le dérapage. Après le drame de Liège, Koen Geens (ministre de l’Intérieur, NDLR) a dit que sa responsabilité était engagée. Et j’entends certains présidents de parti qui disent qu’il ne faut pas politiser ce dossier. Mais ça veut dire quoi? Que même le politique n’assume plus de faire de la politique? On ne peut plus s’affronter dans des débats? Quand je dis quelque chose de fort, on dit: ‘Regardez, les radicaux’. Je ne suis pas d’accord. On assume le débat politique, des projets politiques novateurs. Arrêtons de brouiller les cartes: mon projet, n’est pas celui des libéraux ni des socialistes."

"Le débat indigne sur l’IVG"

Arrivent sur la table la sortie de l’IVG du code pénal et la majorité qui prépare un texte sur la reconnaissance du fœtus. "Je ne crois pas à un retour du religieux, c’est une proposition qui va passer et qui n’a rien de neuf, finalement. Maintenant, il ne faut pas que cette loi ait des effets juridiques contradictoires avec la dépénalisation de l’IVG. Mais je vais vous dire, je trouve que la manière dont ce débat a été mené est indigne. Un des éléments les plus contre-productifs là-dedans, c’est l’attitude qu’a eu la députée Karine Lalieux. J’ai trouvé que ça n’allait pas: la Belgique, dans les débats éthiques, a toujours été hors des clivages partisans et dans la dignité, même sur des questions difficiles, avec un respect du gouvernement et des partis pour les parlementaires et leur liberté de vote. On arrive aujourd’hui à des invectives comme ça a été le cas entre Karine Lalieux et Catherine Fonck qui ne nous grandissent pas. On veut offrir aux femmes un champ le plus large pour qu’elles puissent poser des choix le plus sereinement possible. Chez Ecolo, on a une liberté de choix total sur les thèmes éthiques. On devra de toute manière poursuivre la discussion à ce sujet en septembre."

Elle marque un temps d’arrêt.

©Brecht Van Maele

Et elle dit: "En fait, à la tête de ce pays, on a le président du MR, pas un Premier ministre. J’ai du respect pour la fonction mais là, ça ne va pas. Il y a toujours eu une place chez les libéraux pour les libre-exaministes, les lumières, moi-même je dis souvent que philosophiquement, je suis une libérale. Mais y a-t-il un vrai changement d’ADN politique ou ce changement est-il opportuniste? je me refuse à croire que la majorité dans les rangs libéraux est du côté d’Alain Destexhe plutôt que de celui de Christine Defraigne."

Elle poursuit: "Je vais vous dire: je n’ai aucune sympathie politique pour Didier Reynders. J’ai la conviction profonde que si Didier Reynders était Premier ministre on serait dans une autre Belgique. Vraiment. J’en suis certaine. Je serais évidemment dans l’opposition. Mais j’ai le sentiment que Didier Reynders a une posture d’homme d’État que son Premier ministre n’arrive pas à prendre parce qu’il reste patron du MR."

On lui demande des exemples. On lui dit que c’est quand même Didier Reynders qui veut gouverner avec la N-VA à Bruxelles. "Mais là il est en campagne. Pour moi, il n’y a pas photo entre Reynders et Michel, je prends Reynders, il a le costume d’un homme d’État, il ose avoir des paroles assez critiques par rapport à la N-VA. Il a encore récemment fait une communication que je voulais applaudir mais si je l’avais fait on m’aurait moquée et ça aurait réveillé la N-VA. Reynders a demandé un moratoire sur la peine de mort d’un jeune belge condamné en Irak. Si j’avais applaudi cette position qui faisait honneur à la Belgique en matière de droit de l’homme, ça aurait été contre-productif finalement. C’est triste. Quand au Parlement européen, Charles Michel vient parler du photovoltaïque, mais quelle honte. Je pense que j’ai plus de respect pour sa fonction qu’il n’en a lui-même. Mais je maintiens: je ne suis pas une anti-MR primaire. Je suis contre la politique de ce gouvernement mais je ne fais pas de MR bashing. Si je prends la politique énergétique, je peux vous dire que Marie Christine Marghem ne comprend rien à rien et se plante sur toute la ligne là où un Jean-Luc Crucke, par contre, est plutôt un allié, car il comprend les enjeux énergétiques de demain et avance intelligemment dans ses dossiers."

Lire également

Publicité
Publicité
Publicité
Publicité

Contenu sponsorisé

Partner content